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Histoire de détective 11 à 12 ans Lecture 28 min. (1)

Le mystère du poisson bleu à la médiathèque

Quand un livre rare disparaît de la médiathèque, la jeune Lina mène l'enquête entre indices mystérieux et petits secrets d'enfants pour découvrir la vérité sans bruit ni jugement.

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Lina, adolescente détective au visage concentré et serein, yeux vifs et cheveux châtain courts, manteau ocre, tient un petit carnet et observe; Samy, garçon ~13 ans, honteux mais soulagé, cheveux bouclés noirs, sweat bleu indigo, replace délicatement un livre ancien enveloppé dans un sac plastique dans un rectangle de poussière sur une étagère haute; Yasmine, ~12 ans, tresses serrées et pull vert, observe timidement depuis le coin des bandes dessinées, autocollant poisson bleu sur la fermeture éclair de son sac; Madame Sorel, ~60 ans, cheveux gris en chignon et gilet beige, tient un cordon de clé près de la réserve, visage soulagé et sévère; décor : médiathèque ancienne aux étagères en bois foncé jusqu’au plafond, tapis damier, aquarium orange près des fenêtres, lumière douce filtrée par la pluie; moment calme et intime de réparation sous une esthétique collage papier texturé avec couleurs chaudes et pastel, découpes nettes, couches de papier craft et traces de colle. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La place vide

Le mercredi après-midi, la pluie avait lavé les pavés de la vieille ville. Les vitrines brillaient comme des écrans, et l'air sentait la pierre mouillée et le chocolat chaud.

Lina Marceau remonta le col de son imperméable et poussa la porte de la médiathèque. Vingt ans à peine, un carnet à spirale dans la poche, des yeux qui semblaient toujours compter quelque chose. On l'appelait “détective” surtout pour se moquer gentiment… jusqu'au jour où il fallait vraiment comprendre ce qui s'était passé.

À l'accueil, Madame Sorel, la bibliothécaire, avait une ride en plus entre les sourcils.

— Lina, merci d'être venue. Ce n'est pas… ce n'est pas grave, mais c'est inquiétant.

— Dites-moi précisément, répondit Lina.

Madame Sorel baissa la voix.

— Un livre a disparu. Pas n'importe lequel : “Le Cabinet des Ombres”, l'édition ancienne, celle qui ne sort qu'avec autorisation. Ce matin, il était là. À midi, plus rien.

— Qui y avait accès ?

— Les lecteurs inscrits, et… les classes qui viennent travailler. Mais ce livre-là était dans la réserve. Il faut une clé. Et la clé… elle n'a pas bougé.

Lina ne nota pas tout de suite. Elle regarda d'abord : le comptoir, la boîte de retours, les affiches, les coins où les gens posent des choses “juste une seconde”. Ensuite seulement, elle sortit son carnet.

— J'ai besoin de faits, pas d'impressions, dit-elle. Quand l'avez-vous vu pour la dernière fois ?

— À 10 h 05. Je l'ai rangé moi-même dans la réserve, sur l'étagère du haut. À 10 h 20, une classe de sixième est arrivée avec leur professeur. À 11 h 50, j'ai voulu le ressortir pour un atelier… et l'emplacement était vide.

Lina leva les yeux.

— On va vérifier. Vous me montrez la réserve.

La réserve était une petite pièce derrière une porte grise. L'odeur de papier y était plus forte, plus sèche. Les étagères montaient jusqu'au plafond. Sur l'étagère du haut, un rectangle de poussière plus clair dessinait exactement la place du livre manquant.

— On dirait qu'on l'a tiré proprement, murmura Lina.

— Il n'y a pas de désordre, c'est ça qui me rend folle.

Lina observa la serrure, les gonds, le seuil. Rien de forcé. Elle s'accroupit et effleura le sol du bout des doigts.

— Des traces ?

— On nettoie tous les soirs.

— Alors il faut chercher autre chose.

Sur le mur, près du cadre de la porte, un petit autocollant rond était collé de travers. Un cercle bleu avec un poisson stylisé. Lina plissa les yeux. Elle ne se souvenait pas l'avoir vu.

Elle se redressa.

— Madame Sorel, qui a pu entrer ici entre 10 h 05 et 11 h 50 ?

— Personne, enfin… Je veux dire : personne avec moi. Mais il y a eu le livreur, et puis… Arthur du club d'échecs, il traîne souvent. Et Zoé, la stagiaire, elle passe partout.

Lina nota trois noms. Puis elle ajouta : “autocollant poisson”.

— On commence par l'emploi du temps. Ensuite, on recoupe. Je ne veux accuser personne. Je veux comprendre.

Madame Sorel souffla, soulagée qu'on prenne le problème au sérieux.

— Et le livre ? demanda-t-elle.

Lina referma son carnet.

— On le retrouvera. Mais il faudra de la retenue. Pas de rumeurs, pas de chuchotements dans les couloirs. Si quelqu'un a fait une bêtise, il faut lui laisser une chance de la réparer.

Chapitre 2 — Trois personnes, quatre versions

Dans la salle de lecture, la classe de sixième avait laissé des tables poussées de travers et des crayons oubliés. Lina s'assit en face de Madame Sorel.

— Reprenons calmement. Qui a la clé de la réserve ?

— Moi. Et parfois, on la confie à Zoé si je suis occupée. Mais aujourd'hui, je l'avais sur moi.

— Sur vous, tout le temps ?

— Oui. Dans la poche de mon gilet.

Lina nota : “clé sur elle”. Puis, sans lever la tête :

— Quelqu'un a-t-il pu la prendre sans que vous vous en rendiez compte ?

Madame Sorel ouvrit la bouche, puis la referma. Elle n'aimait pas l'idée.

— Je… je ne pense pas.

— On ne pense pas. On vérifie, répéta Lina.

Elle demanda à voir les personnes citées.

Arthur arriva le premier, un grand garçon de douze ans, cheveux en bataille, un échiquier sous le bras. Il avait l'air de s'excuser d'exister.

— On m'a dit que vous cherchiez un livre, dit-il.

— Je cherche la vérité. Tu étais ici ce matin ?

— Oui. J'ai joué une partie avec monsieur Dumas, le surveillant, près des fenêtres. Après, j'ai aidé à ranger des chaises. Je n'ai pas été dans la réserve, je ne sais même pas où c'est.

— Tu as vu quelqu'un y aller ?

Arthur réfléchit, les yeux vers le plafond.

— J'ai vu Zoé traverser le couloir avec une pile de magazines. Et… le livreur, avec un chariot. Il a parlé fort. Très fort.

— Le livreur ? demanda Lina.

— Celui des colis. Il racontait une histoire de chien qui avait mangé son sandwich. Tout le monde l'écoutait, même moi, et je déteste ça, les histoires de sandwich.

Lina esquissa un sourire.

— Merci, Arthur. Reste disponible.

Zoé arriva ensuite. Dix-sept ans, queue de cheval haute, énergie de courant d'air.

— On a perdu un livre ? s'exclama-t-elle, trop fort.

Lina leva un doigt.

— Justement. Retenue. On baisse d'un ton.

Zoé rougit.

— Pardon. Oui, j'ai entendu. Mais je n'ai rien pris, hein !

— Je n'ai rien dit. Où étais-tu entre 10 h et midi ?

— J'ai classé des retours, préparé l'atelier, et j'ai porté des magazines dans le bureau de Madame Sorel. Et j'ai parlé au livreur pour signer le bon.

— Tu as la clé parfois ?

— Oui, quand Madame Sorel me la confie. Mais ce matin, non.

— Tu es entrée dans la réserve aujourd'hui ?

Zoé secoua la tête si fort que sa queue de cheval fouetta l'air.

— Non. Et puis j'ai le vertige sur l'échelle, alors l'étagère du haut… très peu pour moi.

Lina nota : “vertige”, puis la question suivante, comme une lame fine :

— As-tu vu quelque chose d'étrange ? Un détail.

Zoé hésita.

— Il y avait un autocollant… un petit poisson bleu, sur le mur du couloir. Je l'ai remarqué parce que ça ne va pas avec notre déco. Je l'ai même touché, il était un peu décollé. Je me suis dit que c'était un gamin.

Lina sentit le fil se tendre.

— Où exactement ?

— Près de la porte de la réserve, côté couloir.

— D'accord.

Le livreur, enfin, arriva comme une fanfare. Un homme au bonnet orange, moustache en point d'interrogation, sourire trop large.

— On m'a demandé ? lança-t-il. Je vais vous dire, c'est comme l'autre jour, chez la fleuriste : le chat, il a—

— Stop, coupa Lina. D'abord : votre nom.

— Pascal Rivière, pour vous servir. Et je vous jure que je n'ai rien pris, moi. J'ai déjà assez de bazar dans mon camion. Et puis, les livres, ça prend la poussière, non ?

— Vous avez livré quoi ce matin ?

— Des cartons de fournitures : papier, marque-pages, et une caisse de livres neufs, scellée. J'ai déposé ça près du bureau, j'ai attendu qu'on signe, j'ai raconté vite fait l'histoire du chien—

“Vite fait”, répéta Lina.

Pascal éclata de rire.

— Bon, d'accord, je parle. C'est mon défaut. Quand je commence, je m'arrête plus.

Lina s'appuya au dossier de la chaise.

— Pendant que vous parliez, qui était près de vous ?

— La stagiaire, Zoé. Et puis une dame avec un gilet… Madame Sorel, quoi. Et un garçon avec un échiquier, qui faisait semblant de ne pas écouter.

— Avez-vous vu quelqu'un entrer dans le couloir de la réserve ?

Pascal se gratta la moustache.

— Une petite silhouette, oui. Un enfant, peut-être. Avec un sac à dos sombre. Il est passé vite, genre “je sais où je vais”. Je n'ai pas fait attention. Je parlais, moi.

Lina nota : “silhouette sac sombre”. Elle sentit le puzzle prendre forme, mais il manquait des bords.

Avant de partir, Pascal ajouta, incapable de se retenir :

— Et vous savez, le chien, il a vraiment mangé mon sandwich, c'était un jambon-fromage…

Lina le regarda droit dans les yeux.

— Monsieur Rivière. La prochaine fois, vous gardez votre histoire pour la fin. Une enquête, ça se nourrit de silence.

Pascal hocha la tête, un peu vexé, mais impressionné.

Quand tout le monde fut parti, Lina resta seule au milieu des tables.

Elle relut ses notes : clé sur Madame Sorel. Pas de trace de force. Autocollant poisson. Silhouette avec sac sombre. Livreur bavard qui détourne l'attention.

— Quelqu'un a profité du bruit, murmura-t-elle.

Et si la porte n'avait pas été forcée… il fallait une autre entrée. Ou une autre manière de “sortir” le livre.

Chapitre 3 — Le signe du poisson

Lina retourna dans le couloir. Le poisson bleu était là, collé de travers, comme un clin d'œil mal placé.

Elle le décolla doucement. Derrière, une bande de papier pliée en deux, coincée comme un message secret. Lina l'ouvrit.

Un seul mot, écrit au feutre noir : “AQUARIUM”.

Lina sentit son cœur battre plus vite, pas de peur, plutôt de satisfaction. Un signe aperçu changeait la trajectoire de l'enquête : ce n'était plus seulement un vol, c'était une piste.

Elle rejoignit Madame Sorel.

— Vous avez un espace “Aquarium” ici ?

Madame Sorel cligna des yeux.

— On a… un coin jeunesse avec un bac à poissons. Les enfants l'appellent comme ça. Mais ce n'est pas officiel.

— Montrez-moi.

Le coin “Aquarium” était près des grandes fenêtres. Un aquarium rond y trônait, avec deux poissons orange qui semblaient toujours surpris. Autour, des coussins en forme de galets. Sous une étagère basse, une boîte en plastique transparente contenait des cartes de jeux éducatifs.

Lina s'accroupit. Elle examina l'aquarium, l'étagère, l'espace derrière les coussins. Son regard s'arrêta sur la boîte transparente : un des couvercles était posé de travers, et à l'intérieur, un marque-page dépassait.

Elle tira le marque-page. Dessus, un tampon : “RÉSERVE — MÉDIATHÈQUE”. Et une tache de poussière fine, claire.

— Ce marque-page vient de la réserve, dit-elle.

Madame Sorel pâlit.

— Vous croyez que le livre est caché ici ?

— Je ne crois pas. Je cherche.

Lina fouilla sans retourner tout le coin comme une tempête. Méthode : déplacer un objet, observer, le remettre, noter. Au bout de deux minutes, elle repéra un détail : sous un coussin, un ticket de caisse froissé. “Papeterie du Pont — 10 h 34 — autocollants, lot poissons”.

— Autocollants poissons achetés aujourd'hui, constata Lina.

— Qui achèterait ça ? demanda Madame Sorel.

Lina leva les yeux vers la salle. Une dizaine de préados lisaient, chuchotaient, pianotaient sur des tablettes. Tous avaient l'air innocents, c'est-à-dire : tous avaient l'air capables de faire une bêtise.

Lina se rappela la silhouette au sac sombre. Elle devait retrouver quelqu'un qui était passé entre le livreur et la réserve… et qui avait eu une raison d'écrire “AQUARIUM”.

Elle demanda discrètement à Madame Sorel la liste des élèves de la classe venue le matin. Puis elle s'installa à une table, comme si elle lisait.

Lina observa. Pas longtemps : juste assez pour voir les habitudes. Un garçon mordillait son capuchon de stylo. Une fille dessinait au lieu de lire. Un autre vérifiait son téléphone en cachette. Et au fond, près des BD, un garçon mince, sac sombre sur les genoux, jetait des regards vers le coin Aquarium comme on regarde une porte de sortie.

Lina se leva, s'approcha sans bruit, et s'assit à côté de lui.

— Salut, dit-elle. Je m'appelle Lina. Tu t'appelles ?

Le garçon sursauta.

— Nils.

— Nils, tu connais bien la médiathèque ?

— Oui… un peu.

Lina posa son carnet sur la table, fermé.

— Je ne suis pas là pour te piéger. Je vérifie des faits. Ce matin, entre 10 h et midi, tu étais ici avec ta classe ?

— Oui.

— Tu es allé dans le couloir de la réserve ?

Nils avala sa salive.

— Non.

Lina le regarda, sans colère. Juste avec patience.

— D'accord. Alors aide-moi autrement. Tu as vu quelqu'un coller un autocollant poisson ?

Les yeux de Nils tremblèrent, comme s'ils cherchaient une sortie.

— Peut-être… J'ai vu quelqu'un… mais je veux pas dénoncer.

— Il y a une différence, dit Lina doucement, entre dénoncer et empêcher que quelqu'un se mette dans un vrai problème. Parfois, la retenue, c'est dire les choses sans les hurler.

Nils fixa ses mains.

— J'ai vu… Yasmine. Elle avait des autocollants. Elle en mettait partout dans son cahier.

Lina nota un prénom.

— Où est Yasmine ?

Nils désigna l'étagère des romans ados. Une fille aux tresses serrées lisait, concentrée. Son sac était posé à ses pieds, et un petit autocollant bleu brillait sur la fermeture éclair.

Lina se leva. La piste venait de se réveiller.

Chapitre 4 — L'histoire qui déborde

Yasmine leva la tête quand Lina s'approcha. Son regard était franc, mais pas tranquille.

— Tu es Lina, c'est ça ? On a dit que tu cherchais un livre.

— Oui. Je te pose quelques questions, et tu réponds. Simplement.

— J'ai rien fait, dit Yasmine, trop vite.

Lina s'assit en face d'elle.

— Tu as acheté des autocollants poissons aujourd'hui ?

Yasmine pinça les lèvres.

— Oui. À la papeterie du Pont. C'est pas interdit.

— Non. Mais un poisson a été collé près de la réserve, avec un message caché dessous : “AQUARIUM”. Ça, c'est plus précis.

Yasmine battit des paupières.

— Je… je sais pas.

Lina attendit. Le silence, parfois, est une lampe : il éclaire ce que les mots veulent cacher.

Yasmine finit par souffler.

— D'accord. J'ai collé le poisson. Mais c'était pas pour voler un livre.

— Alors pourquoi ?

Yasmine regarda autour d'elle, comme si les étagères pouvaient écouter. Puis, incapable de se retenir, elle se lança. Elle était de ces personnes bavardes qui, une fois ouvertes, laissent tout sortir d'un coup.

— Parce que c'était un jeu ! Enfin, pas un jeu méchant. Avec Nils et Inès. On faisait une chasse au trésor pour ce soir, pour l'anniversaire d'Inès. On devait cacher des indices dans la médiathèque, genre “aquarium”, “horloge”, “carte du monde”… On avait prévu de venir après les cours pour chercher les indices. Et moi j'ai écrit “AQUARIUM” et j'ai collé le poisson. Voilà. Fin.

Lina ne bougea pas.

— Tu as collé le poisson près de la réserve ?

— Oui… parce que c'était un endroit “secret”. Je voulais que ce soit difficile.

— Et tu es entrée dans la réserve ?

— Non ! Je te jure. Je sais même pas comment on ouvre. On n'a pas le droit.

Lina observa le visage de Yasmine. Elle disait la vérité sur ce point-là. Mais l'indice, lui, avait été placé au mauvais endroit, au mauvais moment. Et un autre avait pu s'en servir.

— Qui d'autre connaissait votre chasse au trésor ? demanda Lina.

— Personne… enfin, si. Mon cousin Samy. Il devait nous rejoindre ce soir. Il est en cinquième. Il traîne parfois ici.

— Samy était là ce matin ?

Yasmine hésita.

— Je crois… Je l'ai vu de loin, près des ordinateurs. Il m'a fait signe.

Lina se leva.

— Yasmine, écoute. Ton idée n'était pas mauvaise. Mais dans une enquête, un détail peut devenir une arme. Je te demande une chose : retenue. Pas de message à tout le monde, pas de “c'est Samy” crié dans le hall. Tu me laisses vérifier. D'accord ?

Yasmine hocha la tête, mordant sa lèvre.

— D'accord.

Lina se dirigea vers les ordinateurs. Là, un garçon aux cheveux bouclés tapait vite, comme s'il voulait rattraper quelque chose. Sur l'écran, une page de catalogue de la médiathèque. Et une recherche : “Le Cabinet des Ombres”.

Lina s'arrêta derrière lui. Le garçon se retourna, surpris.

— Samy ?

— Euh… oui.

— Je suis Lina. Tu sais pourquoi je suis là.

Samy haussa les épaules, trop détendu.

— On m'a dit qu'un livre avait disparu. C'est pas moi, j'aime pas lire les vieux trucs.

— Pourtant tu cherches ce titre.

Samy rougit.

— Je cherchais… pour Yasmine. Elle m'a dit que c'était un livre rare. Je voulais voir à quoi ça ressemblait.

Lina pencha légèrement la tête.

— Et tu as trouvé qu'il était en réserve. Tu as essayé de l'avoir ?

— Non ! J'ai juste… regardé.

— Qui était avec toi ce matin ?

Samy sourit, un peu fier.

— Personne. J'étais tranquille. Sauf le livreur, là, il parlait trop, ça m'a saoulé.

Lina nota mentalement : le bavardage du livreur avait créé une couverture sonore. Un moment parfait pour quelqu'un de discret.

Elle regarda le sac de Samy. Un sac sombre, posé près de sa chaise. La silhouette décrite par Pascal.

— Samy, dit Lina calmement, j'ai besoin que tu me montres l'intérieur de ton sac.

— Quoi ?! Non, c'est mes affaires !

Lina ne se laissa pas entraîner par la tension.

— Tu peux refuser. Mais alors je demanderai à Madame Sorel de le faire avec tes parents. Ça prendra plus de temps, ce sera plus lourd pour tout le monde. La retenue, c'est choisir la solution la moins bruyante.

Samy déglutit. Puis, brusquement, il ouvrit son sac.

À l'intérieur : une trousse, un sweat, une bouteille d'eau… et un livre, enveloppé dans un sac plastique transparent.

Lina ne le toucha pas. Elle le regarda comme on regarde un animal sauvage : sans gestes brusques.

“Le Cabinet des Ombres”, murmura-t-elle.

Samy baissa les yeux.

— Je voulais juste… l'emprunter. Pour le montrer. C'est tout. Je le rendais après. Je savais pas que c'était si sérieux.

— Tu l'as pris comment ? demanda Lina. Je veux la vérité complète.

Samy soupira, puis parla, vite, comme quelqu'un qui enlève un pansement.

— Quand le livreur racontait son chien, tout le monde regardait. Madame Sorel avait la clé qui dépassait de sa poche. Je l'ai… prise, juste deux secondes. J'ai ouvert la réserve, j'ai pris le livre, j'ai refermé. Puis j'ai remis la clé. Personne n'a vu. Après, j'ai caché le livre dans mon sac. Je devais le montrer à Yasmine ce soir, parce qu'elle adore les trucs mystérieux.

Lina sentit une pointe de déception, mais elle la rangea. Ce n'était pas le moment de juger. C'était le moment de réparer.

— Tu as compris ce que tu as fait ? demanda-t-elle.

Samy hocha la tête, les yeux humides.

— Oui. C'est du vol.

— Et tu as utilisé l'indice de Yasmine comme couverture, sans le vouloir : le poisson a attiré mon attention ailleurs. Un signe aperçu peut détourner tout le monde.

Samy murmura :

— Je voulais pas mettre les autres dans l'histoire.

— Alors on va faire mieux, dit Lina. On va rendre le livre. Et tu vas le faire toi-même. Calmement.

Chapitre 5 — Vérifier, encore

Avant de bouger, Lina prit une minute. Les enquêtes se gagnent aussi en évitant les erreurs.

Elle demanda à Samy :

— Tu as touché à autre chose dans la réserve ?

— Non.

— Tu as posé le livre quelque part, sorti du sac ?

— Non.

— Tu as abîmé une page, une couverture ?

— Non, je crois pas.

“Je crois” ne suffit pas, dit Lina. On va vérifier ensemble.

Dans le bureau, Madame Sorel les attendait, crispée. Yasmine était là aussi, silencieuse, les joues rouges.

Lina parla la première, sobre.

— Le livre est retrouvé. Il n'a pas quitté la médiathèque.

Madame Sorel porta une main à sa poitrine.

— Oh…

Samy sortit le livre du sac plastique. Ses doigts tremblaient.

Lina ouvrit le livre à la première page, puis à quelques pages au hasard. Aucun pli, aucune trace de doigts gras, pas de coin corné. Elle renifla presque : seulement l'odeur de vieux papier.

— État correct, dit-elle.

Madame Sorel prit le livre avec précaution, comme on prend un objet fragile.

— Samy… pourquoi ?

Samy regarda ses chaussures.

— J'ai voulu frimer. Et… je me suis dit que personne ne verrait. Je suis désolé.

Madame Sorel inspira fort. Lina vit sur son visage la colère prête à sortir. Mais la bibliothécaire se retint. Elle posa le livre sur la table, loin de ses mains, comme pour éviter un geste trop vif.

— Merci de l'avoir rendu, dit-elle finalement, d'une voix contrôlée. On va appeler tes parents. Et on va parler des règles.

Samy hocha la tête. Yasmine, elle, glissa :

— C'est à cause de mon poisson…

— Non, coupa Lina. Ton poisson n'a volé rien du tout. Par contre, la prochaine fois, tu réfléchis avant de coller des indices dans un lieu public. La retenue, c'est aussi ça : penser aux conséquences de ce qu'on lance dans le monde.

Yasmine acquiesça, honteuse mais soulagée.

Lina se tourna vers Madame Sorel.

— Il reste une chose : la clé. Samy a dit l'avoir prise de votre poche. Il faut vérifier comment elle était rangée. Si ça peut arriver une fois, ça peut arriver encore.

Madame Sorel soupira.

— Vous avez raison.

Elle sortit son gilet. La poche était large, sans fermeture.

— Je vais la mettre sur un cordon, dit-elle. Et je ferai plus attention. J'ai… été trop confiante.

Lina rangea son carnet. L'enquête touchait à sa fin, mais elle voulait une conclusion nette : pas seulement “on a trouvé”, mais “on a compris”.

— Samy, dit-elle, tu as profité d'un moment où quelqu'un parlait beaucoup. Tu as fait ça vite. Ça montre que tu sais observer et agir. C'est une force… si tu la diriges bien. Sinon, ça te conduira à des ennuis.

Samy essuya ses yeux du revers de la main.

— Je comprends.

— Alors prouve-le maintenant, dit Lina. Tu vas rendre le livre officiellement. Pas juste le poser là. Tu vas le rapporter à sa place, avec Madame Sorel. Et tu vas le faire calmement, sans spectacle.

Samy hocha la tête, et pour la première fois depuis le début, son visage se détendit légèrement : il avait une manière correcte de réparer.

Chapitre 6 — Le livre rendu

La réserve semblait plus étroite quand on y entra à trois. Madame Sorel tenait la clé sur sa paume, comme si elle pesait soudain plus lourd. Samy marchait derrière, les épaules basses. Lina ferma la marche, attentive.

Madame Sorel ouvrit. Le déclic résonna dans le silence, net comme une règle qu'on rappelle.

Samy prit le livre à deux mains.

— Je peux ? demanda-t-il.

Madame Sorel acquiesça.

Il grimpa prudemment sur le petit escabeau, posa le livre sur l'étagère du haut, exactement dans le rectangle de poussière plus clair. Il le glissa jusqu'au fond, droit, sans brusquer.

Puis il descendit, et recula d'un pas, comme si l'objet pouvait lui reprocher quelque chose.

Madame Sorel ferma la porte et remit la clé autour de son cou, au nouveau cordon qu'elle avait déjà trouvé dans un tiroir.

Dans le couloir, Lina remarqua que le poisson bleu avait disparu. Yasmine l'avait sûrement retiré. Le mur semblait plus propre, plus honnête.

Madame Sorel s'arrêta.

— Lina… merci. Et merci d'avoir évité un scandale.

Lina haussa les épaules.

— La vérité n'a pas besoin de bruit pour être dite.

Samy se racla la gorge.

— Je… je peux faire quelque chose ? Pour me rattraper ?

Madame Sorel le regarda, toujours sévère, mais moins dure.

— Tu aideras samedi à ranger les retours. Et tu ne toucheras plus jamais une clé qui n'est pas la tienne. D'accord ?

— D'accord.

Yasmine arriva au bout du couloir, discrète.

— Samy… dit-elle.

— Pardon, murmura-t-il.

Elle hocha la tête.

— On fera une chasse au trésor ailleurs. Pas ici. Et… on demandera avant.

Lina les observa. Ils avaient tous les deux appris quelque chose, pas sous la menace, mais par la réparation. Ce n'était pas spectaculaire. C'était mieux.

En sortant de la médiathèque, la pluie avait cessé. Les pavés luisaient encore, comme s'ils gardaient en mémoire ce qui s'y était passé.

Lina glissa son carnet dans sa poche. Une enquête de plus, résolue pas à pas : en vérifiant, en recoupant, en écoutant même les bavards… et en laissant à chacun l'espace pour choisir la retenue plutôt que la fuite.

Derrière elle, dans la réserve, “Le Cabinet des Ombres” dormait de nouveau à sa place — un livre rendu, et une leçon rangée avec lui.

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Pavés
Grosses pierres plates qui forment le sol des rues anciennes.
Imperméable
Manteau qui protège de la pluie et qui ne laisse pas passer l'eau.
Médiathèque
Lieu où l'on peut emprunter des livres, des bandes dessinées et des documents.
Réserve
Pièce où l'on garde des livres ou objets qui ne sont pas en libre accès.
étagère
Meuble ou planche où l'on range des livres ou des objets.
Autocollant
Petite image avec de la colle au dos qu'on peut coller sur une surface.
Stagiaire
Personne qui apprend un métier en travaillant un temps limité dans un lieu.
échiquier
Plan avec des cases utilisé pour jouer au jeu d'échecs.
AQUARIUM
Mot écrit sur un indice; aussi un grand bocal où vivent des poissons.
Marque-page
Petit objet que l'on place entre les pages pour retrouver sa page.
Escabeau
Petit meuble à marches qui aide à atteindre une étagère haute.
Tampon
Objet encreur qui laisse un dessin ou un mot sur le papier.

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