Chapitre 1 : Un breuvage oublié dans l'amphore
Périclès s'ennuyait. Pas le célèbre chef aux discours flamboyants, non, mais Périclès-le-Peu-Précis, magicien officiel (et maladroit) du quartier de l'Agora. Ce matin-là, il avait décidé que la routine des sacrifices, des oracles et des tournois d'olives farcies n'était pas assez palpitante. Il rêvait de faire quelque chose de grand. De très grand. Comme réécrire l'histoire.
En déambulant entre les colonnes blanches, Périclès tenait serré sous sa toge un vieux rouleau de papyrus. Ce n'était pas n'importe quel rouleau : il s'agissait du Grimoire du Destin, perdu depuis la guerre de Troie (qu'il avait retrouvé par hasard dans une amphore contenant de la feta oubliée).
« Si seulement je pouvais changer le passé, marmonna-t-il en tapotant le papyrus, je m'assurerais qu'on invente la pizza bien avant les Romains ! Ou au moins, que mon cousin Hélios arrête de gagner toutes les courses de chars… »
Soudain, une voix grinçante surgit d'un buisson de laurier :
« Périclès ! Encore en train de parler tout seul ? »
C'était Aristote, le philosophe, qui avait décidé que la logique était plus amusante quand elle embrouillait les autres.
Périclès rougit.
« Non, non, je réfléchissais à la trajectoire des étoiles… »
Mais Aristote lorgna sur le rouleau.
« Ce n'est pas le Grimoire du Destin ? La légende dit qu'un seul sort peut réécrire toute l'histoire de la Grèce ! Mais il est interdit, tu le sais bien. »
Périclès haussa les épaules.
« Interdit, interdit… Il est aussi interdit de voler les raisins du marché, et pourtant, regarde Socrate… »
Au même moment, Socrate passa en sifflotant, les joues gonflées de raisins (et d'idées absurdes).
Aristote secoua la tête.
« Bon, si tu veux t'attirer les foudres de Zeus, vas-y, mais moi, je préfère discuter avec un caillou. »
Et il s'éloigna, en s'adressant à une pierre.
Périclès, lui, sentit le frisson de l'aventure. Il rentra chez lui, décidant que ce soir, il tenterait le sort interdit. Mais d'abord, il devait retrouver la formule exacte, cachée parmi des recettes de gâteaux à la myrrhe et des notes de théâtre d'Eschyle.
La nuit tomba sur Athènes, et Périclès, à la lumière vacillante d'une lampe à huile, lut :
« Pour réécrire le passé, il faut le nom, la date, et un cheveu du héros concerné. Surtout, ne pas éternuer pendant le sort. »
Périclès toussa.
« Facile… Enfin, il me manque juste le cheveu d'un héros. »
Au même moment, un hibou entra par la fenêtre, tenant dans son bec une plume dorée.
« Tu veux changer l'histoire ? Crois-moi, c'est plus compliqué que de battre Héraclès au bras de fer ! » hulula le hibou en lançant la plume sur la table.
Périclès s'esclaffa.
« Merci, sage animal. Mais je ne veux pas battre Héraclès… Je veux qu'Athènes gagne la guerre du Péloponnèse ! »
Le hibou roula des yeux.
« Bonne chance… »
Chapitre 2 : À la recherche du cheveu héroïque
Le lendemain, Périclès courut vers le temple de Zeus, où, selon la rumeur, on gardait une mèche de cheveux de Léonidas, le roi spartiate, comme trophée de bravoure (et comme brosse à chaussures pour les prêtres).
En passant devant la statue d'Athéna, il murmura :
« Ô déesse de la sagesse, fais que le gardien du temple ait la sieste lourde… »
Devant le temple, Miltiade, le gardien, ronflait à faire trembler les colonnes. Périclès se glissa dans le sanctuaire.
Il longea les fresques, évita de justesse une prêtresse qui passait avec un plateau de figues, et atteignit finalement la chambre des reliques. Là, dans un petit coffre, il trouva la précieuse mèche. À côté trônait une sandale de Thésée et… une chaussette sale d'Achille.
« Par tous les dieux, ça ne sent pas la victoire, ça ! » pensa-t-il en pinçant le nez.
Il glissa la mèche dans sa bourse et s'enfuit, non sans trébucher sur un casque trop large pour lui. À peine dehors, il croisa Alcibiade, le stratège séducteur, qui le fixa d'un air soupçonneux.
« Périclès ! Que fais-tu ici à l'aube ? »
« Euh… Je rapporte des offrandes. Aux… euh… souris du temple. Très pieuses, ces souris. »
Alcibiade haussa les épaules, habitué aux excentricités des magiciens.
« Si tu croises Socrate, dis-lui que j'ai fini sa bouteille d'huile d'olive. »
Périclès s'éloigna, la mèche bien cachée. Mais il sentit qu'une ombre le suivait. Il accéléra le pas, traversa le marché où les vendeurs criaient « Raisins frais ! » et « Chèvres magiques en solde ! », puis s'arrêta dans une ruelle.
Un petit satyre bondit devant lui, cornes en avant.
« Tu n'iras pas loin avec cette mèche, humain ! » grogna-t-il.
Périclès essaya de paraître courageux.
« Oh, un satyre ! Veux-tu un peu de fromage ? »
Le satyre lorgna le fromage, puis reprit :
« Cette mèche appartient à la Forêt des Chants Perdus. Si tu veux utiliser un sort interdit, il te faudra affronter l'Oracle du Bouc ! »
Périclès n'avait pas prévu un Oracle du Bouc. Ni même un bouc tout court.
« D'accord… Où se trouve ce fameux oracle ? »
« Suis le chemin des pierres qui chantent. Mais attention, elles détestent les pieds sales ! » lança le satyre avant de disparaître dans une explosion de paillettes.
Périclès soupira.
« J'aurais dû rester boulanger… »
Chapitre 3 : Les pierres qui chantent (faux)
Le chemin des pierres qui chantent traversait tout l'arrière-pays. Périclès se retrouvait à sauter de pierre en pierre, sous les moqueries des chèvres ailées et des marchands ambulants.
Soudain, une pierre se mit à fredonner :
« La-la-la, qui marche sur mon nez ? »
Périclès glissa et tomba sur les fesses.
Une voix grave sortit du sol :
« Si tu veux passer, il te faut répondre à une énigme ! »
Périclès, tout endolori, grimaça.
« Je suis prêt. »
La pierre chanta :
« Qu'est-ce qui a des jambes, mais ne marche jamais, qui a un dos, mais ne dort jamais ? »
Périclès réfléchit.
« Une chaise ! »
La pierre éclata de rire.
« Mauvaise réponse ! Mais comme tu as de l'humour, passe ! »
Périclès, soulagé, avança, croisant d'autres pierres qui chantaient faux des airs de lyre. Il arriva enfin devant une grande porte décorée de cornes de bouc et de rubans dorés.
Devant la porte, un bouc majestueux, drapé d'une toge et coiffé d'une couronne de lauriers, l'attendait.
« Je suis l'Oracle du Bouc ! » bêla-t-il d'une voix solennelle.
« Oh… euh… respect, Ô sage Oracle… » bredouilla Périclès, impressionné.
« Pour obtenir la permission d'utiliser la mèche, il te faudra me battre à un concours de rimes. Si tu perds, tu devras laver mes sabots pendant un an ! »
Périclès pâlit.
« D'accord, j'accepte le défi ! »
Le bouc commença :
« Les cheveux de Léonidas, c'est du solide,
Mais ton courage, petit, fond comme de l'acide. »
Périclès répondit, un peu hésitant :
« Ô Bouc, ta sagesse est réputée,
Mais ton odeur, hélas, est redoutée. »
Le bouc éclata de rire.
« Bien joué, humain ! Tu as gagné. Utilise la mèche, mais n'oublie pas : chaque histoire modifiée a des conséquences… inattendues. »
Périclès remercia le bouc et reprit sa route vers Athènes, le cœur battant d'excitation et d'un peu d'inquiétude.
Chapitre 4 : Le sort interdit
Nuit noire sur l'Agora. Périclès, caché dans son atelier, aligna la mèche de Léonidas, la plume dorée du hibou et le grimoire ouvert à la page du sort interdit.
Il récita la formule, sans éternuer (ce qui était un exploit, vu la poussière qui volait partout) :
« Ô Destin, entends mon chant,
Que l'histoire change à présent,
Que Sparte s'incline devant Athènes,
Et que la paix règne sur les plaines ! »
La mèche s'illumina, la plume s'envola et le grimoire se mit à danser. Soudain, un souffle de vent emporta tout. Périclès ferma les yeux.
Quand il les rouvrit, l'Agora avait changé. Les statues de guerriers spartiates dansaient la syrtaki avec des chèvres, pendant que Socrate servait des souvlakis magiques. Une immense bannière flottait : « Félicitations à Athènes, maîtresse du Péloponnèse ! »
Périclès se frotta les yeux.
« Ça a marché ! »
Mais tout le monde semblait… bizarre. Aristote portait une armure rose fluo, et Alcibiade, perché sur un tapis volant, lançait des olives enchantées sur la foule.
Un marchand s'approcha :
« Bravo, magicien ! Grâce à toi, la guerre n'a jamais eu lieu. Mais maintenant, les concours de rhétorique sont remplacés par des concours de danse synchronisée ! »
Périclès sentit un frisson d'inquiétude.
« Peut-être que l'histoire n'aime pas trop qu'on la change… »
Il croisa le regard du hibou, revenu se poser sur son épaule.
« Je t'avais prévenu. L'histoire est comme une salade grecque : si tu changes un ingrédient, tout le goût s'envole ! »
Périclès regarda autour de lui. Les Athéniens semblaient heureux… mais la vie était devenue un peu trop absurde, même pour lui. Les philosophes débattaient sur la meilleure façon de faire danser une amphore, et les oracles prédisaient la météo en lançant des baguettes de pain.
Chapitre 5 : Retour vers l'imprévu
Périclès comprit qu'il devait remettre les choses en ordre. Il attrapa la mèche, la plume, et le grimoire, et s'isola dans une ruelle.
Il récita une nouvelle formule, improvisée :
« Ô Destin, reviens en arrière,
Que l'histoire reprenne sa lumière,
Que Sparte et Athènes soient rivales,
Et que les statues arrêtent de faire des galas ! »
Un éclair de lumière jaillit. Périclès sentit le sol vibrer, puis le silence.
Il se retrouvait devant l'Agora, comme au début. Les statues étaient immobiles, Socrate ne vendait plus de souvlakis magiques, et Aristote discutait sérieusement avec une carafe d'eau (ce qui était presque normal).
Périclès poussa un soupir de soulagement.
« Plus jamais de sorts interdits… »
Le hibou revint, ricanant.
« Tu as appris la leçon ? »
« Oui, répondit Périclès, l'histoire, c'est comme une toge : elle tient mieux quand on ne tire pas dessus. »
Mais au fond de lui, il savait qu'il n'arrêterait jamais de rêver à des histoires plus grandes que nature. Après tout, c'était ça, la magie de la Grèce antique.
Chapitre 6 : Le jour où rien ne changea (ou presque)
Quelques jours plus tard, Périclès se promenait dans l'Agora. Rien n'avait changé… ou presque. Les marchands criaient, les philosophes philosophaitaient, et les satyres jouaient de la flûte dans les ruelles.
Mais, dans un coin, une petite statue de bouc vêtu d'une couronne de lauriers trônait désormais sur la fontaine principale. Au pied de la statue, une inscription mystérieuse brillait :
« À celui qui osa défier le Destin et fit danser les statues. »
Périclès sourit, repensant à ses aventures. Il croisa Socrate, qui lui tendit une grappe de raisins.
« Tu veux changer l'histoire ? Je te conseille de commencer par cette grappe. Elle est magique : si tu en manges un grain, tu oublies pourquoi tu t'énervais la minute d'avant ! »
Périclès éclata de rire.
« Non, merci, Socrate. Pour aujourd'hui, je préfère me souvenir de tout. Même des statues qui dansent. »
Le hibou passa en rase-mottes, lâchant une plume dorée dans la main de Périclès.
Et tandis que le soleil se couchait sur Athènes, la ville vibrait encore des échos d'une aventure extraordinaire, où la magie et l'histoire s'étaient croisées… pour le meilleur et pour le rire.