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Conte de fées 9 à 10 ans Lecture 17 min. (1)

Le moulin des voix

Mirelle, une jeune fille vivant près d'un moulin, perd sa voix et part à la recherche de celle-ci, découvrant en chemin que les voix se nourrissent des liens tissés avec les autres. Accompagnée d'un géant des collines, elle apprend à écouter le monde et à partager son histoire.

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Mirelle, une jeune femme aux cheveux châtains ondulés, porte une cape en velours bleu qui scintille. Son visage exprime une douce détermination et ses yeux brillent de curiosité. Elle se tient près d'un feu crépitant, tenant une étoffe de givre, prête à partager son histoire. À côté d'elle, Éloi, un géant bienveillant d'environ 30 ans avec des cheveux longs et verts, l'écoute attentivement, souriant chaleureusement. Le décor est un moulin ancien en pierre grise avec une roue en bois près d'une rivière scintillante, baigné de lumière dorée. Mirelle et Éloi partagent un moment magique autour du feu, tandis que des enfants écoutent émerveillés ses histoires. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Le moulin qui écoutait

Mirelle vivait au bord d'un bras de rivière, dans une maison dont la roue du moulin tournait comme un grand cœur de bois. Le moulin semblait écouter le monde. Quand la pluie parlait en gouttes, la roue fredonnait ; quand le soleil glissait entre les peupliers, les ailes dessinaient des ombres qui souriaient sur la pierre. Mirelle aimait observer : elle connaissait la cartographie des nuages et la manière dont les canards racontaient la journée en battements d'ailes. Elle était réfléchie et douce comme une bibliothèque ouverte.

Un matin d'automne, Mirelle se réveilla sans voix. Ce n'était pas un mal soudain et terrible : ses mots étaient simplement partis comme des oiseaux migrateurs. Elle pouvait rire, respirer, chuchoter un soupir, mais sa voix ordinaire — celle qui accueillait les voisins, chantait pour empeser les nappes, murmurait des histoires aux enfants — n'était plus là. Le moulin garda le silence avec elle, comme s'il respectait son secret.

« Peut-être que la voix s'est perdue dans les roseaux », dit le meunier, en apportant du pain qui sentait le soleil. Il tapota l'épaule de Mirelle avec sa paume rugueuse et regarda la rivière. Mirelle haussa les épaules : les gestes valaient parfois mieux que les mots. Elle écrivit sur un morceau de parchemin : Je veux la retrouver. Elle attacha le papier à la patte de la plus courageuse des mésanges. Les oiseaux savent se faufiler dans les plis du monde.

La mésange revint avec un sourcil froncé — car chez elle, les oiseaux sourcilent quand ils rapportent des nouvelles étranges — et une feuille d'érable clouée contre son bec. Sur la feuille étaient dessinés des pas : des pas qui montaient vers les collines. Et au bas de la feuille, en petites lettres comme des gouttes, quelqu'un avait griffonné : « Va parler au géant des collines. Il garde les échos. »

Mirelle s'assit au moulin et regarda l'eau : elle y voyait son propre visage et, sous son visage, un flot d'images. La perte de sa voix ne l'avait pas rendue muette d'esprit. Au contraire, elle écoutait plus que jamais : le clapotis de l'eau, les cailloux qui se souvenaient des pas, les histoires que la brise déposait sur les ailes de la roue. Elle emmitoufla sa cape, prit un petit sac de farine — par habitude, par souvenir — et une lanterne dont la flamme dansait comme une pensée, puis elle prit le chemin qui menait aux collines.

Avant de partir, elle découpa une étoffe fine, presque transparente, une vieille broderie de givre qu'on gardait dans le moulin pour sécher les herbes en hiver. L'étoffe de givre scintillait comme un matin gelé ; Mirelle la glissa dans son sac. On disait que le givre avait la mémoire des premières chansons de l'hiver.

Le sentier grimpait lentement. Les saules n'étaient que silhouettes, mais chacun chuchotait : « Va, va. » Les pierres étaient comme des sentinelles usées, polies par les pas de ceux qui cherchaient autrefois. Mirelle chantonna sans voix : ses doigts battaient la cadence sur sa cuisse, son regard traçait les rimes du paysage. Tout semblait prêt à écouter.

Chapitre 2 — Le géant et l'étoffe

Les collines n'étaient pas hautes ; elles étaient anciennes, comme si la terre s'était posée là pour rêver. Au sommet vivait le géant des collines. Il n'avait rien des ogres des contes terrifiants : il était grand comme un chêne centenaire, et ses cheveux semblaient des touffes d'herbe. Il s'appelait Éloi. Les enfants du village racontaient qu'il gardait les échos, car il avait l'oreille tendre : les échos venaient s'y reposer comme des oiseaux fatigués.

Mirelle arriva au pied de la colline lorsque le soleil était encore une prunelle dorée. Elle appela doucement, mais sa voix ne répondit pas. Elle dénoua le sac et laissa l'étoffe de givre respirer à l'air. À peine l'étoffe eut-elle touché la pierre que la soie s'anima : des filaments légers se hissèrent comme des vagues de brume et murmurèrent un souffle presque audible. C'était comme si la givre se souvenait de chansons enfouies dans la première gelée, et cela fit frissonner le cœur de Mirelle.

« Qui vient troubler le repos de mes collines ? » demanda une voix profonde, mais non menaçante. Le géant Éloi apparut, ses pas faisaient des vallées. Quand il souriait, son visage creusait des chemins pour les fleurs. Il posa les mains sur ses genoux et regarda Mirelle d'un air curieux.

Mirelle tendit sa main, et malgré son manque de voix, elle offrit l'étoffe comme on offre un trésor. Éloi la prit avec la délicatesse d'un jardinier cueillant une fleur fragile.

« Tu dois avoir perdu quelque chose de précieux », dit-il en caressant la soie entre ses gros doigts. « Les voix sont voyageuses. Elles voyagent dans les rivières, rêvent dans les pierres, se cachent sous les feuilles. Elles peuvent se mettre en route pour ne pas déranger ceux qui souffrent. »

Mirelle écrivit : Alors elles peuvent revenir ? Le géant hocha la tête.

« Elles reviennent toujours quand on leur parle autrement », répondit-il. « Mais je ne veux pas te dire où la tienne est cachée. Je peux seulement te donner ceci. » Il retira une longue branche de ronce ornée d'un ruban — un petit objet que Mirelle comprit aussitôt : une branche capable d'attirer les sons. Éloi la présenta comme on donne une clé.

Mirelle prit la branche. Elle vibra légèrement, comme si une chanson y sommeillait. Éloi sourit et, à sa grande surprise, proposa : « L'étoffe de givre a froid là où elle reste trop longtemps. Donne-la au vent, il saura où la poser. » Et il étira son bras : un souffle, plus chaud que l'air, s'enroula autour de l'étoffe et l'emporta. Elle voletait comme un papillon glacé, se détachant en coins lumineux, passant d'un arbre à l'autre. Le vent la tenait, et l'étoffe changea de main invisible.

« Où va-t-elle ? » demanda Mirelle en écrivant. Éloi posa sa gigantesque main sur son cœur. « Devant l'aube », répondit-il. « Les voix aiment l'aube. L'aube porte des messages. Si tu veux, je peux monter avec toi au sommet pour écouter le matin. »

Ils attendirent l'aube ensemble, assis sur des rochers tièdes. Éloi racontait, sans se hâter, comment les collines avaient appris à réciter les anciens prénoms du vent. Mirelle écoutait et, pour la première fois depuis qu'elle avait perdu sa voix, sentit un calme homogène la traverser. Elle avait peur, mais la peur était comme une feuille qui tombait : elle se posait, se relevait, et laissait la place à autre chose.

Au coeur de la nuit, Mirelle avait pensé que sans voix, elle ne pourrait jamais être entendue. Mais elle découvrait que l'on entendait aussi par la façon de regarder, par la douceur des mains, par le partage d'un morceau de pain. Le géant renvoyait avec des gestes ce langage qui n'utilisait pas de sons. Et l'étoffe de givre — désormais emprisonnée par les courants d'air — s'éloignait vers l'orient, vers l'endroit où la lumière se dépliait.

À l'approche de l'aube, on entendit un bruit minuscule : un message sur la langue du matin. Un oiseau, petit comme un bouton, revint avec quelque chose au bec. Ce n'était ni plume ni brindille, mais un petit papier. Sur ce papier, écrit en lettres qui brillaient tout juste, il y avait un seul mot : « Rallume. »

Mirelle saisit le papier avec des doigts qui tremblaient un peu. « Rallume ? » écrivit-elle. Elle regarda le géant. Son visage s'ouvrit comme une prairie. « Le foyer », expliqua Éloi doucement. « Les voix aiment la chaleur des foyers. Elles y reprennent souffle. La voix revient souvent près d'un feu partagé, quand le cœur s'ouvre aux autres. »

Mirelle se leva. Le message porté par l'aube avait changé leur route. Elle remercia Éloi en lui offrant un sourire, et le géant, qui n'avait pas besoin de mots pour sentir la gratitude, posa une main sur sa tête comme on caresse un oiseau. Puis ils descendirent la colline. L'étoffe de givre, elle, avait disparu vers l'Est, portée par une brise qui, quelques heures plus tard, devait rencontrer la lumière.

Chapitre 3 — L'aube, le moulin et le foyer rallumé

Le chemin du retour fut plus clair que l'aller. Mirelle avait en elle une carte nouvelle : l'idée que la voix ne devait pas obligatoirement être seulement à elle. Peut-être que la voix était comme une maison qu'on partageait. Quand elle passa près du vieux pont, elle trouva des enfants qui essayaient de faire chanter une pierre en la tenant dans leur main. Ils se mirent à rire en la voyant revenir. Mirelle s'accroupit, leur prit la main, et, sans parler, raconta sa route avec des gestes et des yeux. Les enfants s'installèrent autour d'elle, curieux.

« Vous savez, la voix aime le feu », écrivit Mirelle sur un vieux morceau de bois, et elle le montra aux enfants. Ensemble, ils coururent vers le moulin, apportant des brindilles, des pommes séchées, et des histoires qu'on peut dire en dansant. Ils préparaient le foyer comme on prépare une fête.

Le moulin était silencieux quand elle entra. La roue tournait, mais son chant était bas, comme une berceuse. Mirelle posa le paquet de bois près de la cheminée et sortit l'étoffe de givre qui avait voyagé dans son sac. Elle avait entendu dire que l'étoffe pouvait retenir le froid et aussi, parfois, garder des échos. Elle hésita — l'étoffe avait voyage d'est en ouest, avait goûté aux baisers de l'aube, peut-être portait-elle une trace de la voix. Mirelle plaça l'étoffe près du feu. Elle pensa à ce que lui avait dit le géant : « Les voix reviennent quand on leur parle autrement. »

Elle commença par souffler doucement sur la braise. Les enfants approchèrent leurs mains, comme on approche un secret. Mirelle frotta deux pierres, et la petite étincelle fit naître un sourire. Le feu prit, d'abord timide, puis sûr de lui. Les flammes montèrent en spirales dorées, et la chambre du moulin s'illumina comme si on y avait accroché des lucioles.

Une chaleur qui n'était pas seulement physique se répandit : c'était la chaleur des histoires partagées. Les enfants racontèrent des choses en courant les mots sur leurs visages, en mimant des oiseaux et des bateaux. Le meunier qui entra s'essuya les yeux d'un geste surpris — il avait l'air d'un homme qui retrouve un souvenir oublié. Le feu, pensa Mirelle, attirait les sons comme une ruche attire les abeilles.

Soudain, un petit courant d'air caressa l'étoffe de givre. Elle vibra et se dressa comme une voile. Des fils de lumière s'en détachèrent et, dans l'air, se forma une musique presque audible : c'étaient de petites notes, des restes de chansons que l'étoffe avait recueillies en chemin. Elles tournoyaient autour du foyer comme des lucioles. Les enfants rirent en les voyant. Mirelle sentit une chaleur différente : une sensation dans la gorge, comme une porte qui se déverrouille doucement. Elle reprit un souffle profond et, avec toute la douceur qu'elle connaissait, souffla une syllabe.

Ce ne fut pas un grand mot d'abord, mais une petite étincelle verbale, comme une graine qui germe. Les notes tourbillonnaient et prirent corps. Les enfants se turent, fascinés. Mirelle chanta alors sans prévenir, ses sons sortant comme des rubans colorés. La chanson n'était pas parfaite, elle hésitait parfois, mais elle était vraie. Les voisins accoururent, attirés par la chaleur et la musique, et la maison bientôt fut remplie d'oreilles et d'yeux brillants.

La voix de Mirelle avait retrouvé son chemin — ni comme un trésor qui revient seul, ni comme une baguette magique, mais parce que beaucoup avaient tendu la main et ravivé le feu. Elle sentit une joie profonde qui ressemblait à l'acceptation d'un monde plus vaste : autrefois, elle croyait que sa voix lui appartenait seulement ; maintenant, elle comprit qu'elle était faite pour se mêler aux autres comme une couleur dans un tableau.

Après la première chanson, Mirelle eut une idée. Elle prit l'étoffe de givre, qui avait tremblé toute la soirée, et la déposa sur la table. « Cette étoffe a voyagé », dit-elle à voix haute, et sa voix était claire et ronde comme une pomme. Les gens l'écoutèrent. « Elle a dormi sur les toits, et dans les mains du géant. Elle a vu l'aube. Mais elle a besoin d'un foyer chaud. » Elle regarda les enfants. « Qui veut l'emporter pour la garder, non pas pour la posséder, mais pour la partager ? »

Un petit garçon leva la main, puis une vieille femme qui vivait seule près du pont. Ils se regardèrent. Mirelle sourit. Elle comprit que garder l'étoffe ne signifiait pas la mettre sous clé, mais la confier à ceux qui savaient l'offrir. Alors, au lieu de choisir, elle proposa une ronde : chaque foyer du village la porterait pendant une saison, puis la transmettrait à un autre. Les visages s'illuminèrent. Le géant Éloi, qui avait fini par venir en silence, posa sa main sur l'épaule de Mirelle et dit, de sa voix qui résonnait comme un campanile recouvert de mousse : « Ainsi, la voix voyage, et tous l'écoutent. »

La nuit passa en musique. On chanta, on raconta, on écouta les histoires de la rivière et du vent. Le moulin, qui avait tant entendu, reprit son chant. À l'aube suivante, Mirelle se leva avant les autres. Elle contempla le feu qui avait presque fini de fumer ; il restait des braises qui pulsaient comme un petit soleil. Le foyer avait été rallumé, et avec lui, la chaleur des cœurs. Mirelle sentit que quelque chose avait changé en elle : son esprit s'était ouvert comme une fenêtre sur la prairie. Elle n'était plus seulement la gardienne d'une voix ; elle était désormais passeuse de ce qui unit.

Avant de partir voir qui aurait l'étoffe après la famille du meunier, Mirelle posa sa main sur la pierre de l'âtre. Là, sur la pierre, était gravée une petite marque, comme un cœur. Elle sourit. Elle comprit que la voix avait besoin d'être entendue autant qu'elle avait besoin d'écouter. En ouvrant son cœur aux autres, elle avait retrouvé sa propre voix. Et dans la cendre encore tiède, un mot sembla naître, écrit par la fumée : « Ecoute. » C'était simple, et suffisant.

Les saisons passèrent, et l'étoffe de givre fit le tour des maisons. Le géant venait parfois pour entendre les nouvelles comme on lit le journal du monde. Mirelle, qui continuait de travailler au moulin, racontait ses voyages et apprenait d'autrui. Le moulin au bord de l'eau resta un lieu où les voix se retrouvaient, où l'aube venait déposer ses messages, et où le foyer se rallumait toujours quand il le fallait.

La morale de cette histoire, chuchotée par les feuilles et la rivière, était claire : ouvrir son esprit, c'est laisser les voix voyager et revenir ; c'est accepter que nos mots se mêlent à ceux des autres, que nos silences se remplissent d'autres musiques. Ainsi, la vie devient plus large, comme un champ que l'on partage. Et quand on rallume un foyer, on rallume parfois une voix qui dormait, pour que toutes ensemble elles chantent un monde plus doux.

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Moulin
Bâtiment où l'on transforme des grains en farine grâce à une roue qui tourne.
Givre
Fine couche de glace qui se forme sur les surfaces froides, souvent le matin.
étoffe
Tissu ou matière textile, souvent utilisée pour coudre des vêtements.
écouter
Prêter attention à un son ou à des paroles pour comprendre ce qui est dit.
Rallumer
Allumer à nouveau un feu ou une lumière qui avait été éteint.
Voix
Son produit par les cordes vocales quand on parle ou chante.

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