Premier matin au sommet
Lina a six ans. Elle a les cheveux en deux tresses et des yeux qui brillent comme des cailloux clairs. Cet été, elle est venue à la montagne avec sa maman et son grand-père. Ils ont loué un petit appartement près d'une station balnéaire, mais pas la plage principale. C'est un endroit calme, avec des rochers où l'eau chuchote et des bateaux qui dorment au soleil.
Le premier matin, Lina se lève très tôt. La fenêtre est ouverte. L'air sent la pinède et la confiture de pommes que sa maman prépare. Dans la vallée, on entend les cloches des vaches. Lina met ses chaussons et court sur la terrasse. Devant elle, les sommets sont roses. Un papillon jaune tourne autour d'une fleur.
— Viens voir, dit sa maman en souriant. Le téléphérique ouvre à neuf heures. On peut monter jusqu'au belvédère.
Lina pense aux montagnes. Elle les aime beaucoup. Elles sont grandes. Elles sont comme des châteaux de pierre. Elle aime toucher les rochers, écouter le vent, sentir l'odeur de la terre chaude. Mais aujourd'hui, Lina a un petit noeud dans le ventre. Elle aime regarder les choses avant de les faire. Elle aime savoir ce qui va arriver.
— Je veux regarder d'abord, dit-elle doucement. Je veux rester ici un peu.
Sa maman pose une tasse sur la table et vient la prendre par la main.
— C'est bien, dit-elle. Tu peux regarder. On t'attend. Prends ton temps.
Lina boit sa compote, enfile sa petite veste et s'installe sur le banc. Elle regarde le téléphérique monter et descendre, comme des petites cages de verre. Les gens rient dedans. D'autres prennent des photos. Lina suit les fils avec ses yeux. Elle imagine des histoires où les téléphériques transforment les voyageurs en oiseaux.
Elle observe aussi la station balnéaire loin de la plage principale. C'est un endroit différent. Il y a des cabines colorées, un petit port avec des pédalos en forme de cygne, et des vendeurs qui proposent des glaces aux fruits des montagnes. Les enfants jouent au bord de l'eau, en dehors de la foule. Lina aime ce lieu parce qu'il est secret, comme un petit trésor caché.
Le choix de Lina
La journée avance. Sur la place, il y a un atelier de fabrication de cerfs-volants. Des adultes aident. Les rubans brillent au soleil. Lina regarde. Les autres enfants volent leurs cerfs-volants et crient de joie. Un garçon, Théo, lui fait signe.
— Viens jouer, Lina ! cria-t-il. Regarde mon cerf-volant, il va très haut !
Lina sent le noeud dans son ventre. Elle aime l'idée du cerf-volant. Elle aime voir la corde dans la main d'un enfant qui sourit. Mais elle n'est pas sûre de vouloir courir et tenir la ficelle. Elle préfère parfois observer. Alors elle prend une grande inspiration et dit :
— Je vais regarder d'abord. Peut-être que je volerai après.
Théo la regarde, un peu surpris, puis il sourit.
— D'accord, répond-il. Regarde bien, je t'expliquerai.
Lina s'assoit sur une pierre chaude. Le soleil lui caresse les joues. Elle a les pieds nus. Sous ses ongles, la poussière sent le thym. Elle tend l'oreille. Les adultes parlent du chemin pour monter plus haut, d'un lac avec des poissons qui font des cercles, et d'un vieux pont de bois. Les voix forment une musique douce. Lina se sent en sécurité.
Soudain, un petit chien passe en courant et renverse un pot de fleurs. Tout le monde rit. Une dame lui dit bonjour. Un papillon atterrit sur le nez d'une fillette. Lina observe les mouvements avec attention. Elle apprend sans parler. Elle apprend comment les mains attachent la ficelle, comment on tient le cerf-volant face au vent.
Plus tard, la guide propose une petite randonnée jusqu'à un point de vue. C'est une marche courte, douce, sur un sentier fleuri. Les autres enfants partent en courant. La maman de Lina attend sa réponse. Lina sent encore le noeud, mais il est plus petit. Elle se rappelle du belvédère vu depuis la terrasse. Elle veut sentir l'air plus haut. Elle regarde sa maman.
— Tu veux venir ? demande sa maman.
Lina regarde le chemin. Il y a des pierres rondes à sa taille. Il y a des papillons. Il y a aussi un petit passage où il faut grimper un peu.
— Je veux regarder encore une minute, dit Lina. Puis je vais essayer. Si j'ai peur, je m'assoirai.
Sa maman lui fait un clin d'œil.
— Parfait, dit-elle. On avance à ton rythme.
Ils commencent à marcher. Lina tient la main de son grand-père. Il raconte des histoires de montagnes quand il marche. Il lui montre une fleur bleue qu'il appelle "l'œil du ciel". Lina la respire. L'air est doux et frais. Elle sent la terre sous ses pieds. Quelques fois, elle hésite. Elle s'arrête pour regarder un escargot ou écouter un oiseau. Sa famille attend et sourit. Personne ne la presse.
Au milieu du sentier, Lina voit un rocher plat et chaud. Elle s'assoit. En face, il y a une vallée qui s'ouvre comme un livre. Le village en bas ressemble à des jeux de poupées. Les nuages jouent à suivre le sommet d'une montagne. Lina a envie d'applaudir la vue. Elle sent la joie monter dans sa poitrine. Le noeud est désormais une petite laine chaude.
— Tu veux continuer ? demande sa maman.
Lina réfléchit. Autour d'elle, tout sent l'été. Elle pense au téléphérique, aux cerfs-volants, au petit port hors de la plage principale, aux pédalos. Elle pense à ce que regarder lui a appris : que les gens prennent leur temps, que la montagne est amie, que le vent aime jouer. Elle prend une grande inspiration.
— Oui, dit-elle. Allons jusqu'au belvédère.
Le belvédère et le pacte paisible
Ils atteignent le belvédère. La vue est encore plus belle. Les montagnes sont bleues et blanches. Le lac brille comme un miroir. Lina se tient contre la barrière en bois. Son coeur bat un peu vite, mais il est content. À côté d'elle, Théo lève son cerf-volant et crie :
— Regarde comme il vole !
Lina sourit. Elle regarde le cerf-volant danser. Elle voit aussi une petite crique accessible par un sentier, hors de la plage principale. Sa maman propose d'y descendre pour le goûter. C'est un endroit secret, où les galets chantent doucement sous l'eau.
Sur le chemin, Lina décide qu'elle n'ira pas nager tout de suite. Elle veut rester sur le sable pour observer. Elle veut écouter les petites vagues qui viennent chatouiller les pierres. Sa maman pose la couverture. Le grand-père sort un livre et lit à voix basse. Les autres enfants courent au bord de l'eau. Théo invite Lina à bâtir un château de cailloux. Elle accepte de toucher quelques pierres. Puis elle s'installe confortablement et regarde.
— Pourquoi tu ne veux pas nager ? demande Théo, curieux.
— Parce que je veux regarder d'abord, répond Lina. C'est comme ça que je comprends. Après, peut-être que je nagerai.
Théo hausse les épaules et lui lance des petits cailloux. Ils rient tous les deux. Lina sent le soleil sur ses épaules. Son cœur se calme. Elle entend le cri d'une mouette. Elle voit un petit bateau qui rentre au port. Les gens sur la jetée font des signes.
Après un moment, Lina sent une envie douce de mouiller ses pieds. Elle retire ses chaussettes et met ses orteils dans l'eau. C'est froid. Elle rit. Sa maman l'encourage doucement.
— Tu peux rester là si tu veux, dit-elle. Ou tu peux venir quand tu te sentiras prête.
Cette phrase rend Lina heureuse. Elle aime choisir. Elle aime savoir que sa décision est respectée.
Le soir, ils reviennent à l'appartement. La lumière du soleil tombe en or sur la terrasse. Le grand-père prépare une tarte aux myrtilles. Lina raconte sa journée. Elle parle des téléphériques, des cerfs-volants, du belvédère et du port secret. Sa maman l'écoute avec attention.
— Tu as bien fait d'écouter ton coeur, dit-elle. Voir avant d'agir t'a aidée à te sentir mieux. Et regarde tout ce que tu as vécu.
Lina se sent fière. Elle se met en pyjama et regarde la montagne depuis la fenêtre. Les étoiles commencent à briller, petites et timides. Elle pense à demain. Peut-être qu'elle prendra un pédalo. Peut-être qu'elle fera voler son propre cerf-volant. Peut-être qu'elle restera à regarder.
Avant d'éteindre la lumière, sa maman s'assoit sur le bord du lit.
— On fait un pacte ? propose-t-elle.
— Quel pacte ? demande Lina, les yeux ronds.
— Un pacte simple. Toi, tu peux regarder quand tu as besoin. Nous, on te donnera du temps. Et si un jour tu veux essayer quelque chose, on sera là, près de toi.
Lina sourit. Elle aime les pactes qui sentent la chaleur.
— D'accord, dit-elle. Je promets de dire quand j'ai besoin de regarder. Et je promets d'essayer quand je suis prête.
Sa maman l'embrasse. Le grand-père frappe doucement la porte et dit :
— Marché conclu.
Lina ferme les yeux. Elle entend encore le chant du lac, le rire des enfants, le bruit des chaussures sur le gravier. Son coeur est calme. Elle se sent riche d'avoir observé, d'avoir choisi, et d'avoir été écoutée. L'été lui paraît encore plus doux, comme une couverture ensoleillée.
Le lendemain, Lina se lève. Elle pense à la montagne, au port secret, aux petites aventures qui ne demandent pas de courir tout le temps. Elle sait maintenant que regarder est aussi une façon d'aller loin. Elle sait aussi que la montagne accepte les pas lents et les regards curieux.
Dans les jours qui suivent, Lina essaie un peu de tout. Elle fait voler un petit cerf-volant qu'elle tient sans courir. Elle grimpe un peu plus haut sur le sentier, son grand-père la guidant comme une main chaude. Un après-midi, elle met tout son pied dans l'eau et rit de toute sa bouche quand l'eau lui chatouille les chevilles. Elle ne se force jamais. Elle continue de regarder quand elle en a besoin. Et chaque soir, autour de la tarte aux myrtilles, ils racontent leurs petits exploits.
Lina découvre que l'été est fait de moments calmes et de petites aventures. Elle découvre aussi que choisir de regarder est un courage délicat. Elle apprend à écouter son coeur comme on écoute le chant de la montagne. Et, à la fin des vacances, quand ils reprennent la route, elle se tourne une dernière fois vers la station balnéaire hors de la plage principale. Les cabines colorées brillent au soleil. Lina lui fait un signe. Elle sait qu'elle reviendra. Et elle sait surtout qu'elle emporte avec elle une petite voix intérieure qui lui dira quand regarder et quand avancer, toujours avec douceur.