Chapitre 1 : Le couloir des portes lourdes
À dix ans, Nina courait plus vite que beaucoup d'adultes du quartier. Elle faisait de l'athlétisme, elle grimpait aux murets sans hésiter, et elle disait souvent que ses jambes pensaient avant sa tête. Ce soir-là, pourtant, ses jambes ralentirent.
Elle venait de suivre un chat gris jusque dans l'ancien gymnase municipal, fermé depuis des mois. La porte d'entrée avait été remplacée par une énorme porte en bois sombre, épaisse comme un coffre, avec une poignée froide qui collait aux doigts. Nina poussa. La porte gémit, comme si elle se réveillait d'un long sommeil.
Derrière, il n'y avait pas le gymnase.
Il y avait un couloir. Un couloir interminable, éclairé par des lampes jaunâtres qui tremblaient comme des lucioles fatiguées. Et surtout, il y avait des portes. Des dizaines de portes, toutes lourdes, toutes différentes, toutes fermées.
Nina avala sa salive. L'air sentait la pluie, le vieux papier et quelque chose de plus étrange… comme une bougie éteinte.
Elle voulut faire demi-tour. Mais la porte derrière elle s'était refermée toute seule, sans claquer. Juste un “chhh”, comme un souffle. Nina attrapa la poignée pour la rouvrir. Rien. La poignée ne bougea pas d'un millimètre.
Au bout du couloir, un panneau en bois pendait à une chaîne : “NE COURT PAS.” Les lettres semblaient gravées avec une pointe de couteau.
Nina eut envie de rire nerveusement.
“Ben… forcément,” murmura-t-elle, même si personne n'était là.
Pourtant, elle sentit quelque chose. Une présence, pas tout à fait un bruit, pas tout à fait une ombre. Comme si le couloir attendait de voir ce qu'elle allait faire.
Nina se redressa. Elle posa une main sur son cœur pour sentir qu'il battait encore normalement. Puis elle se mit à marcher, lentement, en comptant ses pas pour se donner du courage.
À la troisième porte, elle entendit un petit “toc… toc… toc”, très doux, du côté du bois.
Nina s'arrêta. Son ventre se serra.
Le “toc” reprit, plus pressé.
Elle approcha l'oreille. De l'autre côté, une voix très faible souffla :
“Tu… m'entends ?”
Chapitre 2 : L'allié derrière la porte
Nina recula d'un pas. Elle ne cria pas. Elle aurait pu. Mais quelque chose dans la voix lui rappelait une personne qui a froid, pas un monstre qui veut mordre.
“Oui,” répondit-elle, la gorge sèche. “Qui est là ?”
“Je m'appelle Léo,” dit la voix. “Je suis coincé. La porte… elle est trop lourde.”
Nina posa ses deux mains sur le bois. La porte était glacée. Elle poussa. Rien. Elle tira. Rien. Elle essaya de soulever la poignée. Elle ne céda pas.
“Je vais trouver un moyen,” dit Nina, plus pour se convaincre que pour le rassurer.
Un rire minuscule, à peine un souffle, sortit de la porte.
“Tout le monde dit ça… et après, ils se perdent.”
À ces mots, les lampes du couloir clignotèrent. Une ombre longue glissa sur le sol, comme un doigt noir qui cherchait quelque chose.
Nina se força à respirer doucement. Elle regarda autour d'elle : chaque porte avait une petite plaque. Certaines plaques portaient des mots : “SALLE DES ÉCHOS”, “RÉSERVE DES SOUVENIRS”, “VESTIAIRE DES MURMURES”. Les lettres étaient tordues, comme si elles avaient été écrites en courant.
Sur la porte de Léo, la plaque disait : “PORTE DES ALLIÉS”.
“Tu es mon allié ?” demanda Nina, en essayant de sourire, même si personne ne pouvait la voir.
“Je crois,” répondit Léo. “Mais… il faut deux personnes pour sortir d'ici. Une seule se fatigue, et le couloir gagne.”
Le couloir gagne. Nina n'aima pas cette phrase. On aurait dit un jeu dont on ne connaît pas les règles.
“Écoute,” dit Nina, “je suis sportive. Je peux chercher une clé, ou un truc. Mais toi, tu peux m'aider comment, si tu es coincé ?”
“Je peux écouter,” murmura Léo. “Certaines portes mentent. Certaines appellent. Et il y en a une… qui ne doit jamais s'ouvrir.”
Un courant d'air passa, éteignant une lampe. Un coin du couloir se retrouva dans l'ombre, plus épaisse que la nuit.
Nina sentit ses jambes la démanger : elles voulaient courir. Mais le panneau “NE COURT PAS” était là, bien visible, et les murs semblaient écouter.
“D'accord,” dit-elle. “On fait équipe. Je te promets que je ne te laisse pas.”
De l'autre côté, Léo frappa deux fois, doucement, comme un signe.
“Tape trois fois si tu as peur,” dit-il. “Je répondrai.”
Nina hocha la tête, puis se mit en route. Le couloir s'étirait, et chaque porte semblait plus grande que la précédente.
Chapitre 3 : La salle des Échos
Nina s'arrêta devant une porte au bois clair. La plaque disait : “SALLE DES ÉCHOS”. La poignée était en métal chaud, comme si quelqu'un venait de la lâcher.
Elle hésita. Puis elle poussa.
La porte pesa comme un sac de pierres, mais Nina planta ses pieds au sol et utilisa tout son corps, comme à l'entraînement. Le battant s'ouvrit lentement, en grinçant.
À l'intérieur, c'était une grande salle vide, sauf pour des miroirs suspendus dans l'air, sans corde ni support. Ils bougeaient doucement, comme des bouées sur la mer. Et dans chaque miroir, Nina se voyait… mais pas pareil.
Dans un miroir, elle était petite, perdue, les yeux pleins de larmes.
Dans un autre, elle courait, mais ses chaussures étaient attachées ensemble.
Dans un troisième, elle frappait une porte de toutes ses forces, et le bois riait.
“Ce sont des échos,” chuchota une voix qui ressemblait à la sienne. “Des possibles.”
Nina sursauta. Sa propre voix venait de derrière un miroir.
“Qui parle ?” demanda-t-elle.
Les miroirs frémirent. Puis un seul miroir, plus sombre, s'approcha, glissant dans l'air comme un poisson silencieux. La surface du verre n'était pas vraiment un reflet : c'était une fenêtre sur un couloir encore plus noir, avec des portes si hautes qu'elles semblaient toucher le plafond du monde.
Et là, au fond, une porte plus grande que toutes les autres respirait lentement, comme un animal endormi.
“Tu veux un raccourci ?” murmura la salle, d'une voix douce. “Ouvre la grande porte. Elle avale les difficultés.”
Nina sentit une tentation étrange, comme une idée qui s'insinue : “Si j'ouvre la grande porte, tout s'arrête.” Mais le souvenir de Léo, derrière sa porte, la piqua comme une épingle.
Elle ferma les yeux et pensa à quelque chose de simple : la piste d'athlétisme, les lignes blanches, le bruit de ses baskets, l'air qui brûle gentiment les poumons. Elle pensa à l'effort honnête, pas aux raccourcis.
Quand elle rouvrit les yeux, le miroir sombre était tout près.
“Non,” dit Nina, d'une voix ferme. “Je ne cherche pas la facilité. Je cherche mon allié.”
À ces mots, les miroirs se mirent à trembler, vexés. Des murmures se multiplièrent, rapides :
“Seule… seule… tu ne peux pas…”
“Tu vas courir… tu vas tomber…”
Nina recula sans se retourner. Elle referma la porte de la salle des Échos de toutes ses forces. Le bois se referma avec un “boum” sourd, comme un cœur qui se ferme.
Dans le couloir, une lampe se ralluma. Nina souffla, tremblante, et se rappela la consigne de Léo. Elle tapa trois fois sur la porte la plus proche, juste pour entendre un autre bruit que les chuchotements dans sa tête.
De très loin, dans le couloir, elle entendit : “toc… toc… toc.” Puis une réponse : “toc… toc.”
Léo était là. Toujours.
Chapitre 4 : La clé qui n'est pas une clé
Plus Nina avançait, plus les portes semblaient lourdes, comme si elles buvaient la lumière. Certaines vibraient, d'autres suintaient une humidité froide. Derrière l'une, on entendait un rire étouffé. Derrière une autre, quelqu'un grattait doucement, comme un ongle sur du bois.
Nina passa devant une porte sans plaque. Juste un cercle noir peint au milieu, comme un trou.
Elle accéléra… puis se rappela le panneau. Elle s'arrêta net, juste à temps. Car au sol, un fil fin et brillant traversait le couloir, presque invisible. Un piège.
Nina s'accroupit, prit une longue inspiration, puis enjamba le fil avec précaution. Son cœur battait si fort qu'elle avait l'impression qu'il allait frapper à la porte de sa poitrine.
Un peu plus loin, une porte portait une plaque en cuivre : “ATELIER DES POIGNÉES”.
Nina poussa. À l'intérieur, des poignées de toutes sortes pendaient aux murs : des rondes, des carrées, des tordues, des trop petites, des trop grandes. Et au centre, sur un coussin, reposait un objet qui ressemblait à une clé… mais dont les dents bougeaient comme des petites mâchoires.
Nina n'osa pas la toucher tout de suite.
Sur le mur, une phrase était écrite à la craie :
“CE QUI OUVRE N'EST PAS CE QUI TOURNE.”
Nina plissa les yeux. Une clé qui ouvre… mais pas en tournant. Elle regarda ses mains, puis ses chaussures, puis son souffle qui faisait un petit nuage dans l'air froid.
Elle comprit.
Elle prit la “clé” entre deux doigts. Elle était légère, et elle frissonnait, comme si elle avait hâte. Nina la posa contre sa poitrine, juste un instant, et souffla lentement dessus, comme pour calmer un animal.
Les petites dents se figèrent.
“D'accord,” murmura Nina. “Tu veux du calme. Pas de panique.”
Elle rangea l'objet dans la poche de son sweat. Puis elle ressortit.
Le couloir semblait encore plus silencieux. Les lampes ne clignotaient plus autant, comme si quelque chose attendait sa décision. Nina revint vers la porte de Léo, guidée par le souvenir de la plaque : “PORTE DES ALLIÉS”.
Quand elle arriva, la porte semblait plus sombre qu'avant.
“Léo ?” chuchota-t-elle.
“Je suis là,” répondit-il, tout bas. “Je l'ai entendu… il approche.”
“Qui ça ?”
Léo inspira, comme si même respirer était dangereux.
“La grande porte. Elle n'aime pas les équipes.”
Un grincement énorme résonna au loin, comme si une montagne tournait sur ses gonds.
Nina sortit la “clé” de sa poche. Elle la posa contre la serrure. Les dents frémirent.
Elle se rappela la phrase : ce qui ouvre n'est pas ce qui tourne.
Alors Nina ne tourna pas. Elle souffla.
Un souffle long, régulier, comme après une course quand on veut calmer son cœur. La clé se détendit, et la serrure fit un petit “clic”, presque timide.
De l'autre côté, Léo poussa en même temps.
La porte s'ouvrit de quelques centimètres. Nina y glissa ses doigts, puis ses épaules, et força. La porte était lourde, terriblement lourde, mais Léo tirait de l'intérieur, et ensemble ils gagnèrent millimètre par millimètre.
Enfin, la porte céda assez pour qu'un garçon puisse se faufiler. Léo sortit, pâle, les cheveux en bataille, avec un vieux sac sur le dos et des yeux qui brillaient d'un courage fatigué.
“Tu l'as fait,” souffla-t-il.
“On l'a fait,” corrigea Nina.
Et alors, tout au bout du couloir, une lampe s'éteignit d'un coup, comme un clin d'œil méchant.
Chapitre 5 : La grande porte et le souffle tranquille
Le grincement revint, plus proche. Le sol vibra. Une ombre énorme glissa le long des murs, et les portes frissonnèrent comme des dents qui claquent.
Léo attrapa le poignet de Nina.
“Ne cours pas,” dit-il. “Ici, courir, c'est comme crier. Ça réveille tout.”
Nina serra les dents. Ses jambes voulaient bondir. Mais elle se força à marcher vite, sans courir, en roulant les épaules comme avant un sprint, sauf que le sprint était interdit.
Ils avancèrent vers la porte d'entrée, celle qui avait avalé le gymnase.
Derrière eux, une porte géante apparaissait peu à peu au détour du couloir, plus haute, plus large, avec des planches si épaisses qu'on aurait dit des troncs d'arbres. Elle ne se contentait pas d'être là : elle semblait venir, poussée par une force invisible. Et sur sa surface, des marques ressemblaient à des griffures… ou à des mots effacés.
La grande porte fit un bruit de respiration, lent et profond, comme si elle inspirait leur peur.
Nina sentit son courage vaciller. Elle jeta un coup d'œil à Léo. Il tremblait aussi. Et pourtant, il ne la lâchait pas.
“On reste ensemble,” dit Nina. Sa voix était petite, mais solide. “On respire pareil.”
Ils marchèrent côte à côte. Nina inspira quatre temps, expira quatre temps. Léo l'imita. À chaque souffle calme, l'air semblait un peu moins lourd.
La grande porte gronda, agacée. Les lampes vacillèrent de nouveau. Une porte sur le côté s'ouvrit toute seule avec un “crac”, laissant passer une main d'ombre qui tenta d'attraper la cheville de Nina.
Léo donna un petit coup de sac pour repousser la main. Elle se dissipa en fumée noire.
“Merci,” souffla Nina.
“Solidarité,” répondit Léo, comme si c'était un mot magique.
Ils arrivèrent devant la sortie. La poignée était glacée, plus froide qu'au début. La porte d'entrée semblait peser une tonne.
Derrière eux, la grande porte était à quelques mètres. Elle faisait un bruit de bois qui se tord, et un murmure qui disait presque clairement :
“Restez… ouvrez-moi… je vous donnerai… le repos…”
Nina posa ses mains sur la porte d'entrée.
“À trois,” dit-elle.
Léo se plaça à côté. Ils poussèrent.
Un centimètre. Deux. Le bois couina.
La grande porte s'approcha, et une rafale d'air noir passa entre Nina et Léo, comme pour les séparer. Nina sentit ses doigts glisser. Elle allait lâcher.
Alors Léo colla son épaule contre la sienne.
“Respire,” dit-il.
Nina inspira. Elle sentit la chaleur de l'épaule de Léo, bien réelle, bien humaine. Elle expira lentement, et poussa de nouveau, avec tout son corps, comme au départ d'une course.
La porte d'entrée s'ouvrit d'un coup, laissant entrer un air frais, normal, avec une odeur de nuit et de feuilles.
Ils se glissèrent dehors et, sans courir, refermèrent la porte derrière eux. Le bois se referma avec un “chhhh” doux, comme si le couloir avalait sa colère.
Pendant une seconde, ils restèrent immobiles, à écouter.
Le gymnase était redevenu un gymnase : des lignes au sol, des paniers de basket, des bancs poussiéreux. Aucune lampe jaune. Aucun panneau. Aucun couloir.
Nina et Léo se regardèrent, incrédules. Puis ils éclatèrent d'un petit rire nerveux, pas trop fort, comme si même ici ils n'osaient pas se moquer.
Dehors, la pluie commençait à tomber, fine et tranquille. Nina sentit l'air entrer dans ses poumons sans griffer, sans chuchoter.
Léo inspira, puis expira, longuement.
“Tu crois qu'elle va revenir ?” demanda-t-il.
Nina haussa les épaules. Elle avait peur, encore, mais une peur rangée, comme un livre qu'on referme.
“Peut-être,” dit-elle. “Mais si ça revient… on ne sera pas seuls.”
Ils sortirent du gymnase et marchèrent dans la rue silencieuse, côte à côte. Le monde semblait plus clair, comme après un cauchemar quand on retrouve sa chambre.
Et, au-dessus d'eux, la nuit soufflait doucement, un souffle tranquille qui disait : pour l'instant, tout va bien.