Chapitre 1
Le chat Balthazar avait une petite moustache noire qui frétillait quand il pensait à une idée nouvelle. Il était le seul chat du village à conduire un taxi brouette. Sa brouette était peinte en jaune citron, avec des fleurs en papier collées sur les roues pour faire joli. On disait que ses transports étaient les plus doux, même quand il y avait des bosses.
Chaque matin, Balthazar mettait une écharpe à rayures et appelait : « Taxi brouette à votre service ! » Les passagers attendaient en sifflotant. Il y avait Monsieur Hérisson qui aimait partir en avance, Madame Pie qui riait fort, et les bébés lapins qui sautaient dans la brouette comme dans un coussin. Balthazar connaissait le chemin de chaque maison, chaque buisson et chaque arbre qui faisait chatouiller le ciel.
Un jour, après une pluie légère qui avait laissé des confettis d'eau par terre, Balthazar gara sa brouette devant la fontaine ronde. Il frotta ses pattes sur sa moustache et vit quelqu'un qu'il n'avait jamais vu : un héron tout petit, avec un chapeau triangulaire et un grand carnet sous l'aile. Sur la couverture du carnet, il y avait écrit : Cartographe des flaques.
Balthazar cligna des yeux. « Un cartographe de... flaques ? » dit-il.
Le héron sourit doucement. « Bonjour. Je cartographie les flaques. Je dessine où elles sont, leur taille, leur éclat, et parfois leur humeur. » Il posa son carnet sur ses genoux. « Je suis Gontran. »
Balthazar tapa légèrement le bord de sa brouette comme s'il invitait Gontran à monter. « Monte, monte ! Je peux te conduire où tu veux, tant que ce n'est pas trop vite. Je suis patient, moi. »
Gontran sauta avec élégance, et la brouette se mit en mouvement, glissant sur les pavés qui sentaient encore la pluie. Balthazar fredonna une chanson de taxi brouette. Gontran sortit sa règle en bois et regarda la route, très sérieux.
« Où vas-tu ? » demanda Balthazar en hochant la tête.
« À la Grande Mare aux Étoiles, » répondit Gontran. « J'ai entendu dire qu'elle reflète les étoiles même le jour. Et il y a peut‑être une flaque qui ressemble à une île. »
Balthazar sourit. Une île dans une flaque ! Voilà qui promettait d'être drôle. Il prit un chemin en fuchsia, fit un tourniquet autour d'un arbre qui chantait et évita une flaque qui faisait des bulles comme du chewing-gum. Gontran notait tout avec soin.
Chapitre 2
La route vers la Grande Mare aux Étoiles était une suite de petites aventures.
D'abord, il fallut traverser le Champ des Bottes Perdues. Des dizaines de bottes de toutes les couleurs gisaient là, comme des fleurs en désordre. Balthazar dut choisir un chemin entre les bottes qui bougeaient parfois — elles ressemblaient à des poissons qui marchent. « Attention, la botte bleue avance ! » cria un écureuil en courant.
Balthazar roulait très doucement. Il dit : « Patience, mes bottes, patience. » Les bottes s'arrêtèrent comme si elles l'avaient entendu. Gontran nota : « Bottes susceptibles de décoller. »
Ensuite, ils arrivèrent au Pont qui Grince. Le pont se balançait en chantonnant une chanson ancienne. Chaque planche avait une petite moustache en bois, et quand Balthazar posait la roue dessus, le pont racontait une blague. « Pourquoi le poisson n'aime pas l'ordinateur ? » chanta le pont. Balthazar rit, Gontran prit une pause pour dessiner le pont qui chantait.
En chemin, ils croisèrent Madame Tortue, qui plantait des géraniums sur son dos. Elle leva la tête et dit : « Bonjour, Balthazar ! »
« Bonjour, Madame Tortue ! » dit le chat en s'inclinant. « Nous sommes en route pour la Grande Mare aux Étoiles. »
Madame Tortue sourit paisiblement. « Si vous rencontrez une flaque timide, dites-lui doucement bonjour. Elles aiment qu'on les regarde sans les toucher. »
Gontran nota soigneusement : « Les flaques peuvent être timides. À respecter. » Il fronça le bec comme pour prendre la responsabilité très au sérieux.
La route devint plus verte et le ciel sembla se pencher pour regarder. Enfin ils arrivèrent. La Grande Mare aux Étoiles était immense, un miroir liquide qui reflétait les nuages et, parfois, une mouette qui passait en riant. Des éclats argentés dansaient à la surface comme des pièces de puzzle.
Gontran sauta de la brouette, posa son carnet sur le sol et commença à mesurer. Il prit une loupe, plaça une ficelle, toucha l'eau avec la pointe d'une plume. Balthazar l'observait, curieux et content.
« Regarde ! » s'exclama Gontran. « Là-bas, une flaque en forme de cœur et là, une qui ressemble à un chapeau de magicien ! »
Balthazar sourit et fit mine de chercher un trésor avec ses griffes. Un canard à lunettes passa en kayak et leur fit un clin d'œil. Tout était léger, tout était drôle.
Chapitre 3
Gontran s'approcha d'une petite flaque qui avait l'air de soupirer. Elle brillait comme une pièce neuve mais n'osait pas refléter le monde entier. Balthazar, qui aimait bien les choses douces, s'accroupit au bord et dit : « Bonjour, petite flaque. Tu veux qu'on t'aide ? »
La flaque fit un petit tourbillon timide. Gontran sortit un pinceau et peignit autour d'elle un cercle de feuilles sèches pour la mettre en valeur. « Parfois, il faut montrer aux flaques qu'elles sont belles, » murmura-t-il.
Balthazar s'assit en tailleur et attendit. Il avait appris que la patience, c'est comme une couverture chaude : ça réchauffe tout doucement. Les grenouilles, curieuses, s'approchèrent et firent un concours de sauts près de la brouette. Les libellules dessinaient des moustaches dans l'air.
Pendant que Gontran mesurait, Balthazar racontait une blague pour passer le temps : « Pourquoi la flaque porte-t-elle un chapeau invisible ? Pour cacher ses idées bouillonnantes ! » Les grenouilles rirent de leur rire qui fait ploc‑ploc. La flaque tressaillit, puis se mit à trembler d'un éclat qui devint plus fort.
Gontran leva la tête, tout content. « Elle s'ouvre ! »
La flaque grandit doucement, comme si elle respirait. Elle réfléchit une étoile minuscule qui clignotait avec fierté. Balthazar sourit et dit à la flaque : « Prends ton temps, petite. Pas besoin de te dépêcher. »
La flaque sembla écouter. Elle toucha la lumière avec sa surface comme une langue de chat qui goûte un rayon. Puis, tout à coup, elle fit un petit saut et se transforma en un lac minuscule, assez grand pour que deux canards puissent y jouer à chat perché. Gontran applaudit et nota dans son carnet : « Transformation réussie. Merci au taxi brouette pour la patience. »
Un groupe d'étoiles, qui s'étaient cachées entre les nuages, descendit pour voir la fête. Elles rebondissaient doucement sur la surface des flaques, comme des balles en cristal. La Grande Mare aux Étoiles devint une piste de patinage brillant pour rires et plocs heureux.
Mais dans l'excitation, Balthazar se rendit compte d'une chose : Gontran ne voulait jamais se presser. Il mesurait chaque flaque longtemps, la laissait décider de montrer ce qu'elle avait. Balthazar, qui aimait être efficace, se demanda s'il n'aurait pas fait plus vite. Il frissonna un peu, comme un chat face à un oiseau qui hésite.
Gontran, en voyant quelque chose sur le visage du chat, lui dit doucement : « Tu es pressé, Balthazar ? »
Balthazar baissa la tête. « Parfois, oui. J'aime que tout aille vite pour finir et retourner jouer. Mais aujourd'hui, je commence à aimer attendre. C'est curieux. »
Gontran lui tapota l'épaule avec la plume. « La patience est un secret que les flaques nous apprennent. Elles ne peuvent pas se presser. Tu as un travail plein de mouvements, et c'est bien. Mais attendre, parfois, donne des surprises. »
Le chat gondola sa moustache en pensant à toutes les surprises. Il retint une remarque trop pressée et se laissa transporter par la douceur du moment.
Chapitre 4
La journée se fit plus calme, et les animaux se rassemblèrent autour d'un grand pichet de limonade préparé par une belette pâtissière. On partageait des biscuits en forme de lune et de souris. Gontran expliqua comment il choisissait les flaques : « Certaines aiment être grandes, d'autres préfèrent se cacher sous les feuilles. Je leur donne un nom et je les dessine. Elles n'aiment pas qu'on change leurs noms. »
Balthazar s'intéressait beaucoup. Il posa mille questions, et chaque réponse de Gontran était une petite histoire. « Comment sais-tu si une flaque est heureuse ? » demanda Balthazar.
« Elle rit quand on la regarde sans la toucher tout de suite, » répondit Gontran. « Elle cligne des éclats comme un œil qui se roule. »
Balthazar imagina des flaques se roulant des yeux, et rit si fort que les biscuits tremblèrent. Les grenouilles chantèrent une chanson en chœur, et la limonade siffla pour accompagner. La patience devenait un jeu où chacun aidait l'autre à attendre pour mieux voir.
Un papillon vint leur annoncer qu'une étoile venait se perdre dans une flaque plus loin. Gontran se leva avec ses affaires. « Allons voir ! » dit-il.
La brouette repartit, cette fois plus lente, comme si elle écoutait une chanson douce. Balthazar prit son temps pour saluer chaque fleur. Gontran souriait, heureux d'avoir un ami qui apprenait à attendre.
Ils gagnèrent une petite fameuse flaque qui, selon Gontran, n'avait jamais laissé personne s'approcher. Elle était entourée d'herbes qui partageaient des secrets en chuchotant. Balthazar posa la brouette et attendit sans bouger, comme une statue qui respire.
La flaque, après un moment, se décida à refléter une étoile timide. C'était la plus petite étoile du ciel, qui cherchait un endroit pour rêver. Elle alla se poser dans la flaque, qui devint comme un lit de soie pour elle. La petite étoile brillait avec un tout petit sourire.
Gontran remercia Balthazar d'un clin d'œil. « Sans ta patience, elle serait repartie. »
Balthazar sentit une chaleur qui n'était pas du soleil mais du cœur. Attendre avait donné un trésor : une étoile à garder dans une flaque.
Chapitre 5
Le soleil commençait à s'incliner, comme une grande orange qui se couche dans un bol de nuages. Gontran rassembla ses cartons, ses crayons et son carnet plein de dessins de flaques. Balthazar rangea la brouette, attachant les fleurs en papier pour la nuit.
Ils se regardèrent, deux amis qui avaient partagé une journée où le temps s'était étiré comme une écharpe. Gontran posa sa tête contre l'épaule du chat et dit : « Merci pour ta patience, Balthazar. Tes arrêts doux ont laissé respirer les flaques. »
Balthazar ronronna. « Et merci, Gontran, de m'avoir montré que les choses qui prennent du temps peuvent être encore plus jolies. »
Ils se séparèrent en se promettant de se revoir. Gontran prit le chemin des roseaux avec son carnet qui brillait d'histoires. Balthazar rentra à la place du taxi brouette, en sifflotant plus lentement qu'au départ, comme pour mieux garder chaque instant.
La nuit tomba, mais les flaques continuaient à briller. Elles racontaient aux passants de la lune les aventures de la journée. Et quand Balthazar regardait une petite flaque près de sa porte, il la regardait autrement : non plus pour la franchir en vitesse, mais pour la saluer et dire bonsoir.
Les animaux du village eurent des histoires à raconter pendant longtemps. On parlait d'un chat qui conduisait une brouette, d'un cartographe des flaques qui connaissait leur coeur, et d'un soir où la patience fit naître une étoile dans une eau timide.
Dans le silence doux, Balthazar se dit que la patience était un peu comme une tasse de chocolat chaud : elle ne se boit pas d'un coup, mais elle réchauffe mieux quand on la savoure lentement. Il ferma les yeux, heureux, et il rêva que demain il prendrait toujours le temps d'écouter les petites flaques qui ont tant à dire.