Chapitre 1
Dans la tête de Léo, les nombres avaient parfois l'air de glisser comme des poissons savonneux : il avait une dyscalculie, et ça rendait les calculs et les quantités difficiles à attraper. Alors, il se servait de repères concrets. Dans la poche de son hoodie, il gardait toujours une petite boîte de trombones de couleur, et sur son poignet, un bracelet avec douze perles, une pour chaque mois… et, quand il en avait besoin, une pour chaque “étape”.
Ce mardi-là, à la sortie du collège, l'air sentait la pluie et la craie mouillée. Léo retrouvait sa bande : Inès, qui roulait en fauteuil et avait un rire qui rebondissait, et Malik, qui connaissait par cœur les horaires de bus comme d'autres connaissent les répliques de films.
— On fait quoi après les cours ? demanda Malik en ajustant son sac.
— On passe à la médiathèque ! annonça Inès. Ils cherchent des volontaires pour préparer le “Goûter des Talents” de samedi.
— “Goûter des Talents” ? répéta Léo. Ça veut dire qu'il faut… compter des trucs, non ?
Inès haussa les épaules, malicieuse.
— Peut-être. Mais on sera trois. Et puis, tu as tes super-pouvoirs de repères.
Léo pinça la petite boîte de trombones dans sa poche, comme on vérifie qu'un porte-bonheur est bien là. Il n'aimait pas quand on disait “c'est facile”. Il préférait “on va trouver une façon de faire”.
Chapitre 2
La médiathèque était chaude et lumineuse, avec une odeur de papier et de chocolat en poudre qui venait du coin café. Une affiche colorée annonçait : “Goûter des Talents — scène ouverte, jeux, expo, pâtisseries”.
Derrière un bureau, Mme Dumas, la bibliothécaire, leur sourit.
— Ah, voilà des renforts ! On a besoin d'aide pour organiser le stand des tickets. Un ticket boisson, un ticket gâteau, un ticket jeu. Et on doit préparer des lots de dix.
Le mot “dix” fit un petit “clac” dans l'esprit de Léo, comme une porte qu'on pousse. Il inspira.
— On peut le faire, dit-il. Mais… je préfère quand on voit les choses.
Malik prit aussitôt un paquet de feuilles.
— On peut faire des grilles ! Dix cases par feuille.
Inès s'approcha du comptoir.
— Et on peut utiliser des trombones, non ? Pour faire des paquets.
Léo sortit sa boîte. Les trombones rouges, bleus, verts brillaient sous la lampe.
— Oui. Un trombone vert pour “boisson”, bleu pour “gâteau”, rouge pour “jeu”. Et on accroche dix tickets ensemble.
Mme Dumas cligna des yeux, surprise et ravie.
— C'est ingénieux. Et en plus, c'est joli.
Ils se mirent au travail sur une grande table. Les tickets sentaient l'encre fraîche. Léo comptait en touchant : un, deux, trois… chaque ticket glissait sous ses doigts, et à dix, il accrochait un trombone. Ça faisait une petite “clic” rassurante.
— Hé, on dirait qu'on fabrique des mini-livres, rigola Malik.
— Des mini-livres à manger, répondit Inès.
Léo sourit. Quand ses mains aidaient ses yeux, ses pensées se calmaient. Les poissons savonneux devenaient des poissons dans un bocal transparent.
Chapitre 3
Le mercredi, ils se retrouvèrent chez Malik pour préparer les affiches des jeux. Sa cuisine sentait le citron, et sa mère leur avait laissé une carafe d'eau avec des rondelles d'orange.
— On doit écrire les règles du “Juste prix” et du “Défi du chrono”, dit Malik. Et prévoir combien de points ça rapporte.
Léo s'arrêta.
— Les points… c'est comme des nombres qui se déguisent. Ça peut partir dans tous les sens.
Inès fit tourner un feutre entre ses doigts.
— Alors on les habille pareil. On peut utiliser des étoiles au lieu de points. Une étoile, c'est une étoile.
Léo eut un petit éclair d'imagination : les scores comme des constellations.
— Oui ! Et on dessine une bande de cinq étoiles. Quand tu gagnes, tu colories une étoile. Pas besoin de faire des additions compliquées.
Malik, qui aimait que tout soit clair, demanda :
— Et si quelqu'un gagne plus de cinq ?
— On donne une deuxième bande, répondit Léo. Deux bandes, ça se voit.
Ils testèrent. Malik joua le participant, Inès l'animatrice.
— Bravo, tu as gagné ! Une étoile ! annonça-t-elle en mimant une voix de présentateur.
— Je suis riche, dit Malik en regardant son étoile comme si c'était de l'or.
Tout le monde rit. Léo se sentit utile. Son esprit, qui avait parfois besoin de panneaux indicateurs, venait d'en inventer un nouveau.
Quand ils eurent fini, Malik posa la question qui le grattait depuis un moment.
— Léo… samedi, il y aura du monde. Si tu te trompes dans les tickets ?
Léo regarda ses trombones alignés comme une petite armée.
— Je me trompe parfois, oui. Mais je peux vérifier. Je compte en touchant, je fais des paquets, je compare. Et vous serez là.
Inès hocha la tête.
— On sera là. Et si quelqu'un se moque, je lui roule sur le pied.
— Inès ! protesta Malik, choqué.
— Je plaisante, répondit-elle, les yeux pétillants. Enfin… presque.
Chapitre 4
Samedi arriva avec un ciel clair et froid. La salle de la médiathèque bourdonnait déjà : des parents, des enfants, des profs. On entendait des chaises qu'on déplie, des gobelets qui s'entrechoquent, des “bonjour” qui s'accrochent aux murs.
Léo tenait la boîte de trombones comme un volant. À leur stand, Mme Dumas leur confia une boîte à chaussures pleine de tickets.
— Rappelez-vous : un vert pour les boissons, un bleu pour les gâteaux, un rouge pour les jeux. Et on fait des paquets de dix.
Les premiers visiteurs arrivèrent.
— Trois boissons et deux gâteaux, s'il vous plaît, dit une dame pressée.
Le cœur de Léo fit une pirouette. Trois, deux… Il sortit trois tickets verts et deux bleus, les posa en ligne. Puis il glissa doucement un trombone sur chaque petit paquet, un trombone par type.
Inès observa.
— C'est clair comme un panneau de métro, chuchota-t-elle.
Un garçon de leur âge s'approcha, bras croisés.
— C'est quoi vos trombones ? Vous savez pas compter ?
La phrase était piquante, comme une étiquette qui gratte.
Malik répondit avant que Léo n'ait le temps de rougir.
— On sait compter. On compte juste autrement. Comme toi, tu cours peut-être vite, et moi je retiens les horaires. Chacun sa technique.
Le garçon hésita, puis regarda les trombones colorés.
— C'est… pratique.
— Tu veux essayer ? proposa Léo en lui tendant un paquet.
Le garçon prit dix tickets, tenta de les empiler, puis soupira.
— Je perds le fil.
Léo lui montra.
— Tu touches chaque ticket, et à dix, tu clipses. Le “clic”, c'est la fin du paquet.
Le garçon essaya. “Clic.”
— Oh. En fait, c'est satisfaisant, dit-il, surpris. Je m'appelle Tom.
— Moi c'est Léo. Bienvenue au club du “clic”, répondit Léo.
Ils échangèrent un sourire. L'étiquette qui grattait venait de tomber.
Chapitre 5
Plus tard, au moment du goûter, un petit problème surgit : il restait moins de gâteaux que prévu. Mme Dumas arriva, un plateau presque vide.
— On a distribué trop vite… et je ne sais plus combien il en reste dans la réserve.
Léo sentit son vieux stress vouloir revenir, celui qui embrouille les pensées. Les nombres recommençaient à frétiller. Sa dyscalculie lui faisait parfois l'effet d'une mer agitée, surtout quand tout le monde attend une réponse.
Inès posa une main sur la table.
— On respire. On fait comme d'habitude : repères concrets.
Malik ajouta, déjà en mode “mission” :
— On va à la réserve, on compte par rangées.
Dans la réserve, il faisait plus frais, et ça sentait la vanille et le carton. Des boîtes de madeleines étaient empilées. Léo chercha une méthode simple.
— On aligne les boîtes en groupes. Deux piles de cinq, ça fait dix. Et on met un trombone sur un papier “10”.
Ils prirent des feuilles, dessinèrent de grands “10”, et les posèrent devant chaque groupe. Léo comptait les boîtes en les déplaçant une par une, comme des briques. Pas besoin de calculer dans sa tête : ses mains faisaient le travail.
— Deux groupes de dix et un groupe de six, annonça Malik.
— Donc… vingt-six, dit Inès.
Léo vérifia avec ses perles : deux dizaines (deux perles spéciales qu'il avait ajoutées) puis six.
— Oui. Vingt-six.
Mme Dumas souffla, soulagée.
— Parfait. On va annoncer qu'il reste vingt-six gâteaux, et qu'on peut en garder pour ceux qui passent plus tard.
Ils retournèrent dans la salle. Léo remarqua Tom près du stand jeux, en train de colorier des étoiles sur une fiche. Tom leva le pouce en le voyant. Léo sentit quelque chose de doux dans sa poitrine : la sensation d'être à sa place.
Chapitre 6
La journée fila entre rires, lectures à voix haute et petites victoires. Sur la scène, une fille joua un morceau de guitare, un garçon récita un slam, une maman montra des photos de son potager. Chacun avait son talent, son rythme, sa manière de briller.
En fin d'après-midi, la salle se vida peu à peu. Il ne restait que des miettes sur les nappes en papier, une odeur de chocolat et des chuchotements de fatigue heureuse.
Mme Dumas s'approcha de la bande.
— Vous avez été formidables. Ce que vous avez mis en place… les trombones, les étoiles, les groupes… c'est de l'inclusion en action. Vous avez aidé tout le monde, pas seulement vous.
Léo se frotta la nuque, gêné.
— Je fais juste en sorte que les nombres arrêtent de se sauver.
Inès sourit.
— Ton cerveau, c'est comme une lampe avec un abat-jour spécial. Il éclaire mieux quand on met la bonne ampoule.
Malik approuva.
— Et quand on éclaire bien, on voit mieux les autres aussi.
Tom passa leur dire au revoir.
— Merci pour le “club du clic”. J'ai montré à ma petite sœur. Elle a adoré.
— Tant mieux, répondit Léo. Et si un jour tu perds le fil, tu sais où trouver un trombone.
Ils rangèrent les derniers cartons. Léo remit ses perles en place, ferma sa boîte de trombones. Il se sentait calme, solide, comme après une longue marche.
Avant de partir, Mme Dumas fit le tour des interrupteurs. La lumière de la médiathèque trembla une seconde, puis s'éteignit. La lampe éteinte laissa un petit silence doux, comme une couverture posée sur la journée.