Chapitre 1 — Le blason terni
Au château de Rocbrun, les bannières claquaient au vent comme des ailes impatientes. Dans la cour, les écuyers couraient, les forgerons martelaient, et les chiens de chasse aboyaient après des ombres. Pourtant, Dame Ysilda de Sombrelande avançait en silence, comme si elle portait une pensée plus lourde qu'une armure.
Elle était chevaleresse, et on disait d'elle qu'elle avait le courage calme des rivières : elle ne rugissait pas, mais rien ne l'arrêtait. Son heaume pendait à sa selle, ses cheveux sombres étaient tressés serré, et son regard mesurait chaque détail avec une sagesse qui faisait taire les moqueries.
Sous son bras, elle tenait un écu. Jadis, il brillait : un griffon d'argent sur fond bleu, entouré d'une bordure dorée. Aujourd'hui, la boue séchée et une vilaine trace noire le couvraient, comme si la nuit s'y était accroché.
Dans la grande salle, les chevaliers riaient autour d'un gigot, et les serviteurs faisaient danser des cruches. Au bout de la table, un jeune homme au nez un peu pointu, Thibaut de Lorme, lança sans lever les yeux :
— Tiens, Dame Ysilda… Ton griffon a perdu ses plumes ?
Quelques rires éclatèrent. Ysilda serra l'échancrure de l'écu.
— Il a traversé des choses que vous n'avez pas vues, répondit-elle doucement.
Thibaut haussa les épaules, mais son sourire avait la pointe d'une épine.
— On raconte surtout que tu as fui la joute de Valrume l'an passé.
Le bruit des assiettes sembla s'arrêter. Ysilda ne rougit pas. Elle posa l'écu sur la table, devant elle, et regarda Thibaut droit dans les yeux.
— Je n'ai pas fui. J'ai choisi.
Il ricana, mais ses doigts serrèrent sa coupe. Ysilda savait ce que personne ici ne savait vraiment : Thibaut avait été son ami. Un véritable ami, avant que l'orgueil et les rumeurs ne s'en mêlent.
Ce soir-là, dans la petite chapelle du château, Ysilda s'agenouilla. La flamme d'une bougie tremblait, et sa lumière glissait sur le blason sali.
— Par ma foi, murmura-t-elle, je rétablirai ce qui s'est brisé. L'amitié comme l'honneur.
Derrière elle, une voix basse répondit :
— Alors il te faudra plus qu'une épée.
C'était Frère Alaric, le vieux moine qui soignait les blessés et les secrets.
— Qu'ai-je à faire ? demanda Ysilda.
Alaric sortit d'un coffre une petite carte de parchemin, fragile comme une feuille sèche.
— Au nord, dans le val des Brumes-Claires, existe la Fontaine d'Azur. Son eau nettoie ce que le temps et la honte ont terni. Mais elle n'obéit pas aux mains avides. On dit qu'elle ne se révèle qu'à ceux qui donnent avant de prendre.
Ysilda prit la carte avec précaution.
— Je n'ai pas besoin d'un miracle, dit-elle. J'ai besoin d'une chance… et d'un chemin.
Alaric sourit.
— Le miracle, c'est parfois le chemin lui-même.
Chapitre 2 — Un compagnon malgré lui
À l'aube, Ysilda sellait son cheval, Brande, une jument alezane aux yeux intelligents. Les pierres du pont-levis étaient froides, et le ciel avait la couleur d'une lame.
Elle n'avait prévenu presque personne. Être réservée avait cet avantage : on vous pose moins de questions. Mais quand elle passa la porte, une silhouette surgit derrière un pilier.
— Tu pars sans même saluer ? lança Thibaut, une besace au dos.
Ysilda s'arrêta, surprise.
— Pourquoi es-tu là ?
Il détourna le regard, comme gêné de sa propre décision.
— On ne laisse pas une chevaleresse… enfin, toi… partir seule vers un val rempli de brumes et de loups. Et puis, ajouta-t-il plus bas, j'ai des choses à vérifier.
— À vérifier ? répéta Ysilda.
— Sur toi. Sur la joute de Valrume. Sur… tout, grogna-t-il. Les rumeurs, les gens, ça… ça colle.
Ysilda sentit une vieille douleur remonter, mais elle ne la laissa pas gagner.
— Si tu viens, dit-elle, tu viens pour aider, pas pour piquer.
Thibaut leva les mains.
— D'accord, d'accord. Je peux me taire. Par moments.
Brande souffla, comme si elle se moquait.
Ils prirent la route des collines. Les chemins étaient étroits, bordés de haies piquantes. Un corbeau les suivit un moment, sautillant de branche en branche.
Au premier gué, un chariot était renversé. Un vieil homme, le visage rouge d'effort, tentait de relever une roue coincée dans la boue.
— Par la barbe du roi ! grommela-t-il. Je vais y laisser mon dos !
Thibaut ralentit.
— On n'a pas le temps, souffla-t-il. Le val des Brumes-Claires, c'est loin.
Ysilda mit pied à terre sans répondre. Elle passa une corde autour de l'essieu, planta ses bottes dans la terre molle, et tira. Thibaut, malgré lui, attrapa l'autre bout.
— Ne crois pas que je fais ça par bonté, marmonna-t-il en tirant. C'est… stratégique.
La roue sortit avec un bruit de succion. Le chariot se redressa, et le vieil homme resta bouche bée.
— Que les saints vous gardent ! J'allais perdre toute ma farine. Prenez ceci !
Il leur tendit un petit sac.
— Du pain ? demanda Thibaut, méfiant.
— Des galettes au miel, répondit le vieil homme. Pour le courage.
Ysilda accepta et s'inclina.
— La générosité revient toujours, dit-elle simplement.
Thibaut grignota une galette, surpris de sa douceur.
— Tu aides tout le monde comme ça ?
— Pas tout le monde, répondit Ysilda. Ceux qui en ont besoin.
— Et moi ? demanda-t-il, à moitié pour plaisanter.
Ysilda le regarda avec sérieux.
— Toi aussi.
Il avala de travers et toussa, ce qui fit rire Ysilda — un rire discret, mais réel. Le chemin, soudain, parut moins raide.
Chapitre 3 — Les loups du défilé
Deux jours plus tard, ils atteignirent un défilé encaissé. Les falaises se dressaient comme des murailles grises, et le vent y sifflait comme un avertissement. La carte d'Alaric indiquait : “Passage des Trois Dents”.
— Charmant, dit Thibaut. Rien que le nom donne envie de chanter.
Ysilda observa le sol. Des traces. Trop nombreuses.
— Reste près de moi, ordonna-t-elle.
Ils avancèrent au pas. Brande avait les oreilles pointées, tendue comme un arc. L'air sentait la pierre froide… et quelque chose d'autre, une odeur de fourrure mouillée.
Un grondement rauque surgit à gauche. Puis un autre. Des loups, grands et maigres, apparurent sur les rochers. Leurs yeux jaunes brillaient. Ils ne fonçaient pas encore, mais ils encerclaient.
Thibaut posa la main sur sa dague.
— Ils ont faim.
— Ils ont peur aussi, dit Ysilda. Regarde leurs flancs : ils sont creusés.
Elle fit avancer Brande lentement, sans gestes brusques.
— Pas d'attaque inutile, murmura-t-elle. S'ils nous voient comme des ennemis, ils nous le rendront.
Un loup plus grand descendit, la queue basse, mais les crocs sortis. Thibaut blêmit.
— Ysilda… Tu as un plan, hein ? Dis-moi que tu as un plan.
Ysilda inspira. Son esprit travaillait vite. Dans sa sacoche, elle avait les galettes au miel. Nourrir des loups ? C'était insensé. Mais l'insensé, parfois, ouvrait une porte.
Elle prit une galette, la rompit, et la lança devant le loup dominant. L'odeur sucrée se mêla à l'air.
— Qu'est-ce que tu fais ? siffla Thibaut.
— Je donne avant de prendre, répondit-elle, sans quitter les loups des yeux.
Le loup renifla, hésita, puis engloutit la galette. Les autres s'avancèrent, plus curieux qu'agressifs.
Thibaut comprit et sortit le sac.
— Bon… J'espère que ces bêtes aiment le miel.
Ils lancèrent plusieurs morceaux. Les loups se disputèrent, grognant, mais leur cercle se desserra. Un petit, plus jeune, boitait. Ysilda le remarqua.
— Attends, dit-elle.
Elle mit pied à terre, doucement. Thibaut agrippa son bras.
— Tu vas te faire manger !
— Non, dit Ysilda. Je vais voir sa patte.
Le jeune loup avait une épine enfoncée. Ysilda s'accroupit, parla bas, comme à un cheval nerveux. Le loup tremblait, mais ne fuyait pas. Elle retira l'épine d'un geste net. Une goutte de sang perla. Le loup recula, puis, contre toute attente, baissa la tête.
— Il… il te remercie ? souffla Thibaut.
— Il comprend que je n'ai pas voulu lui nuire, répondit Ysilda.
Les loups se dispersèrent peu à peu, laissant un passage. Le grand loup se retourna une dernière fois, fixa Ysilda, puis disparut dans les rochers.
Thibaut resta un moment immobile.
— Tu n'as pas levé l'épée une seule fois.
Ysilda remit le pied à l'étrier.
— Le courage n'est pas toujours de frapper. Parfois, c'est d'oser la paix.
Ils franchirent le défilé. Le vent sembla moins froid, comme si la montagne avait accepté leur passage.
Chapitre 4 — Le pont de corde et la vérité
Le val des Brumes-Claires portait bien son nom. Une brume légère flottait entre les pins, et la lumière y devenait laiteuse, étrange. Les sons semblaient étouffés, comme si le monde chuchotait.
Au fond d'un ravin, un torrent grondait. Un pont de corde le franchissait, suspendu, grinçant, avec des planches manquantes.
— Parfait, dit Thibaut. Le genre de pont qui aime les gens.
Ysilda inspecta les cordes. Elles étaient usées, mais pas rompues.
— Un par un, dit-elle. Sans gestes brusques.
Thibaut avala sa salive.
— Je déteste les ponts qui bougent.
— Tu peux fermer les yeux, proposa Ysilda.
— Très drôle.
Ysilda s'engagea la première, légère malgré l'armure. Elle posa ses pieds là où les planches tenaient encore, et s'aida des cordes. Le torrent rugissait sous elle, prêt à avaler la moindre erreur.
Arrivée au milieu, une corde grinça. Un nœud glissa. Le pont s'affaissa d'un coup.
— Ysilda ! cria Thibaut.
Elle se plaqua contre les cordes, le cœur battant, mais l'esprit clair. Elle repéra un piquet de bois planté sur le côté du ravin, relié à une corde secondaire. Elle attrapa la corde, la tira, et la passa autour de son bras pour se stabiliser.
— Ne bouge pas ! hurla-t-elle à Thibaut. Si tu te précipites, on tombe tous les deux.
Thibaut resta figé, livide.
— Je… je peux aider ?
— Oui. Attache la corde d'amarrage à ton côté, et tends-la. Fais un contrepoids.
Thibaut obéit. Ses mains tremblaient, mais il noua la corde avec application. Le pont se stabilisa un peu. Ysilda reprit sa progression, planche après planche, jusqu'à l'autre rive.
Une fois en sécurité, elle planta son épée dans la terre et fixa la corde. Thibaut passa ensuite, pâle comme un linge, mais il passa. Quand il posa le pied de l'autre côté, il s'effondra assis, haletant.
— Je hais les ponts, annonça-t-il. Voilà. C'est officiel.
Ysilda s'assit près de lui.
— Tu as été courageux.
Il fit une grimace.
— J'ai surtout eu peur.
— Le courage n'efface pas la peur, dit Ysilda. Il marche avec.
Un silence s'installa. La brume tournoyait autour d'eux. Thibaut triturait une boucle de sa besace, comme s'il hésitait à ouvrir une porte.
— À Valrume… commença-t-il.
Ysilda se figea, sans le regarder.
— Ne ravive pas les rumeurs, dit-elle calmement.
— Justement, dit Thibaut, la voix plus basse. J'ai… j'ai participé à les faire courir.
Ysilda tourna la tête. Ses yeux restaient doux, mais attentifs.
— Pourquoi ?
Il serra les dents.
— Parce que tu as refusé la joute finale. Tout le monde disait que tu avais peur. Et moi… j'étais vexé. Tu étais mon amie, et tu ne m'avais rien expliqué. Alors j'ai laissé dire. J'ai même… ajouté des détails. Pour me sentir important.
Le torrent, loin derrière, semblait gronder plus fort, comme s'il jugeait.
Ysilda respira profondément.
— Je ne t'ai pas expliqué, dit-elle, parce que le seigneur de Valrume avait truqué les lances. J'ai vu un écuyer limer un fer pour qu'il se brise et blesse. La joute était un piège. Je me suis retirée pour empêcher un drame. Mais si j'avais accusé sans preuve… cela aurait déclenché une guerre.
Thibaut ouvrit la bouche, puis la referma.
— Et moi, j'ai choisi la facilité, murmura-t-il.
Ysilda posa une main sur son avant-bras.
— Tu peux encore choisir autrement.
Il la regarda, étonné.
— Tu… tu ne me chasses pas ?
— Je suis venue rétablir une amitié, répondit Ysilda. Pas gagner une bataille contre toi.
Ses mots ne sonnaient pas comme un pardon facile. Plutôt comme une décision, ferme et claire.
Thibaut inspira, comme s'il reprenait de l'air après longtemps.
— Alors… je vais le mériter, dit-il. Je te le promets.
Chapitre 5 — La Fontaine d'Azur
La carte indiquait un dernier chemin, presque invisible, entre des rochers couverts de mousse. La brume se fit plus lumineuse, comme si elle contenait des paillettes d'eau.
Ils débouchèrent sur une clairière ronde. Au centre, une vasque de pierre était posée sur un socle, entourée de fleurs pâles. Une source y chantait doucement. L'eau avait une couleur étrange : un bleu profond, mais clair, comme le ciel après l'orage.
— On l'a trouvée, souffla Thibaut.
Ysilda s'approcha. Son écu, toujours sali, semblait plus lourd. Elle tendit la main… puis s'arrêta. Les paroles d'Alaric lui revinrent : “Elle n'obéit pas aux mains avides.”
Sur le bord de la clairière, une silhouette était assise : une petite fille en cape rapiécée, les joues sales, les yeux grands ouverts. Elle tenait un panier vide et regardait la fontaine sans oser bouger.
— Bonjour, dit Ysilda.
La fille sursauta.
— Je… je ne vole rien ! balbutia-t-elle. Je voulais juste… de l'eau. Pour ma mère. Elle est malade. Mais on dit que cette source est pour les chevaliers.
Thibaut fronça les sourcils.
— Et comment tu es arrivée ici ?
— En me perdant, répondit-elle, comme si c'était la chose la plus simple du monde. Je m'appelle Maëline.
Ysilda regarda la fontaine, puis l'enfant, puis son écu.
— L'eau ne m'appartient pas, dit-elle.
Elle prit le panier de Maëline, le remplit d'eau de la source avec précaution, et le lui tendit.
— Pour ta mère. Et prends aussi ceci.
Elle sortit de sa besace la dernière galette au miel et la donna à la petite.
Maëline resta bouche bée.
— Mais… et votre quête ?
— Une quête qui oublie les gens n'est qu'une promenade orgueilleuse, répondit Ysilda.
Thibaut, touché malgré lui, sortit une petite bourse.
— Tiens. Pas beaucoup. Mais assez pour acheter des herbes chez un apothicaire. Et… dis à ta mère qu'un chevalier au nez pointu lui souhaite de guérir.
Maëline éclata de rire, un rire clair qui fendit la brume.
— Merci ! Merci !
Elle s'éloigna en courant, son panier serré contre elle.
Alors seulement, Ysilda posa son écu dans la vasque. L'eau bleue glissa sur le métal. La boue se détacha en filaments, la trace noire se défit comme une mauvaise pensée. Le griffon d'argent réapparut, brillant, et la bordure dorée étincela.
Thibaut siffla doucement.
— On dirait… un lever de soleil sur de l'acier.
Ysilda sortit l'écu de l'eau. Il était propre, mais ce n'était pas seulement cela : il semblait plus léger, comme si l'honneur n'était pas un poids, mais un souffle.
La surface de l'eau frissonna. Un reflet apparut, non pas le leur, mais celui d'un chevalier ancien, armure d'un autre âge, visage sévère.
— Courage, sagesse, générosité, dit la voix, grave comme une cloche. Voilà ce qui lave les blasons… et les cœurs.
Puis le reflet se dissipa, laissant la fontaine tranquille.
Thibaut regarda Ysilda.
— Alors… on rentre ?
Ysilda hocha la tête, l'écu contre elle.
— On rentre. Et cette fois, tu parleras avec moi.
Il se redressa.
— Oui. Et je dirai la vérité. Même si on se moque.
Ysilda eut un léger sourire.
— Qu'ils se moquent. Tant que nous avançons droit.
Chapitre 6 — Le retour et l'écu levé
Le chemin du retour sembla plus court, mais pas moins important. Ils croisèrent une troupe de marchands attaqués par des brigands. Ysilda ne fonça pas tête baissée. Elle observa, calcula, puis fit signe à Thibaut.
— Ils sont quatre, dit-elle. Ils veulent impressionner, pas mourir. Si on les sépare, ils fuiront.
Thibaut hocha la tête, l'air sérieux.
— Je peux attirer deux d'entre eux vers le chemin étroit, là-bas.
— Tu prends des risques, dit Ysilda.
— Pour une fois, je préfère agir que parler, répondit-il.
Ils exécutèrent le plan. Thibaut fit claquer sa langue, agita sa cape, lança une pique moqueuse :
— Hé ! Vous avez oublié vos bonnes manières ! Et votre courage aussi !
Deux brigands le poursuivirent, furieux. Ysilda, elle, surgit du côté opposé, bouclier levé, et fit reculer les deux autres sans les blesser, frappant le sol devant leurs pieds avec la pointe de son épée. Le bruit sec, la posture ferme, l'éclat du griffon propre… tout disait : “N'approchez pas.”
Les brigands hésitèrent, puis détalèrent comme des lapins.
Les marchands remercièrent, offrant des pommes et une couverture. Ysilda accepta la couverture pour la donner plus tard à une famille de paysans rencontrée sur la route, dont le bébé grelottait dans un manteau trop léger.
Thibaut observa cela, pensif.
— Tu donnes beaucoup, dit-il.
Ysilda resserra la couverture sur les épaules du paysan.
— On ne garde pas la chaleur en la serrant dans un coffre, dit-elle. On la garde en la partageant.
Quand Rocbrun apparut enfin, ses tours découpées sur le ciel, une agitation étrange régnait. Dans la cour, des chevaliers s'entraînaient, et les rumeurs couraient déjà : “Ysilda revient… Thibaut est avec elle…”
Dans la grande salle, les mêmes visages se tournèrent vers eux. Certains souriaient, d'autres attendaient une faute comme on attend une tache sur une tunique blanche.
Ysilda s'avança, son écu brillant sur le bras. Un murmure parcourut la table.
— Son blason… il est comme neuf, chuchota quelqu'un.
Thibaut fit un pas devant elle, et sa voix, d'ordinaire moqueuse, trembla un peu.
— J'ai quelque chose à dire.
Les rires s'éteignirent. Thibaut prit une inspiration.
— À la joute de Valrume, Dame Ysilda ne s'est pas dérobée. Elle a empêché un piège. Moi… j'ai laissé les rumeurs la salir. Par jalousie et par bêtise. Je m'en excuse devant vous tous.
Un silence épais tomba. Un chevalier renifla, surpris. Un autre baissa les yeux.
Ysilda, sans chercher à briller, se plaça à côté de Thibaut.
— L'honneur n'est pas une pierre qu'on jette aux autres, dit-elle. C'est une lumière qu'on entretient. Parfois, on l'éteint sans vouloir. L'important est de la rallumer.
Thibaut tourna la tête vers elle.
— Tu… tu acceptes encore d'être mon amie ?
Ysilda posa son écu entre eux, et la salle vit clairement le griffon d'argent, net, fier, sans la moindre trace.
— Si tu marches avec vérité et générosité, dit-elle, alors oui.
Thibaut hocha la tête, les yeux un peu humides, mais il sourit quand même.
— Alors je marcherai. Et si je trébuche… tu me tireras l'oreille.
— Je préfère te tirer vers le haut, répondit Ysilda.
Des rires, cette fois bienveillants, parcoururent la salle. Même Frère Alaric, au fond, eut un petit signe de tête satisfait.
Ysilda leva son écu, et la lumière des torches dansa sur le blason nettoyé. Ce n'était pas seulement un métal poli : c'était la preuve qu'une quête pouvait réparer plus qu'un objet. Elle pouvait réparer un lien.
Et dans le château de Rocbrun, ce soir-là, la bravoure ne se mesura pas à la force des coups, mais à la noblesse des cœurs.