Chapitre 1 — Des nuages en forme d'œufs
Léna avait une façon bien à elle de rêver : en comptant.
Pas les moutons, non. Les choses qui avaient une forme précise.
Ce samedi d'avril, elle était allongée dans l'herbe du petit parc derrière l'immeuble. Le printemps sentait la terre mouillée et les lilas. Au-dessus d'elle, le ciel s'amusait à faire défiler des nuages dodus.
— Celui-là, on dirait un œuf, annonça Léna, très sérieuse. Ovale parfait.
— Tu dis ça de tous, se moqua Inès en mâchonnant le bout de sa tresse.
— Faux. Le précédent ressemblait à une chaussette, répliqua Léna. Et celui d'avant… à une patate timide.
À côté d'elles, Maëlys sortit de son sac une petite boîte en métal. Elle l'ouvrit comme si elle révélait un trésor : des mini-œufs en chocolat, enveloppés de papier brillant.
— J'en ai gardé pour aujourd'hui, déclara-t-elle. Officiellement, c'est pour “se mettre dans l'ambiance de Pâques”. Officieusement… c'est parce que je n'ai aucune patience.
Inès tendit la main.
— Officieusement, je te comprends.
Léna prit un œuf au chocolat et le pesa dans sa paume.
— La chasse, c'est demain chez Mamie Lila, rappela-t-elle. Elle cache toujours les œufs avec une logique… bizarre.
— “Bizarre”, c'est gentil, dit Inès. L'an dernier, j'ai trouvé un lapin en chocolat dans la boîte à outils de ton grand-père.
— C'était un “indice”, se défendit Maëlys. Sauf que l'indice n'indiquait rien du tout.
Léna croqua son œuf. Le chocolat fondit, sucré et rassurant. Pourtant, une petite inquiétude lui chatouillait la nuque.
— Cette année, j'aimerais bien que ça se passe… simplement, avoua-t-elle. Sans mystère impossible, ni piège, ni énigme.
Inès la regarda avec un sourire en coin.
— Léna, tu regardes des nuages en forme d'œufs et tu demandes “simplement”. T'as entendu ce que tu viens de dire ?
Léna allait répondre quand une ombre passa sur l'herbe, comme si le soleil avait cligné des yeux. Elles levèrent la tête.
Le nuage-œuf, celui “ovale parfait”, venait de se détacher des autres. Il glissait lentement, plus bas que les autres, comme s'il cherchait quelque chose… ou quelqu'un.
— Bon, fit Maëlys en chuchotant. Soit je mange trop de chocolat, soit ce nuage est en train de nous regarder.
Léna plissa les yeux. Le nuage avait l'air… pressé.
Et, très distinctement, elles entendirent un petit “ploc” — pas un bruit de pluie, plutôt comme une goutte qui tombe sur une feuille.
Dans l'herbe, à un mètre de Léna, une chose blanche venait d'apparaître.
Un œuf. Un vrai. Mat.
— … C'est une blague ? souffla Inès.
Léna, pragmatique jusqu'au bout des baskets, se pencha et le toucha du bout du doigt. Ce n'était pas du plastique. Ce n'était pas du chocolat. C'était… chaud, comme s'il avait gardé le soleil en mémoire.
Sur la coquille, il y avait une minuscule fissure, fine comme un sourire.
Chapitre 2 — L'œuf qui chuchote
— Pose-le, ordonna Inès, qui avait la voix de quelqu'un qui n'aimait pas du tout les objets mystérieux.
— Comment tu veux que je le pose ? Il est déjà par terre, répondit Léna.
Elle le prit quand même, avec précaution, comme si elle portait un secret fragile.
Maëlys se rapprocha, les yeux ronds.
— S'il éclot, et qu'il y a un dragon, je propose qu'on l'appelle Biscotte.
— Pourquoi Biscotte ? demanda Inès, malgré elle.
— Parce que c'est mignon, et qu'un dragon mignon, ça me rassure.
Léna approcha l'œuf de son oreille. Elle s'attendait à… rien. Un simple silence. Mais il y eut un bruit, très léger.
Un chuchotement.
Comme un froissement de papier, ou une voix qui n'aurait pas encore décidé si elle voulait parler.
— Il dit quoi ? demanda Inès, en se mettant sur la pointe des pieds, comme ça allait aider.
Léna fronça les sourcils, concentrée.
— Je crois… qu'il dit “demain”.
Maëlys éclata de rire.
— Super. Un œuf prophète. “Demain”. Merci pour l'info, hein, c'était pas du tout prévu.
Le nuage, au-dessus, se mit à s'étirer. Il gonfla comme un ballon, puis se dégonfla doucement. Une seconde ombre passa, et une minuscule pluie de pétales blancs tomba sur elles, comme si le ciel envoyait des confettis.
— OK, déclara Inès. Je vote pour rentrer. Je n'ai pas signé pour une météo poétique et suspecte.
Léna ne bougea pas.
— Attendez. L'œuf a chaud. Et il… écoute, dit-elle en le tournant. Il y a quelque chose écrit.
Sur la coquille, très pâle, presque invisible, des lettres apparaissaient comme si elles sortaient de sous la peau de l'œuf.
MAINTENANT, VOUS SAVEZ.
— On sait quoi ? s'agaça Inès. On sait que les nuages font des œufs, voilà.
Léna sentit une drôle de vibration, comme un chat qui ronronne, mais dans sa main. Une nouvelle fissure se dessina, un peu plus large.
Maëlys recula d'un pas.
— Je rappelle mon idée de dragon. Je préfère un poussin.
L'œuf bougea. Il n'explosa pas. Il ne se transforma pas en monstre. Il se contenta de… respirer, si on pouvait dire ça.
Puis une voix, claire, minuscule, sortit de nulle part et de partout à la fois :
— N'oubliez pas ce qui est caché.
Les trois filles se figèrent.
— Là, c'est moi qui parle ou c'est l'œuf ? demanda Inès, blême.
Léna avala sa salive.
— C'est l'œuf.
— Je savais qu'il fallait pas manger du chocolat avant le déjeuner, marmonna Maëlys.
La voix reprit, avec un ton pressé :
— Demain, la chasse. Ce qui manque… doit être retrouvé. Sinon, Pâques sera… fade.
Le dernier mot tomba comme une goutte froide.
— “Fade” ? répéta Léna. Mais… Pâques, c'est des cloches, des rires, du chocolat. Comment ça pourrait être fade ?
L'œuf resta silencieux une seconde, puis la fissure s'illumina d'une lueur dorée, douce comme une veilleuse.
— Parce que l'espérance se cache aussi, chuchota la voix.
Inès cligna des yeux.
— On dirait un message de biscuit chinois, mais en version œuf.
Léna, elle, ne plaisantait plus. Elle regarda le nuage qui s'éloignait, comme s'il avait livré sa mission.
— “Ce qui manque”… chez Mamie Lila, il y a toujours trop de chocolat, dit-elle. Alors qu'est-ce qui pourrait manquer ?
Maëlys fit tourner un œuf en chocolat entre ses doigts.
— Peut-être… le Grand Œuf ? Celui que ton grand-père appelle “la surprise finale” ?
— Il est caché chaque année, répondit Léna. Et on le trouve toujours. Plus ou moins.
— “Plus ou moins”, répéta Inès. Tu te souviens quand il était dans la machine à laver ?
— Ça, c'était une erreur technique, soupira Léna.
L'œuf dans la main de Léna se calma. La chaleur diminua, comme s'il avait fini de parler.
Maëlys se pencha vers ses amies, les yeux brillants.
— Les filles. Si demain, on a une mission magique de Pâques… on ne peut pas refuser, si ?
— On peut, dit Inès. On peut très bien refuser. On peut faire une chasse normale et ignorer les œufs bavards.
Léna serra doucement l'œuf blanc.
— Et si on n'ignore pas ? demanda-t-elle. Si c'était… important ?
Le vent fit bouger les branches. Une lumière claire traversa les feuilles comme des vitraux.
Inès soupira, vaincue.
— D'accord. Mais si un dragon sort, je cours.
— Si un dragon sort, je lui donne du chocolat, proposa Maëlys.
Léna hocha la tête, décidée.
— On garde l'œuf. Et demain… on ouvre l'œil.
Chapitre 3 — Chez Mamie Lila, tout brille
Le lendemain, la maison de Mamie Lila ressemblait à un panier de Pâques géant. Sur la table, une nappe jaune soleil, des serviettes en forme de lapins, et une couronne de fleurs sur la porte. Même le vieux chat, Caramel, portait un ruban vert autour du cou, l'air profondément humilié.
— Bienvenue, mes exploratrices ! lança Mamie Lila, en les serrant fort. Prêtes pour la grande chasse ?
Inès jeta un coup d'œil au jardin. Il était immense, plein de buissons, de tulipes, et de coins parfaits pour perdre la tête… ou un œuf.
— Prêtes, répondit-elle, avec la prudence d'un détective.
Maëlys repéra tout de suite le grand saladier en verre rempli d'œufs en chocolat.
— Mamie Lila, je t'aime, déclara-t-elle. C'est officiel.
Mamie Lila rit.
— Pas avant la chasse, petite gourmande. Règle numéro un : on cherche d'abord, on mange ensuite.
Léna glissa la main dans sa poche. L'œuf blanc y était, enveloppé dans un mouchoir. Depuis la veille, il n'avait plus parlé. Il était redevenu un œuf… presque banal. Sauf que Léna sentait encore un léger frisson, comme s'il avait une idée en réserve.
Dans le jardin, le grand-père de Léna, Papi Armand, installait des petits drapeaux colorés.
— Pour la frontière du territoire, annonça-t-il. Là, c'est la zone des tulipes. Ici, la zone des mystères. Et là-bas… la zone interdite.
— Il y a vraiment une zone interdite ? s'étonna Inès.
Papi Armand prit un air grave, puis sourit.
— Interdite aux pieds sans chaussettes. Parce que l'herbe est encore fraîche, et je tiens à vos orteils.
Maëlys pouffa. Léna, elle, observa les coins du jardin. Tout semblait normal, lumineux, vivant. Pourtant, quand elle regarda le ciel, un nuage ovale passait lentement, comme un rappel.
— Les règles ! annonça Mamie Lila en tapant dans ses mains. Vous avez trente minutes. Les petits œufs comptent pour un point, les gros pour trois. Et le Grand Œuf Final… pour dix !
— Et si on le trouve en premier ? demanda Maëlys, déjà prête à sprinter.
Mamie Lila fit semblant de réfléchir.
— Alors… vous aurez le droit de choisir la musique du goûter.
Inès ouvrit de grands yeux.
— Dix points et le contrôle de la playlist ? C'est sérieux, là.
Papi Armand souffla dans un petit sifflet ridicule en forme de poussin.
— À vos marques… prêtes…
Léna sentit l'œuf blanc vibrer légèrement dans sa poche, comme un cœur qui bat.
— … partez !
Les trois filles se lancèrent.
Maëlys fila vers le potager. Inès inspecta les buissons avec une efficacité redoutable. Léna, elle, se força à faire ce qu'elle faisait le mieux : observer.
— Si j'étais Mamie Lila, où est-ce que je cacherais… l'espérance ? murmura-t-elle.
Elle s'arrêta devant un vieux pommier. Ses branches étaient encore fines, avec de petites feuilles neuves. Sous l'arbre, il y avait un banc en bois, un peu usé, où Mamie Lila aimait lire.
Léna passa la main sous le banc. Rien. Elle souleva un coussin. Un œuf en chocolat, emballé dans du papier bleu.
— Un point, dit-elle, mais sans enthousiasme.
Elle entendit Inès crier :
— Trouvé ! Deux gros œufs, là !
Maëlys répondit de l'autre côté du jardin :
— J'ai découvert un œuf coincé dans un arrosoir ! Il avait l'air triste !
Le jeu continuait, joyeux, avec des exclamations et des rires. Mais Léna sentait quelque chose : une note manquante dans la musique du jardin. Comme si une chanson avait oublié son refrain.
Elle sortit l'œuf blanc de sa poche. La coquille semblait plus mate que la veille, presque poussiéreuse.
— Allez, chuchota-t-elle. Donne-nous un indice, s'il te plaît.
Rien.
Alors Léna leva les yeux. Le ciel était clair, sauf un seul nuage, pile au-dessus de la cabane du fond du jardin. Il avait une forme très nette : un œuf… fendu.
Et la cabane, d'habitude marron, avait l'air un peu grise, comme si on avait baissé la saturation du monde.
Léna sentit son ventre se serrer.
— Les filles ! appela-t-elle. Venez voir !
Chapitre 4 — La cabane aux couleurs volées
Inès arriva la première, essoufflée, une poignée d'œufs dans les bras.
— Quoi ? T'as trouvé le Grand Œuf Final ?
— Pas encore, dit Léna. Mais regarde la cabane.
Maëlys les rejoignit, les joues rouges.
— Oh… c'est bizarre, souffla-t-elle.
La cabane, au fond du jardin, semblait couverte d'une poussière grise. Les fleurs autour paraissaient moins vives. Même les drapeaux de Papi Armand avaient perdu un peu de leur éclat, comme des dessins trop frottés.
Inès plissa les yeux.
— On dirait que quelqu'un a passé un filtre “hiver”.
Léna s'approcha. La poignée de la porte était froide, trop froide pour un jour de printemps.
Elle posa l'œuf blanc contre le bois. Une vibration répondit, plus forte.
— N'oubliez pas ce qui est caché, souffla la petite voix, tout près, comme si elle venait de l'intérieur.
Maëlys se frotta les bras.
— OK. J'ai des frissons de lapin.
Inès, plus rationnelle qu'elle ne voulait l'avouer, pointa du doigt le sol.
— Là. Il y a des traces.
Dans la terre, des petites empreintes. Pas celles d'un chat. Pas celles d'un oiseau. Plutôt… des formes arrondies, comme si quelqu'un avait roulé des œufs au lieu de marcher.
— Des œufs qui se déplacent, résuma Maëlys. Normal.
Léna se pencha. À côté des traces, il y avait une plume blanche minuscule.
— Une plume ? murmura-t-elle. Mais il n'y a pas de poules ici.
Elle tourna la poignée. La porte grinça.
À l'intérieur, l'air sentait le carton, le bois, et… le chocolat, très léger. Une odeur de Pâques, mais lointaine, comme un souvenir.
La cabane était remplie d'objets : vieilles boîtes, pots, un filet de badminton, des guirlandes. Pourtant, tout semblait terne, comme si quelqu'un avait aspiré les couleurs.
Au milieu, sur une petite table, un nid était posé. Et dans le nid… un trou vide. Comme si un œuf énorme avait été là, puis avait disparu.
— Le Grand Œuf Final, souffla Inès.
Léna sentit son cœur accélérer.
— Il manque, dit-elle. C'est ça “ce qui manque”.
Maëlys s'approcha du nid. Dans la paille, quelque chose brillait : un petit morceau de papier doré.
Elle le ramassa et lut à voix haute :
— “Quand la couleur s'éteint, cherchez là où l'on écoute.”
Inès leva les mains.
— Mais c'est quoi cette famille ? Vous organisez Pâques ou une épreuve d'entrée dans une société secrète ?
Léna réfléchit vite. “Là où l'on écoute”… Chez Mamie Lila, on écoute où ?
Elle pensa au salon, à la radio. À la cuisine, où la bouilloire chantait. Puis à un endroit plus discret : le vieux banc sous le pommier, où Mamie Lila lisait et… écoutait les oiseaux.
Mais le papier disait “là où l'on écoute”, pas “là où l'on entend”.
Maëlys tapota son menton.
— Chez moi, “là où j'écoute”, c'est sous mon casque, pour ne pas entendre mon frère.
— Ici, dit Inès, c'est peut-être… le petit coin musique ? Le vieux tourne-disque de ton grand-père !
Léna hocha la tête.
— Dans le salon. Vite.
Elles ressortirent. Dès qu'elles franchirent la porte, Léna jeta un dernier regard à la cabane. Le nuage fendu au-dessus semblait les encourager, comme un panneau indicateur du ciel.
Elles coururent vers la maison, les œufs cliquetant dans les poches, le jardin derrière elles qui attendait sa couleur comme on attend un sourire.
Chapitre 5 — Le tourne-disque et le lapin silencieux
Le salon de Mamie Lila sentait la brioche et le bois ciré. Sur une étagère trônait le vieux tourne-disque de Papi Armand, avec une pile de vinyles.
— Là où l'on écoute, annonça Inès, triomphante. On y est.
Léna posa l'œuf blanc sur la table basse. Il vibra, comme soulagé.
Maëlys se pencha vers le tourne-disque.
— On met quoi ? Du rock ? Du classique ? La BO de Pâques ?
— On cherche un indice, pas un concert, souffla Inès.
Léna ouvrit le couvercle du tourne-disque. À l'intérieur, à côté du bras, il y avait… un petit bouton qu'elle n'avait jamais vu. Un bouton en forme de cloche.
— Papi Armand a toujours des gadgets, dit-elle.
Elle appuya.
Le tourne-disque ne se mit pas à jouer. Il fit “ding”, tout simplement, comme une sonnette. Un son clair, joyeux, qui rebondit dans le salon.
Et quelque chose bougea derrière le rideau.
Inès sursauta.
— Je savais. Je savais qu'il y aurait une étape “rideau”.
Le rideau se souleva doucement, comme si une brise avait décidé de jouer. Et une petite silhouette apparut.
Un lapin.
Pas un lapin en chair et en poils. Un lapin… en papier plié, comme un origami, mais incroyablement précis. Ses oreilles étaient pointues, son nez minuscule. Il était blanc, avec des taches dorées qui brillaient.
Il sautilla sur le tapis, sans bruit.
Maëlys se mit à chuchoter, comme si elle ne voulait pas effrayer un miracle.
— Bonjour… Lapin. Tu es… très bien plié.
Le lapin tourna la tête, puis posa une patte sur sa bouche, comme pour demander le silence.
— Il nous fait “chut”, traduisit Inès. Un lapin qui fait “chut”. On touche le fond.
Le lapin origami se dirigea vers l'œuf blanc. Il le frôla du museau, puis se mit à courir… en direction de l'entrée.
Léna le suivit, sans réfléchir.
— Il nous guide !
Elles traversèrent le couloir. Le lapin s'arrêta devant un vieux meuble à chaussures et tapa deux fois du pied.
— Là-dedans ? demanda Maëlys. C'est… l'endroit le moins glamour de Pâques.
Léna ouvrit le meuble. À l'intérieur, des bottes, des baskets, et un panier en osier. Dans le panier, un casque audio ancien, celui de Papi Armand, avec un câble tout emmêlé.
— “Là où l'on écoute”, murmura Léna.
Elle prit le casque. Il était étonnamment lourd.
Inès pointa le panier.
— Attends. Il y a un double fond.
Sous le casque, une petite trappe en carton. Léna la souleva.
À l'intérieur, un minuscule flacon en verre contenait… de la couleur. Pas de la peinture. De la couleur pure, liquide, comme un morceau d'arc-en-ciel en potion. Elle changeait de teinte selon la lumière : rose, vert, or, bleu.
Une étiquette était attachée : “À verser là où les couleurs ont été volées. Avec confiance.”
Maëlys ouvrit la bouche.
— On a trouvé du concentré de printemps.
Inès prit une grande inspiration.
— OK. Ça, c'est officiellement pas normal. Mais… j'avoue, c'est beau.
Léna prit le flacon. L'œuf blanc vibra plus fort, comme s'il approuvait.
— On retourne à la cabane, dit-elle. Et on rend les couleurs.
Le lapin origami fit un petit saut, satisfait, puis se glissa sous le meuble comme s'il n'avait jamais existé.
Maëlys murmura :
— Il va me manquer. Je voulais l'adopter.
Inès haussa les épaules, mais un sourire lui échappa.
— Si tu l'adoptes, tu devras aussi l'aplatir pour le ranger. C'est triste.
Léna serra le flacon contre elle. Elle sentait une chaleur nouvelle, pas celle du soleil : quelque chose de plus intérieur. Une certitude simple.
— On peut réparer, dit-elle. C'est ça, l'espérance.
Chapitre 6 — La couleur revient, la chasse continue
Elles coururent vers la cabane. Le jardin autour d'elles vibrait de rires : au loin, Papi Armand lançait des “Oh !” surpris, Mamie Lila donnait de faux indices à d'autres cousins. La chasse battait son plein, comme un tambour joyeux.
Devant la cabane grise, Léna dévissa le flacon. L'odeur qui s'en échappa était étrange : un mélange de sucre, de pluie et de fleur d'oranger.
— Tu verses où ? demanda Inès. Sur la porte ? Sur le sol ? Sur… ton âme ?
— Très drôle, répondit Léna. Dans le nid.
Elles entrèrent. La grisaille semblait encore plus lourde à l'intérieur. Léna posa l'œuf blanc près du nid vide, puis versa une goutte de couleur dans le trou.
La goutte ne tomba pas. Elle s'étira, comme si elle hésitait, puis se mit à s'étendre dans la paille, à la manière d'une encre lumineuse.
Tout changea.
La cabane inspira, comme si elle se réveillait. Les boîtes reprirent des teintes. Les guirlandes retrouvèrent leur éclat. Et, dehors, un rayon de soleil traversa une fente du bois et vint se poser sur le nid.
Dans un “pop” doux, comme une bulle qui éclate, le Grand Œuf Final apparut.
Il était énorme, recouvert de papier doré et de motifs colorés : des cloches, des fleurs, des lapins qui semblaient courir. Il brillait comme un petit soleil de chocolat.
Maëlys poussa un cri étouffé.
— Il est magnifique !
Inès cligna des yeux, bouche ouverte.
— Je… je retire ce que j'ai dit sur la société secrète. Je signe.
Léna prit l'œuf. Il était lourd, rassurant, réel. Et, surtout, il était là.
L'œuf blanc, à côté, se fendit davantage. Une lumière dorée s'en échappa, pas agressive, juste douce. La voix minuscule murmura :
— Voilà. Quand on retrouve ce qui manque, le reste a meilleur goût.
Puis l'œuf blanc devint léger… et, dans un petit souffle, se transforma en une plume blanche, identique à celle trouvée dans la terre.
Maëlys la récupéra, émerveillée.
— Donc, on a été aidées par… un nuage, un œuf, un lapin en papier et une plume. Pâques est officiellement la fête la plus imprévisible du monde.
Inès posa une main sur l'épaule de Léna.
— Franchement, t'as géré. Madame “pragmatique”.
Léna sourit. Elle sentit, en elle, une sorte de paix pétillante. Comme si l'idée d'espérance n'était plus un mot dans un livre, mais une chose qu'on pouvait tenir, chercher, retrouver.
— On y va, dit-elle. Il reste des œufs à trouver. Et j'ai faim d'un optimisme en chocolat.
Elles sortirent de la cabane. Le jardin était redevenu éclatant : les tulipes rouges, l'herbe verte, le ciel bleu. Même Caramel le chat, assis au bord de la terrasse, avait l'air un peu plus fier dans son ruban.
— Temps restant ! cria Papi Armand. Dix minutes !
Maëlys partit comme une fusée vers la “zone des mystères”.
— Je vais battre mon record !
Inès inspecta près du compost, en faisant la grimace.
— Si je trouve un œuf ici, je le lave. Même s'il est emballé.
Léna, avec le Grand Œuf Final dans les bras, chercha encore. Elle trouva deux petits œufs cachés dans une jardinière, un autre dans la poche d'un vieux tablier accroché dehors (cette famille avait un talent pour le rangement bizarre), et elle les glissa dans son panier.
Au bout des trente minutes, Mamie Lila siffla la fin.
— Tout le monde au goûter !
Les enfants se regroupèrent, excités, les paniers pleins. Maëlys, fière, avait du chocolat jusqu'au bout du nez. Inès comptait les points avec la précision d'une comptable.
Léna posa le Grand Œuf Final sur la table.
Mamie Lila mit une main sur sa poitrine.
— Oh ! Vous l'avez trouvé !
Papi Armand approcha, l'air faussement innocent.
— Je me demande comment il a pu disparaître… et réapparaître. Mystère.
Inès le fixa.
— Papi Armand, je vous jure que si vous saviez, je…
Il éclata de rire.
— Je savais juste que vous étiez capables de vous entraider. Le reste… c'est le printemps qui s'amuse.
Léna croisa le regard de Mamie Lila. Dans ses yeux, il y avait quelque chose de tendre et de lumineux, comme si elle aussi croyait à ces petites magies qui se glissent dans les journées normales.
— L'espérance, dit doucement Mamie Lila, ça se cache souvent là où on ne regarde pas. Mais quand on la retrouve… tout redevient possible.
Maëlys brandit la plume blanche.
— Et on garde ça comme preuve que Pâques est un peu magique.
Inès hocha la tête, puis attrapa un chocolat.
— Et maintenant… on mange. Parce que l'espérance, c'est bien, mais le chocolat, c'est concret.
Léna éclata de rire. Elle leva les yeux vers le ciel. Un dernier nuage passa, parfaitement ovale, comme un signe amical.
— Celui-là, dit-elle, on dirait un œuf.
Maëlys et Inès répondirent en chœur :
— Léna !
Et leur rire se mêla aux couleurs du jardin, à la lumière du printemps, et au craquement délicieux du chocolat qu'on partage, le cœur léger, parce qu'on a trouvé ce qui manquait.