Chapitre 1
Noé avait dix ans et une manie étrange : il aimait dessiner des chemins de lumière. Pas sur du papier. Dans la vraie vie.
Ce soir-là, il traînait dans le jardin derrière l'immeuble, là où l'herbe sentait la menthe écrasée et où les voisins oubliaient parfois un ballon. Dans son sac, il avait de petites lampes autocollantes, comme des étoiles de poche. Il les collait par terre, une à une, en faisant attention à l'espace entre elles, comme s'il tissait une constellation.
Sa maman avait dit : « Noé, pas trop tard. Et pas de bêtises lumineuses qui attirent les moustiques. »
Noé avait répondu en riant : « Promis, seulement des bêtises utiles. »
Il composait un motif: un grand cercle, puis trois traits, puis un point au milieu. Ça ressemblait à un œil qui cligne. Ou à une planète qui sourit.
Quand il recula pour regarder, son cœur fit un petit bond. Le motif brillait doucement, visible depuis la rue… et sûrement depuis bien plus haut.
Au-dessus, le ciel était clair, presque violet. Une étoile filante passa, lente, comme si elle hésitait.
« Hé… tu as vu ça ? » souffla Noé, tout seul, mais pas tout à fait.
Une brise tiède traversa le jardin. Les lampes frémirent. Et, très loin, un ronronnement répondit, comme un chat géant caché dans les nuages.
Chapitre 2
Le lendemain, Noé entra dans le cinéma d'art de la ville avec son père. Le Ciné Lanterne avait une devanture un peu vieillotte, des affiches dessinées à la main, et une odeur de pop-corn mélangée à celle du vieux bois. Noé adorait cet endroit : on avait l'impression d'y entrer comme dans une histoire.
« On va voir un film en noir et blanc, tu tiens le coup ? » taquina son père.
Noé leva le menton. « Je tiens toujours le coup. Surtout si c'est mystérieux. »
Dans la salle, les sièges grinçaient comme s'ils chuchotaient entre eux. L'écran était grand, blanc, patient.
Le film commença. Des images de dunes et de lumières dansaient, et une musique douce faisait vibrer l'air. Noé se laissa emporter… jusqu'à ce qu'il remarque quelque chose.
Tout au fond, près de la porte de secours, une silhouette très petite était assise seule. Elle portait une capuche trop large, et ses chaussures… ses chaussures semblaient briller, comme si elles avaient avalé un morceau de lune.
Noé donna un coup de coude à son père.
« Chut, Noé. »
« Pardon… mais regarde derrière. »
Son père tourna juste un peu la tête. « Je ne vois rien. Concentre-toi. »
Noé, lui, n'arrivait plus à se concentrer. Parce que la silhouette venait de lever la main… et la main avait trois doigts fins. Trois, pas cinq.
Noé avala sa salive. La silhouette se tourna vers lui, comme si elle avait senti son regard, et ses yeux—immenses, sombres, brillants—ne semblaient pas effrayants.
Ils semblaient… curieux.
Chapitre 3
À la fin de la séance, les spectateurs sortirent en parlant doucement, comme s'ils ne voulaient pas réveiller le film. Noé traîna exprès, faisant semblant d'attacher ses lacets.
La silhouette attendait près du couloir, là où une petite lampe verte indiquait « SORTIE ».
Noé s'approcha, le cœur tambourinant comme un tambour trop enthousiaste.
« Euh… bonjour, » dit-il. « Tu… tu aimes les films d'art ? »
La silhouette pencha la tête. « Les images sont… des rêves sur un mur. J'aime. »
La voix était douce, un peu chantante, comme si chaque mot était un caillou poli.
Noé se sentit rassuré, sans comprendre pourquoi. Il pensa à son motif lumineux, à l'étoile filante lente.
« Tu viens d'où ? » demanda-t-il, plus bas.
La silhouette hésita, puis ouvrit un pan de sa capuche.
Il n'y avait pas de cheveux. La peau était grise, nacrée, comme l'intérieur d'un coquillage. Les oreilles n'existaient pas vraiment, juste des petites crêtes. Et les yeux… les yeux étaient vastes et vivants, pleins d'étincelles.
Noé aurait dû reculer. Il ne recula pas.
« Je m'appelle Liri, » dit l'être. « Je viens d'un endroit qui n'a pas ton nom. Mais j'ai vu ton signe. Ton… œil de lumière. »
Noé resta bouche ouverte. « Tu l'as vu d'en haut ? Depuis le ciel ? »
Liri hocha la tête. « On a cru que c'était un appel. Mais nous ne voulons pas prendre. Nous voulons comprendre. »
Noé serra ses bretelles de sac. « Moi aussi, je veux comprendre. Et… je ne veux pas que tu aies peur ici. Les gens… ils ont peur de ce qu'ils ne connaissent pas. »
Liri cligna lentement des yeux. « Nous aussi. C'est pour ça que je suis venue seule. Pour apprendre sans faire trembler. »
Noé souffla, un peu tremblant, puis sourit.
« D'accord. On va apprendre ensemble. Mais faut… faut être discret. »
Liri fit un petit mouvement qui ressemblait à un rire silencieux. « Discret. Comme une scène dans l'ombre. »
Chapitre 4
Ils se retrouvèrent le soir même dans le jardin. Noé avait remis son motif lumineux, plus grand, plus net. Il avait même ajouté deux petits points, comme des fossettes.
« C'est pour dire “bonjour”, » expliqua-t-il. « Et “je ne suis pas dangereux”. »
Liri s'accroupit et approcha sa main à trois doigts des lampes. Elles répondirent en changeant de couleur, passant du blanc au bleu, puis au rose, comme si elles jouaient.
« Oh ! » fit Noé. « Tu fais ça comment ? »
« Je parle avec la lumière, » dit Liri simplement. « Chez moi, on écrit avec elle. On raconte des choses sans bruit. »
Noé sentit une chaleur dans sa poitrine. Ça lui donnait envie de bien faire, comme lorsqu'on tient un secret précieux.
Une ombre passa très haut dans le ciel, et un frisson de vent fit danser les feuilles. Noé leva les yeux. Là, très loin, quelque chose brillait, juste une seconde. Pas une étoile. Un point qui bougeait trop… intelligemment.
Liri murmura : « Mon groupe est là. Ils attendent ma réponse. »
Noé avala un nœud. « Ils vont venir ici ? Dans notre ville ? »
Liri secoua la tête. « Pas si c'est dangereux. Je dois leur dire si ce monde est doux. »
Noé pensa aux gens qui crient parfois sans raison, aux adultes qui se moquent de ce qu'ils ne comprennent pas. Puis il pensa au Ciné Lanterne, aux spectateurs qui chuchotent par respect, à la caissière qui offre toujours un bonbon en trop.
« Attends, » dit Noé. « Je veux te montrer un endroit. Là-bas, les gens savent écouter. »
Ils y allèrent à pas rapides. Le Ciné Lanterne était presque fermé, mais la porte du hall n'était pas encore verrouillée. Les affiches éclairées ressemblaient à des fenêtres vers d'autres mondes.
Noé montra les rangées de sièges vides à travers la vitre. « Tu vois ? Ici, on s'assoit ensemble dans le noir… et on regarde une histoire. On ne se bat pas. On partage. »
Liri posa sa paume sur la vitre. Une lueur douce se répandit, comme une aurore minuscule. Les affiches scintillèrent, et pendant une seconde, elles parurent bouger, comme si les personnages clignaient des yeux.
Noé étouffa un rire. « Hé, fais attention, tu vas donner une crise cardiaque à l'affiche du monsieur triste. »
Liri sembla fière. « Monsieur triste… il a besoin de lumière. »
« Tout le monde en a besoin, » dit Noé, plus sérieux.
Chapitre 5
De retour au jardin, le ciel s'était assombri. Noé ralluma quelques lampes, juste assez pour que le motif reste visible depuis en haut, sans transformer le quartier en piste d'atterrissage.
Liri regardait le ciel, immobile, comme si elle écoutait un son que Noé ne pouvait pas entendre.
« Je peux dire à mon groupe, » dit-elle enfin, « que ce monde a des endroits où l'on apprend à ne pas avoir peur. Et que toi… tu as un cœur qui parle avant ta bouche. »
Noé rougit dans l'obscurité. « Merci… mais je suis juste Noé. Et j'ai eu peur, hein. J'ai encore un peu peur. »
Liri hocha la tête, très doucement. « Le courage, c'est quand on avance avec la peur dans la poche. »
Une lumière descendit, très loin, un mince rayon qui effleura les nuages. On aurait dit que le ciel faisait signe.
Liri recula d'un pas. « Je dois partir. »
Noé sentit ses yeux piquer. « Tu vas revenir ? »
Liri leva la main, et les lampes au sol formèrent un nouveau dessin, comme une spirale qui s'ouvre. Puis elle ajouta, en lumière rose, un petit point au centre—comme un cœur.
« Oui, » dit-elle. « Mais pas en effrayant. En demandant. En respectant. »
Noé s'approcha, et, sans trop savoir pourquoi, tendit son petit doigt. Liri hésita, puis posa l'un de ses trois doigts contre lui. C'était frais, mais pas froid.
Là, tout près, Noé entendit la respiration de Liri, fine comme un souffle de papier.
Elle se pencha vers son oreille et chuchota une promesse, si basse que la nuit sembla l'avaler pour la garder en sécurité :
« Quand tu referas briller ton signe, je saurai que tu es prêt… et je reviendrai. »