Chapitre 1 — La ronde des prénoms
Léa souffla sur son sifflet en plastique. Le son était minuscule, mais pour elle il avait la force d'un tambour. Autour d'elle, le terrain vague derrière l'école sentait l'herbe chaude et les miettes de soleil. Il y avait Zoé, qui tenait toujours un carnet, et Hana, qui roulait ses mains sur la poignée de son petit fauteuil roulant comme si elle caressait un volant de course.
« On fait une ronde, » annonça Léa, les yeux brillants. « Une bonne vieille ronde pour commencer. Chacun dit son prénom, doucement. Comme ça, les étoiles sauront qui nous sommes. »
Zoé rit. « Même les étoiles ont besoin de noms aujourd'hui ? »
Hana haussa les épaules et répondit d'une voix claire : « Elles aiment apprendre, comme nous. » Elle se pencha en avant pour atteindre la main de Léa, et Léa la prit. Les trois filles formèrent un petit cercle sur la pelouse. Elles se tenaient par les mains, juste assez serrées pour ne pas se perdre.
« Moi, c'est Léa, » dit Léa, fermant les yeux et imaginant que son prénom devenait un petit bateau lumineux, prêt à voguer.
« Zoé, » souffla Zoé, et elle ajouta avec sérieux : « Zoé-Lune, parce que j'aime les croissants de la lune et dessiner des cartes pour les trouver. »
Hana sourit et dit : « Hana. » Sa voix était douce ; elle ajouta, comme une confidence : « Et aussi Hana-Étoile, quand je monte très haut dans mes pensées. »
La ronde fit comme un écho. Pour un instant, le monde sembla plus petit et plus familier. Elles décidèrent de partir vers le promontoire, ce grand rocher creusé par le vent qui dominait la baie. Depuis le sommet, on voyait la mer comme un miroir où se perdaient parfois des nuages.
« On imagine que c'est notre vaisseau, » dit Léa. « On prendra des jumelles, des gâteaux, et des cartes. »
« Et des crayons, » ajouta Zoé en fourrant un paquet dans son sac. « Au cas où on rencontrerait des êtres qu'on voudrait dessiner. »
Hana vérifia ses petites affaires — un carnet, une couverture pour poser ses jambes, une lampe de poche. Son fauteuil, que leurs shorts avaient l'habitude de pousser sur les racines, les accompagna sans bruit. Elles quittèrent la pelouse en riant, la ronde encore dans le cœur.
Chapitre 2 — Le promontoire et la lueur
La montée vers le promontoire était un chemin de pierres chaudes et de fleurs sauvages qui résistaient entre les fissures. Les trois amies marchaient en file indienne, Léa devant, Zoé au milieu, Hana en arrière mais toujours présente. Le vent sentait la mer et la peinture fraîche des bateaux.
Arrivées au sommet, elles s'installèrent. La vue était plus vaste qu'un secret ; la mer déroulait ses vagues et, au loin, des cargos traçaient des lignes lentes. Elles étalèrent la couverture, mangèrent des gâteaux, et regardèrent le ciel qui commençait à se peindre d'or.
Soudain, au milieu du bleu, une lueur tranquille apparut. Ce n'était ni un avion ni une étoile ; c'était une sphère de lumière qui descendait, doucement, en traçant des spirales. Zoé pointa son doigt. « Regarde ! »
La sphère se posa à une dizaine de mètres, sans bruit, comme un ballon oublié qui avait retrouvé le sol. De la sphère sortit une espèce de ruban scintillant qui ondulait, puis une petite porte s'ouvrit. De l'intérieur apparurent des créatures toutes fines et doux-vertes, avec des yeux ronds et curieux. Elles avaient l'air d'avoir été modelées dans la gomme d'un crayon magique.
Léa sentit son cœur battre plus vite, mais pas par peur : par une sorte d'excitation calme. Elle se souvenait de la ronde. Elle se leva et, sans hésiter, fit un petit pas en avant.
« Bonjour, » dit-elle. Sa voix tremblait un peu, puis trouva une stabilité. « Je m'appelle Léa. »
Les créatures firent un son ressemblant à un carillon. Une d'elles s'approcha et, dans une langue de petits cliquetis qui semblaient composer des notes, elle répondit. Zoé griffonna des symboles dans son carnet, fascinée. Hana, souriant, dit doucement : « On est des amies. Tu veux venir goûter un gâteau ? »
La plus petite des créatures sembla hésiter, puis, après un échange de cliquetis joyeux, elle fit un geste comme pour inviter les filles à s'approcher. Elles partagèrent des miettes et le silence devint une conversation. Les créatures n'avaient pas besoin de mots humains pour montrer leur curiosité : elles effleuraient les bouts des doigts, elles respirèrent les gâteaux avec un petit sifflement, et elles tournoyaient comme des feuilles.
Les filles comprirent vite que ces visiteurs venaient d'un endroit où les voyages étaient faits de douceur. Elles décidèrent de nommer les créatures « les Luminelles ». Les Luminelles, à leur tour, semblaient révéler un éclat plus vif lorsqu'on prononçait leur nom.
Chapitre 3 — Découverte et échange
Les Luminelles emmenèrent les filles près du bord du promontoire, où la falaise plongeait dans un ballet d'écume. Elles dépouillèrent un sac translucide qui pendait à la sphère et en sortirent des objets étranges : un papier qui changeait de couleur au toucher, une plume qui chantait, et une boîte qui contenait une minuscule forêt en miniature. Tout était délicat, comme fabriqué avec des rêves.
Zoé touchait la plume et elle tomba en arrière, surprise d'entendre une chanson douce sortir de sa main. Hana posa une feuille sur le papier qui changeait de couleur ; aussitôt, des dessins apparurent, traces d'anciennes visites. Léa, curieuse, prit la mini-forêt et sentit une odeur de terre lointaine, comme un souvenir de planète.
Les filles montrèrent à leur tour leurs trésors terrestres : le carnet de Zoé, un porte-bonheur que Léa portait depuis toujours, et une photo de l'école collée sur un bout de papier. Les Luminelles semblaient particulièrement fascinées par la photo. Elles la regardèrent longtemps, puis, d'un mouvement collectif, elles touchèrent la photo et déposèrent sur elle une poussière lumineuse. La photo s'éclaira comme si elle contenait désormais une nuit entière d'étoiles.
« Elles aiment nos choses parce qu'elles racontent notre monde, » murmura Hana. « Elles apprennent nos histoires, et nous, on apprend les leurs. »
La journée passa en enchantements. Elles apprirent que les Luminelles parlaient peu avec des mots mais beaucoup avec la lumière : chaque clignotement, chaque teinte expliquait une pensée. Les filles comprirent l'importance de l'écoute et des gestes simples. Quand Léa montra sa manœuvre préférée pour faire rouler une pierre jusqu'à la mer, les Luminelles imitèrent la trajectoire en traçant des arcs lumineux, riant de petites étincelles.
Avant la nuit, l'une des Luminelles dessina, avec le papier qui changeait de couleur, une carte. Sur la carte, le promontoire était un point fort, un lieu de rencontre entre les étoiles et la terre. Zoé demanda si elles pouvaient revenir. Les Luminelles firent une ronde avec leurs corps lumineux et, dans un éclat qui ressemblait à un sourire, elles promirent de revenir quand la mer serait en paix.
Chapitre 4 — Coopération au clair de lune
La mer ne prit pas tout de suite la couleur de la nuit ; elle hésita, brodée de reflets. Un vent frais monta. Les filles aidèrent les Luminelles à ranger leurs trésors. Elles utilisèrent des bouts de tissu pour emballer la boîte et glissèrent le papier changeant dans un coin du sac translucide. Hana poussa doucement le fauteuil pour que tout soit à portée. Les gestes furent précis, tendres, comme un rituel de famille.
Soudain, une tempête naissante fit trembler les branches. Un nuage noir se forma, plus rapide et plus nerveux qu'un autre. Les Luminelles frémirent ; leurs lumières devinrent plus aiguës. La sphère avait besoin d'un signal pour s'élever, mais le vent rendait difficile le décollage. Les filles comprirent qu'il fallait aider.
Elles se mirent en cercle autour de la sphère. Léa prit la main de Zoé, Zoé prit celle de Hana, et Hana posa sa main sur la coque froide. Elles récitèrent leur ronde. Cette fois, ce n'était pas pour se présenter, mais pour renforcer un lien. Chacune dit son prénom à voix haute, et un murmure s'éleva : Léa, Zoé, Hana. Les Luminelles répondirent par un chœur lumineux qui imita les prénoms en étincelles.
La ronde fit un pont. La sphère vibra, se couvrit d'une aura plus douce, et le ruban scintillant se mit à briller. Ensemble, filles et Luminelles libérèrent la sphère qui s'éleva en douceur, comme portée par un souffle commun. Avant de partir, la plus petite Luminelle effleura la joue de chacune, un geste qui, sans mot, disait merci.
Quand la lueur disparut parmi les nuages, les filles restèrent un long moment silencieuses. Elles avaient aidé des étrangers, elles avaient parlé avec des étoiles, et rien n'était devenu effrayant. Au contraire : le monde leur semblait plus vaste et plus tendre.
Chapitre 5 — Le dessin accroché
De retour à la petite maison de Léa, elles s'installèrent dans la chambre qui donnait sur la baie. Zoé ouvrit son carnet et sortit la plume chantante que les Luminelles avaient laissée. Elle la posa sur le papier. Sans prévenir, la plume traça des lignes fluides. Des formes apparurent : la sphère, le promontoire, la ronde des prénoms, la mer comme un miroir. Les traits brillaient légèrement, comme si de petites lumières s'y promenaient.
Hana prit un bout de la couverture et l'étala. Elles dessinèrent ensemble. Léa fit des vagues avec des gestes larges, Zoé ajouta des étoiles-miniatures, et Hana dessina une porte dans la falaise où, selon elle, l'amitié pouvait entrer. Les trois prénoms apparurent, écrits en lettres rondes et solidaires. Elles ne cherchèrent pas la perfection. Elles voulaient juste fixer ce qu'elles avaient vécu.
Quand le dessin fut terminé, elles sortirent une ficelle et, comme on accroche un trophée de joie, Léa le suspendit dans le hall de l'école, entre le panneau d'affichage et le pot de fleurs. Le dessin balançait doucement quand les gens entraient le matin. Certains enfants s'arrêtaient, lisaient, souriaient. Les enseignantes aussi, qui remarquèrent l'arc de lumière dans le papier et demandèrent qui l'avait fait.
Les trois filles se regardèrent. Elles savaient que ce dessin était plus qu'un souvenir : c'était une promesse. Une promesse que l'inconnu pouvait être rencontré avec gentillesse, que l'écoute permettait des ponts, que même un petit geste — dire son prénom dans une ronde, partager un gâteau, aider à pousser un fauteuil — pouvait changer le monde.
Les Luminelles ne revinrent pas immédiatement, mais ce n'était pas grave. Le dessin accroché rayonnait déjà. Parfois, le soir, quand la lumière tombait juste au bon angle, on voyait le papier clignoter légèrement, comme si quelque part un petit être vert souriait en se rappelant des prénoms : Léa, Zoé, Hana.
Et les filles continuèrent à faire des rondes, à nommer les choses, à dessiner. Elles avaient appris que le plus grand voyage commence souvent par un petit mot : bonjour.