Chapitre 1
À 12 ans, Nino sait déjà mettre un mot sur ce qui fait zigzaguer ses journées : il a un TDAH. Dans sa tête, les idées partent comme des billes sur un carrelage : ça roule, ça rebondit, ça change de direction. Ce matin-là, devant son bol de céréales, il a déjà oublié où il a posé sa trousse, mais il se souvient très bien d'une blague entendue hier et d'un détail minuscule sur les nuages.
— Nino, ton manteau est prêt, dit sa mère.
— Oui, oui… euh… il est où mon cahier de sciences ?
— Dans ton sac. Enfin… normalement.
Nino ouvre son sac : un livre de foot, une figurine, deux stylos sans capuchon, et une pomme un peu cabossée. Il soupire, puis sourit, comme s'il venait d'attraper une idée au vol.
— Plan d'urgence : “La minute détective” !
Il met un minuteur sur son téléphone : 60 secondes. Quand ça bippe, il doit s'arrêter. C'est son premier truc : un temps court, sinon il se perd.
— Top chrono ! murmure-t-il en fouillant vite mais pas partout à la fois.
Il retire trois objets, les aligne sur la table, et là, comme un trésor coincé entre deux cahiers, il retrouve son cahier de sciences.
— Voilà ! Je gagne contre mon sac-chaos !
Sa petite sœur éclate de rire.
— Ton sac, c'est une grotte à surprises.
Nino hausse les épaules.
— Une grotte… mais avec une lampe frontale, ça va.
En sortant, l'air frais lui pique le nez. Il aime ce moment : le bruit des pas sur le trottoir, les feuilles qui froissent, les bus qui soufflent. Il se répète sa deuxième astuce : “Une chose, puis la suivante.” Aujourd'hui, il veut tenir, parce qu'en classe, ils commencent un projet important : préparer la journée “Talents et Solidarité” du collège.
Chapitre 2
Au collège, la salle de classe sent le tableau effacé et les feutres neufs. Mme Valette écrit au tableau : “Journée Talents et Solidarité : stands, démonstrations, entraide.”
— On va préparer des stands. L'objectif, c'est de montrer que chacun a des forces, et qu'on peut se soutenir, annonce-t-elle. J'aimerais des équipes mélangées.
Nino se balance légèrement sur sa chaise. Son pied tape doucement, comme s'il jouait une musique secrète. À côté de lui, Lina, nouvelle cette année, range ses affaires avec une précision presque impressionnante : cahiers alignés, stylos par couleur, règle bien droite.
Mme Valette continue :
— Pour commencer, chacun note trois idées de stand. Pas besoin qu'elles soient parfaites. Juste trois.
Nino attrape son stylo… et son regard glisse vers la fenêtre. Un oiseau se pose, penche la tête, puis s'envole. Dans la tête de Nino, l'oiseau laisse une traînée d'idées : un stand sur les avions en papier, un stand sur les blagues, un stand sur… les nuages.
— Nino ? Trois idées, rappelle Mme Valette, douce mais ferme.
Il rougit. Il connaît ce moment : quand sa tête s'allume de partout, et qu'il oublie l'interrupteur.
Alors il sort son troisième truc : le “post-it parking”. Il colle un post-it sur la table, écrit “NUAGES !!!” en grosses lettres, et se dit : “Plus tard.” Ça libère de la place.
Il écrit enfin :
1) Atelier “Astuces d'organisation”
2) Stand “Jeux rapides pour se concentrer”
3) Atelier “Réparer un objet simple”
— Pas mal, dit Lina en regardant. “Astuces d'organisation”, c'est drôle… c'est toi qui dis ça ?
Nino sourit.
— Disons que je suis en formation permanente.
Lina hésite, puis murmure :
— Moi, je suis plutôt… hyper organisée. Trop, parfois. J'ai peur de me tromper, alors je vérifie dix fois.
Nino la regarde avec curiosité.
— Dix fois ? Moi je vérifie zéro fois… ou vingt, quand je panique.
Ils rient tous les deux, un rire qui détend.
Mme Valette passe dans les rangs.
— Lina, Nino, vous pourriez travailler ensemble. Deux façons de faire, ça peut être une force.
Nino hoche la tête. Il aime l'idée, même si, au fond, travailler en équipe, c'est comme jongler avec des balles qui ne demandent qu'à tomber.
Chapitre 3
Le mercredi après-midi, Nino et Lina se retrouvent au CDI pour préparer leur stand. Il y a un silence feutré, et un ventilateur fait un petit souffle régulier, comme une respiration.
— Bon, dit Lina en ouvrant un cahier. On commence par un plan.
Elle trace des colonnes : “Matériel”, “Étapes”, “Temps”, “Responsable”.
Nino regarde le tableau, puis son cerveau essaie de grimper sur toutes les colonnes en même temps.
— On peut… euh… faire une affiche géante ! propose-t-il. Et une boîte à défis ! Et un—
Lina lève une main, gentiment.
— Une idée à la fois. On note dans une liste, et on choisit ensuite.
Nino se sent un peu piqué, puis il se rappelle : Lina ne le freine pas pour l'embêter. Elle l'aide à ne pas se disperser. Il sort son carnet, celui qu'il appelle “le filet à papillons”, parce qu'il attrape ses pensées avant qu'elles s'envolent.
— D'accord. Liste : affiche, boîte à défis, sablier, gommettes, mini-jeux.
Lina ajoute :
— Et une “fiche patience”. Pour expliquer que certains ont besoin de plus de temps, ou d'un rappel.
— Ou d'un minuteur ! s'enthousiasme Nino.
Ils se mettent d'accord : leur stand s'appellera “La boîte à trucs qui aident”. Il y aura des stratégies simples, testables sur place.
Nino propose un jeu : “Le défi des trois minutes”. Pendant trois minutes, on doit trier des cartes (devoirs, loisirs, corvées) dans trois boîtes. Pas plus. Quand ça sonne, on s'arrête et on regarde ce qui marche.
— Comme ça, explique Nino, tu fais un petit pas. Un petit pas, c'est moins lourd.
Lina note et ajoute un code couleur : rouge pour “urgent”, bleu pour “plus tard”, vert pour “déjà fait”. Elle a l'air soulagée quand tout est rangé dans son tableau.
Mais au bout d'une heure, Nino commence à gigoter. Les livres autour semblent l'appeler : “Ouvre-moi, lis-moi, feuillette-moi.” Et la lampe du bureau clignote un peu. Ça l'agace.
— Pause micro ? demande-t-il. Trente secondes.
Lina le regarde, surprise.
— Trente secondes ?
— Oui. Juste pour bouger. Sinon mon moteur chauffe.
Ils vont entre deux étagères, font chacun dix pas, respirent, puis reviennent. Ça paraît minuscule, mais Nino sent son attention revenir, comme un cerf-volant qu'on rattrape par la ficelle.
— En fait, dit Lina, c'est… intelligent. Moi, je m'interdis de faire une pause, et après je suis épuisée.
— Alors on se l'autorise, répond Nino. Avec une règle claire.
Ils se tapent discrètement dans la main, comme un pacte.
Chapitre 4
La semaine suivante, en technologie, leur groupe doit construire une petite maquette de pont en bâtonnets. Le professeur, M. Caron, insiste :
— Mesurez, réfléchissez, puis collez. La patience, c'est une super-compétence ici.
Nino entend “collez” et son cerveau crie “VITE !”. Il attrape la colle, prêt à démarrer.
— Attends, dit Lina. On mesure d'abord.
— Je sais, je sais… mais si on essayait—
Le tube de colle glisse, tombe, et fait une belle tache blanche sur la table. Un silence se fait, puis quelques ricanements au fond de la classe.
Nino sent ses joues chauffer. Dans sa poitrine, ça bouillonne : l'envie de disparaître, ou de faire une blague trop forte pour cacher sa honte.
M. Caron arrive.
— On respire. Ça arrive. Nino, tu peux prendre une feuille pour protéger la table. Lina, un chiffon humide, s'il te plaît.
Lina obéit sans soupirer, sans lever les yeux au ciel. Elle glisse à Nino, à voix basse :
— On nettoie, puis on repart. Pas besoin de te punir.
Nino avale sa salive.
— Désolé… Je voulais aller trop vite.
— Ton moteur est puissant, dit Lina. Il faut juste un bon frein.
Cette phrase, simple, fait du bien. Nino se met au travail avec elle : ils mesurent, marquent au crayon, préparent les pièces. Il se force à dire à voix haute les étapes, comme un commentateur sportif :
— Étape 1 : mesurer. Étape 2 : poser sans coller. Étape 3 : coller seulement quand c'est validé.
— Validé, répète Lina en faisant un pouce en l'air.
Ils avancent lentement, mais sûrement. À la fin du cours, leur pont tient debout. Pas parfait, mais solide.
M. Caron s'arrête près d'eux.
— Vous avez bien géré l'accident. C'est aussi ça, apprendre.
Nino range son matériel. Pour une fois, il ne jette pas tout dans son sac. Il utilise son quatrième truc : “la poche de secours”. Une petite pochette zip où vont toujours la règle, un stylo, une gomme. Il la touche du bout des doigts, rassuré.
Sa tête, ce jour-là, ressemble à un cerf-volant qui tire fort, oui… mais avec une ficelle plus solide.
Chapitre 5
La veille de la journée “Talents et Solidarité”, c'est la panique douce au collège. On entend des cartons qu'on déplace, des rubans adhésifs qui crissent, des élèves qui répètent à voix basse.
Nino arrive avec leur boîte pleine de matériel : sablier, cartes, gommettes, mini-minuteur, affiches. Il a même préparé une “liste mini” collée sur le couvercle : “1. Installer table. 2. Mettre affiches. 3. Sortir jeux. 4. Respirer.”
— Tu as écrit “respirer” ? s'amuse Lina.
— Oui. Parce que sinon, j'oublie.
Ils installent leur stand dans le hall. Les néons bourdonnent un peu, et il y a une odeur de papier neuf et de sol nettoyé. Nino sent l'excitation monter. Il parle vite, bouge vite, pose un sablier à l'envers, puis le remet à l'endroit, puis renverse une pile de cartes.
— Stop, dit Lina. On fait notre règle : une chose, puis la suivante.
Nino ferme les yeux une seconde.
— Une chose, puis la suivante, répète-t-il.
Ils y arrivent. Le stand devient joli : une grande affiche “La boîte à trucs qui aident”, une table avec des bacs colorés, un coin “pause” avec un carton où il est écrit : “Tu peux prendre 30 secondes.”
Au moment de partir, Lina reste plantée devant l'affiche, les sourcils froncés.
— Quoi ? demande Nino.
— J'ai peur qu'on se moque. Que les gens disent que c'est pour les “nuls”.
Nino la regarde, sérieux.
— Ce n'est pas pour les nuls. C'est pour les humains. On a tous des moments où on déborde.
Il réfléchit, puis prend un feutre.
— On ajoute une phrase : “Chacun a son mode d'emploi.”
Lina sourit enfin.
— Oui. Et on peut préciser : “Demander de l'aide, c'est une force.”
Ils écrivent ensemble, lettres épaisses, bien visibles. Nino recule pour regarder. Il éprouve une fierté calme, comme un manteau qui tient chaud.
Chapitre 6
Le jour J, le hall se remplit. Ça parle, ça rit, ça circule. Des stands de musique, de bricolage, de dessin. Nino sent le bruit l'envahir par vagues. Il serre sa pochette zip dans sa main, puis se rappelle : “Pause micro si besoin.”
Les premiers visiteurs arrivent : deux élèves de sixième, un peu impressionnés.
— C'est quoi, votre stand ? demande l'un.
Nino répond avec enthousiasme, mais il se force à aller doucement :
— On propose des astuces pour s'organiser, se concentrer, et être patient avec soi. Vous voulez essayer le défi des trois minutes ?
Les sixièmes hochent la tête. Lina lance le minuteur, Nino explique les cartes.
— Rouge : urgent. Bleu : plus tard. Vert : fait. Vous triez. Quand ça sonne, on s'arrête. Pas de triche, même si ça vous démange !
Les enfants rient. Ça sonne. Ils regardent leurs boîtes : c'est un peu mélangé, mais ils ont réussi à commencer.
— C'est cool, dit une fille. En trois minutes, j'ai fait un truc.
— Exactement, dit Nino. Petit pas.
Plus tard, un garçon de leur classe, Sami, s'approche. Il a l'air contrarié.
— Je comprends rien à vos trucs. Moi, je me déconcentre tout le temps. C'est nul.
Nino sent une vieille gêne remonter, mais il respire.
— Tu veux tester un truc simple ? propose-t-il. Tu choisis une seule tâche. Une seule. Et tu mets un sablier de deux minutes. Quand ça finit, tu as le droit d'arrêter. Mais souvent, tu continues.
Sami plisse les yeux.
— Deux minutes, c'est rien.
— Justement. Ton cerveau accepte plus facilement.
Sami essaie. Deux minutes plus tard, il a rangé dix cartes. Il a l'air surpris.
— Ok… ça marche un peu.
— Un peu, c'est déjà bien, dit Lina. Et tu peux demander à quelqu'un de te rappeler l'étape suivante. Ce n'est pas de la triche.
Sami hausse les épaules, mais il sourit.
Dans l'après-midi, Nino remarque un élève de sixième, Jules, près d'un stand de sciences. Il tremble un peu, comme s'il cherchait où se mettre. Un adulte parle fort, et Jules se bouche les oreilles, rouge de gêne.
Nino échange un regard avec Lina. Sans réfléchir, ils attrapent leur carton “Tu peux prendre 30 secondes” et le posent sur une chaise, un peu à l'écart.
— Salut, dit Nino doucement à Jules. Ici, c'est un coin pause. Tu peux juste… souffler.
Jules hésite, puis s'assoit. Sa respiration ralentit.
— Merci, murmure-t-il. C'est trop bruyant.
— Oui, confirme Lina. Le bruit, ça peut fatiguer. Tu veux un sablier ? Deux minutes, tranquille.
Jules prend le sablier. Le sable tombe en silence. Nino reste là, sans parler trop. Il apprend aussi ça : parfois, aider, c'est juste être présent et patient.
Quand Jules se lève, il a l'air plus solide.
— Je peux retourner voir le stand de sciences, dit-il. Mais… doucement.
— Doucement, c'est parfait, répond Nino.
Plus tard, Mme Valette passe et observe leur coin pause, leur boîte de stratégies, leurs explications simples.
— Vous avez créé un espace qui accueille vraiment, dit-elle. Vous savez ce que c'est, l'inclusion : ce n'est pas “faire pareil”, c'est “avoir ce qu'il faut”.
Nino regarde Lina. Elle acquiesce, émue.
À la fin de la journée, alors qu'ils rangent, Sami revient avec Jules.
— Hé, dit Sami, c'est Jules qui a eu l'idée : on pourrait garder votre coin pause en classe, même après.
Jules baisse les yeux.
— Si… si ça ne dérange pas.
Nino sent quelque chose se serrer, mais dans le bon sens. Une chaleur.
— Ça ne dérange pas, dit-il. On peut en parler à Mme Valette.
Lina ajoute :
— Et on peut faire une liste de “trucs qui aident” pour toute la classe. Chacun mettra les siens.
Ils rangent ensemble, sans se presser. Nino ne perd pas sa trousse. Il suit sa liste mini. Il fait une dernière case mentale : “respirer”.
Dehors, le ciel est clair. Nino marche à côté de Lina, et derrière eux, Jules et Sami discutent en riant doucement. Nino pense à sa tête, ce cerf-volant plein d'élan. Aujourd'hui, il n'a pas cherché à couper le vent. Il a juste appris, avec les autres, à tenir la ficelle à plusieurs mains.