Chapitre 1
Le dĂ©sert cosmique s'Ă©tirait comme une mer de sable noir, piquĂ© d'Ă©clats d'Ă©toiles tombĂ©es. Par moments, le vent faisait chanter les dunes, et on aurait jurĂ© entendre une mĂ©lodie venue de trĂšs loin, comme si l'espace lui-mĂȘme fredonnait.
Nino, neuf ans, avançait avec des lunettes de protection un peu trop grandes pour son nez. Il n'Ă©tait pas grand, ni trĂšs costaud, mais il avait une qualitĂ© rareâŻ: il savait se dĂ©brouiller avec presque rien. Dans son sac, il transportait un bidon d'eau, une corde, quelques biscuits, et un petit outil qu'il appelait son «âŻclic-clacâŻÂ» parce qu'il faisait ce bruit quand on le dĂ©pliait.
Aujourd'hui, il cherchait quelque chose de prĂ©cieuxâŻ: une piĂšce de refroidisseur pour rĂ©parer le vieux drone de sa tante. Sans drone, impossible d'aller chercher de l'eau aux puits lointains.
Une lueur lui fit lever la tĂȘte. Un robot gisait Ă demi enseveli, comme une statue oubliĂ©e. Sur son dos, des plaques mĂ©talliques Ă©taient gravĂ©es de signes Ă©trangesâŻ: on aurait dit des lettres⊠mais elles semblaient danser.
Nino s'accroupit. Le robot avait un compartiment ouvert, et à l'intérieur reposait un livre épais, couvert de sable, avec une couverture qui brillait comme une écaille.
Un grimoire.
Dans le dĂ©sert cosmique, tout le monde savait une choseâŻ: certains robots apprenaient dans des livres de magie, pour devenir plus malins que les tempĂȘtes. Mais on disait aussi qu'ils oubliaient parfois d'ĂȘtre gentils.
Nino souffla le sable, juste un peu. Le grimoire frissonna, comme s'il respirait. Et le robot⊠cligna d'un Ćil.
Chapitre 2
Le robot se redressa avec un grincement digne d'un vieux portail. Son visage Ă©tait simple, presque amusantâŻ: deux grands yeux ronds et une bouche dessinĂ©e par une fente lumineuse.
"Activation⊠bonjour⊠oĂč est mon chapitreâŻ?" dit-il d'une voix qui crachotait, comme une radio qui se rĂ©veille.
Nino recula d'un pas, puis se rappela que la peur ne réparait rien. Il pointa le grimoire du doigt.
"Tu lis ça�"
"Je l'Ă©tudie," rĂ©pondit le robot. "Je suis SOR-7. Scribe-Observateur-Rouleur. Je collectais les sorts pour protĂ©ger les oasis. Puis⊠tempĂȘte d'astĂ©ro-sable. Boum. Fin de page."
Nino ne put s'empĂȘcher de sourire Ă ce "fin de page". Le robot parlait comme un livre vivant.
Un grondement roula au loin. Pas un tonnerre ordinaireâŻ: une tempĂȘte de sable cosmique, chargĂ©e d'Ă©tincelles bleues, montait comme un mur. Elle avalait le ciel petit Ă petit.
SOR-7 tourna la tĂȘte, trĂšs vite.
"TempĂȘte. Danger. Les dunes vont bouger. Les nids de scarabĂ©es-lumiĂšre aussi."
Nino connaissait les scarabĂ©es-lumiĂšreâŻ: ils Ă©taient magnifiques⊠et trĂšs susceptibles. Si on Ă©crasait leur habitat, ils se vengeaient en vous poursuivant en bourdonnant comme mille moustiques en colĂšre.
"Je dois trouver une piĂšce pour un drone," dit Nino. "Et rentrer. Ma tante compte sur moi."
SOR-7 ouvrit une trappe sur son bras. Ă l'intĂ©rieur, une petite carte holographique apparutâŻ: des lignes vertes dessinaient les dunes, et des points bleus clignotaient.
"Je connais un cimetiÚre d'épaves," dit-il. "On y trouve des piÚces. Mais il faut respecter les sentiers de sable vivant, sinon le désert se fùche."
Nino fronça les sourcils.
"Le désert se fùche�"
"Oui. Il garde l'eau. Il garde la vie. On ne prend pas sans rendre."
Ces mots restĂšrent dans la tĂȘte de Nino comme un caillou brillant. Il hocha la tĂȘte.
"Alors on fait comme il faut."
Et ensemble, un garçon et un robot-scribe se mirent Ă courir, pendant que la tempĂȘte avalait leurs traces.
Chapitre 3
Ils atteignirent le cimetiĂšre d'Ă©paves au moment oĂč le ciel devenait violet. Des carcasses de vaisseaux dĂ©passaient du sable comme des os gĂ©ants. Les coques Ă©taient ouvertes, et des tuyaux pendaient comme des lianes.
SOR-7 avançait prudemment, en posant parfois sa main sur le sol.
"Ăcoute," dit-il. "Le sable murmure. LĂ , il est calme. LĂ , il est nerveux."
Nino se sentit un peu ridicule d'Ă©couter du sable, mais il essaya. Il entendit⊠oui, un lĂ©ger crissement diffĂ©rent, comme si certaines dunes chuchotaient plus fort. Ils contournĂšrent un endroit oĂč la surface vibrait.
Au centre du cimetiĂšre, un petit vaisseau renversĂ© portait une marqueâŻ: une goutte d'eau entourĂ©e d'un cercle. Les anciens chercheurs d'oasis.
Ă l'intĂ©rieur, Nino trouva enfin ce qu'il cherchaitâŻ: un module de refroidisseur, coincĂ© dans un compartiment. Il tira, mais la piĂšce ne bougea pas.
"Coincé," grogna-t-il.
SOR-7 posa le grimoire sur le sol. Les pages s'ouvrirent toutes seules, tournant comme si le vent les feuilletait.
"Sort utile," annonça le robot. "âDĂ©verrouillage sans violence'. Il faut un geste⊠et une intention."
Nino leva les mains, un peu hésitant. Il pensa à sa tante, au drone, à l'eau pour le quartier. Il pensa aussi aux scarabées-lumiÚre, aux rares plantes qui survivaient ici, aux oiseaux de métal qui nichaient dans les épaves.
"Je prends seulement ce dont j'ai besoin," murmura-t-il. "Et je ferai attention."
Les lettres du grimoire s'éclairÚrent. Un petit clic se fit entendre, doux comme une graine qui s'ouvre. Le module se libéra.
Nino le serra contre lui, soulagĂ©. Ă ce moment-lĂ , une ombre passa sur l'entrĂ©e du vaisseau. Un Ă©norme robot de rĂ©cupĂ©ration, haut comme une tour, avançait en faisant trembler le sable. Ses bras Ă©taient des pinces, et sur son torse brillait un symbole rougeâŻ: PROPRIĂTĂ.
"Intrus détecté," gronda-t-il. "Dépouillement interdit."
Nino avala sa salive. SOR-7 se plaça devant lui, comme un bouclier.
"Je suis scribe d'oasis," dit SOR-7. "Ce garçon prend pour survivre. Il respecte."
Le grand robot approcha. Ses capteurs balayĂšrent le grimoire, puis Nino.
"Respect⊠non prouvé," répondit-il.
La tempĂȘte, dehors, rugissait plus fort. Le temps pressait.
Chapitre 4
Nino sentit son cĆur taper comme un tambour. Il n'avait ni Ă©pĂ©e, ni pouvoirs, seulement son clic-clac et son imagination. Alors il fit ce qu'il savait faireâŻ: observer, rĂ©flĂ©chir vite, et utiliser l'inattendu.
Il remarqua prĂšs de la porte un petit tas de dĂ©chetsâŻ: des cĂąbles, des plaques, des morceaux de verre Ă©toilĂ©. Des restes laissĂ©s par des rĂ©cupĂ©rateurs pressĂ©s. Le dĂ©sert, lui, n'aimait pas qu'on salisse. SOR-7 l'avait ditâŻ: on ne prend pas sans rendre.
Nino s'avança, mains bien visibles.
"Je ne veux pas voler," dit-il. "Je veux réparer un drone pour rapporter de l'eau. Mais je peux⊠réparer ici aussi."
Le grand robot hésita, ses pinces ouvertes.
"Réparer⊠ici�"
Nino se mit au travail. Avec son clic-clac, il replia des cĂąbles, coinça des morceaux de mĂ©tal pour Ă©viter qu'ils s'envolent, et rassembla les dĂ©bris en un tas propre. Il trouva mĂȘme une petite plante du dĂ©sert, une tige argentĂ©e coincĂ©e sous une plaque, et la libĂ©ra doucement. Elle se redressa, comme si elle remerciait en silence.
SOR-7, comprenant, ouvrit le grimoire Ă une page oĂč les lettres faisaient des boucles.
"Sort de lien," dit-il. "Pas pour attacher⊠pour relier."
Il posa sa main sur le tas de dĂ©bris. Une lueur douce enveloppa les morceaux, qui s'assemblĂšrent en une sorte de petite barriĂšre, solide mais simple, pour empĂȘcher le vent de disperser la ferraille sur les pistes de sable vivant.
Le grand robot de récupération cligna, comme surpris.
"Désert⊠moins blessé," murmura-t-il.
La tempĂȘte frappa l'Ă©pave, secouant les parois. Des Ă©tincelles bleues s'infiltrĂšrent comme des lucioles furieuses.
"Abri insuffisant," annonça le grand robot. "RisqueâŻ: ensevelissement."
Nino regarda SOR-7. Le robot-scribe consulta le grimoire, trÚs vite, comme un élÚve avant un contrÎle.
"Il existe un sort de dĂŽme," dit SOR-7. "Mais il faut⊠plusieurs cĆurs. La magie aime quand on s'aide."
Nino comprit. Il se tourna vers le grand robot.
"Aide-nous," demanda-t-il. "On partagera l'abri. Et je laisserai quelque chose en échange."
Le grand robot resta immobile une seconde, puis posa une pince sur le sol.
"Accord. Solidarité validée."
Alors, dans le vacarme, trois volontĂ©s se rejoignirentâŻ: celle d'un garçon, celle d'un scribe, et celle d'un gardien. Le grimoire s'illumina, et un dĂŽme translucide se dĂ©ploya autour de l'Ă©pave, comme une bulle de verre tiĂšde. Le sable et les Ă©tincelles glissĂšrent dessus sans entrer.
à l'intérieur, le silence revint, épais et rassurant.
Nino souffla.
"Je crois que⊠ça marche."
SOR-7 rĂ©pondit, trĂšs sĂ©rieuxâŻ:
"Fin de tempĂȘteâŻ: pas encore. Mais fin de paniqueâŻ: oui."
Chapitre 5
Quand la tempĂȘte s'Ă©loigna enfin, le dĂ©sert semblait lavĂ©, comme si les dunes avaient changĂ© de place pour mieux respirer. Le ciel redevenait sombre et clair Ă la fois, avec des constellations nettes comme des dessins.
Le grand robot de récupération les accompagna jusqu'à la sortie du cimetiÚre d'épaves. Il marcha plus lentement, comme s'il faisait attention aux sentiers de sable vivant.
"Je suis RUP-12," dit-il. "Récupérateur-Utilisateur-Protector. Avant⊠je prenais tout. Maintenant⊠je vérifie."
Nino hocha la tĂȘte. Dans sa poche, le module de refroidisseur pesait, mais d'une bonne maniĂšreâŻ: comme un espoir.
Sur le chemin du retour, ils croisÚrent un nid de scarabées-lumiÚre. Les insectes étincelaient sous une roche, et leurs petites ailes faisaient un bruit de papier froissé. Nino s'écarta pour ne pas les déranger.
"Respect confirmé," nota RUP-12.
à l'oasis du quartier, la tante de Nino les attendait prÚs du drone. Quand elle vit le garçon arriver avec deux robots, ses yeux s'agrandirent.
"Tu n'étais pas censé ramener une armée," dit-elle, mi-inquiÚte, mi-amusée.
Nino sourit.
"Juste des amis⊠et une piÚce."
Ils réparÚrent le drone ensemble. SOR-7 tenait les outils avec une précision parfaite. RUP-12 servait de support, solide comme un mur. Nino, lui, donnait les idées quand quelque chose coinçait.
Quand le drone décolla, ses hélices chantaient. Il partit vers les puits lointains, et revint plus tard avec des poches d'eau claire, précieuse comme un trésor.
Le soir, les habitants partagÚrent des bols d'eau et des biscuits. Nino proposa qu'on ramasse aussi les débris autour de l'oasis, pour que rien ne blesse le désert ni ses petites plantes.
RUP-12 aida à transporter. SOR-7 lut une page du grimoire qui parlait de semences résistantes, et ils plantÚrent quelques graines prÚs d'une dune protégée.
La nuit tomba, vaste et splendide. Les étoiles semblaient plus proches, comme si elles écoutaient.
Nino regarda le désert cosmique. Il n'avait pas conquis un royaume, ni trouvé un trÎne. Pourtant, il se sentait grand.
Parce qu'il avait appris la rĂšgle la plus puissante, celle qui ne s'Ă©crit pas seulement dans les grimoiresâŻ: quand on respecte la nature et qu'on se serre les coudes, mĂȘme un dĂ©sert d'Ă©toiles peut devenir une maison.