Chapitre 1
Dans son garage qui sentait la colle forte et les biscuits au beurre, Lila Gervais ajusta ses lunettes de protection… sur son front. Elle griffonna dans son carnet à spirale, celui avec une tache de confiture en forme de continent.
« Idée du jour : une machine qui range à ma place. Enfin… qui range surtout la chambre de mon frère. »
Elle leva les yeux vers un spectacle familier : un tas de chaussettes roulées en boule comme des hérissons, des livres ouverts à l'envers, et une collection de gobelets qui semblaient se reproduire la nuit.
Sa meilleure amie, Nour, entra en enjambant un skateboard et une boîte de céréales vide.
— Tu fais quoi, Lila ? On dirait que tu prépares un lancement de fusée… vers la lessive.
— Exactement ! Je vais inventer le Range-O-Rama 3000. Une machine qui trouve les objets perdus et les remet à leur place.
— Même les chaussettes célibataires ?
— Surtout elles. Elles souffrent, tu sais. Elles rêvent de retrouver leur moitié.
Lila sortit un vieux aspirateur, un ventilateur, une boîte à chaussures et un rouleau de ruban adhésif si large qu'on aurait pu emballer une voiture.
— Plan simple : ça aspire doucement, ça identifie, ça trie, ça dépose. Comme un majordome… mais avec des roulettes.
Nour regarda la boîte à chaussures.
— Et ça, c'est le cerveau ?
— Non, ça c'est le chapeau. Un inventeur respecte le style.
Dans sa tête, Lila voyait déjà son invention au quotidien : le Range-O-Rama glissant le long du couloir, saluant poliment les peluches, remettant les stylos dans le pot sans se tromper de sens. Elle soupira de bonheur.
— Quand ça marchera, dit-elle, je prêterai la machine aux voisins. Et à la classe. Et à la cantine, parce que les serviettes disparaissent comme par magie.
— Tu veux sauver le monde du bazar.
— Je veux surtout que maman arrête de dire : « Lila, tu as encore fabriqué quelque chose qui clignote ? »
Nour sourit.
— Bon. On commence par quoi ?
Lila tapa dans ses mains.
— Par le plus important : le bouton « Marche ». Je refuse d'inventer une machine triste qui ne fait pas « bip-bip » quand elle est contente.
Chapitre 2
Deux heures plus tard, le Range-O-Rama 3000 ressemblait à un petit robot ventru : un aspirateur en bas, une boîte en carton au-dessus, un ventilateur sur le côté, et des yeux dessinés au marqueur. Lila avait ajouté un autocollant « Attention : génie en service » sur le front.
— Moment solennel, annonça-t-elle. Nour, recule de deux pas. Et toi, Milo, ne touche à rien.
Milo, le petit frère de Lila, apparut justement dans l'encadrement de la porte, la bouche pleine de chips.
— Je touche jamais à rien, déclara-t-il, une chips collée à la joue.
— Exact, répondit Nour. Tu laisses surtout tout par terre. C'est une philosophie.
Lila brancha la prise. Le garage fit « brrrr ». Une petite lumière s'alluma. Et la machine émit un « bip » très fier, comme un poussin qui aurait appris un nouveau mot.
— Hello, Range-O-Rama, chuchota Lila. Va chercher… euh… une chaussette !
Elle lança une chaussette au sol. Le robot roula vers elle avec assurance. Il aspira… un peu trop.
La chaussette disparut avec un bruit de trombone avalé. Puis le robot hoqueta. Le carton au-dessus se mit à trembler.
— Il digère ! s'enthousiasma Lila.
Soudain, le ventilateur se déclencha à fond. Au lieu de déposer la chaussette dans une boîte, le Range-O-Rama la recracha comme un canon à confettis.
La chaussette vola, tourna, et atterrit sur la tête de Milo.
— J'ai été attaqué par du textile, protesta Milo. C'est injuste.
Nour éclata de rire.
— Au moins, il a trouvé une place : la tête.
Lila prit des notes à toute vitesse.
« Problème : sortie chaussette = catapulte. Solution : réduire puissance. Ajouter option “mode doux” : caresse au lieu de lancer. »
Le robot, vexé, fit « bip… bip… » d'un air boudeur.
— Ne te fâche pas, dit Lila en tapotant le carton. On est une équipe. Et une équipe partage les efforts… même quand l'effort consiste à ne pas assommer Milo avec une chaussette.
Milo retira la chaussette et la renifla.
— Beurk. On peut inventer un lave-nez ?
— Note l'idée, répondit Lila, très sérieuse. Mais plus tard.
Ils reprirent. Cette fois, Lila posa au sol un crayon, une gomme et une télécommande.
— Range ces objets, Range-O-Rama.
La machine avança, aspira le crayon… puis la gomme… puis, dans un moment d'audace, tenta d'aspirer la télécommande. Elle résista. Le robot força. La télécommande glissa, rebondit et appuya sur un bouton.
Dans le salon, la télévision s'alluma toute seule, volume au maximum. Une publicité cria : « PROMO SUR LES ASPIRATEURS ! »
Nour sursauta.
— Ton robot vient de se recommander lui-même.
— C'est de l'autopromotion, murmura Lila, impressionnée. Il a de l'ambition.
Milo, lui, profita du bruit pour disparaître, laissant derrière lui une traînée de miettes comme un petit escargot.
Lila soupira, mais elle avait les yeux qui brillait.
— D'accord. Il est un peu… énergique. Mais je le sens : on tient quelque chose.
Chapitre 3
Le lendemain, Lila apporta le Range-O-Rama 3000 à l'école pour le club Sciences et Bidouilles. Elle le poussa sur un chariot, comme si elle livrait une œuvre d'art fragile. La machine faisait « bip » à chaque bosse, comme un bébé qui commente le trajet.
Dans la salle, la professeure, Madame Auvray, leva un sourcil.
— Lila… c'est un aspirateur déguisé ?
— C'est un aspirateur qui a un avenir, corrigea Lila. Il range. Enfin, il essaie fort. Et il est très motivé.
Nour, installée au premier rang, agita une pancarte improvisée : « Team Range-O-Rama ».
Lila plaça quelques objets par terre : stylos, cahiers, une trousse, et… une banane, parce que Milo avait insisté en disant : « Les vrais tests, c'est avec une banane. »
— Démonstration ! annonça Lila.
Le Range-O-Rama démarra. Il roula avec assurance, avala un stylo, avala un autre stylo, avala la banane.
— Euh… non ! Pas la banane ! protesta Lila.
La machine fit une pause. Un silence de suspense s'installa, épais comme une purée.
Puis le robot expulsa… une pluie de confettis jaunes.
La banane avait été… ventilée.
Des petits morceaux de banane papier-mâché collèrent au tableau. Un bout atterrit sur la tête de Madame Auvray, qui resta immobile une seconde, comme si son cerveau recalculait la réalité.
Nour étouffa un fou rire.
— Il range les vitamines dans l'air ! C'est nouveau.
Madame Auvray prit doucement le morceau sur ses cheveux, le regarda, puis… sourit.
— Bon. Au moins, c'est… joyeux. Mais Lila, il faut un filtre. Et un réglage « nourriture interdite ».
— Oui, madame, répondit Lila en rougissant jusqu'aux oreilles.
À la récréation, Lila s'assit sur un banc avec Nour. Elle sortit son carnet, découragée juste un tout petit peu.
— Je voulais un robot qui aide. Là, j'ai inventé une machine à lancer des chaussettes et à transformer les bananes en météo tropicale.
Nour lui donna un coup d'épaule amical.
— Tu as inventé un robot qui a du caractère. C'est déjà plus drôle que la moitié des adultes. Et puis, tu as dit que tu voulais partager, non ? Partager, ça veut aussi dire accepter que les autres te donnent des idées.
Lila releva la tête.
— Tu as raison. On va faire une version « partageuse ». Une machine qui range… mais avec un panier pour distribuer ce qu'elle collecte, au lieu de tout avaler comme un monstre affamé.
— Un Range-O-Rama… mais gentil.
— Un Range-O-Rama 3000 : Édition Coopération.
Elles se levèrent, déterminées. Derrière elles, un élève passa et glissa sur une peau de banane… en plastique. Il se rattrapa au mur en criant :
— Qui a mis ça là ?!
Lila pointa la peau, innocentissime.
— Ce n'est pas moi. Mon robot est… artiste.
Chapitre 4
Dans le garage, Lila et Nour travaillèrent comme deux cheffes d'orchestre du bricolage. Elles ajoutèrent un « bac de dépôt » transparent sur le dessus, comme un aquarium pour objets perdus. Elles collèrent une étiquette : « À partager ».
— Comme ça, expliqua Lila, au lieu de recracher n'importe comment, il dépose ici. Et ensuite, on distribue aux propriétaires.
— Et s'il ne sait pas à qui c'est ?
— On fait une boîte « objets mystérieux ». Ça fera une mini-enquête. J'adore les enquêtes.
Milo entra, intrigué.
— Est-ce que le robot peut ranger ma chambre ?
— Oui, dit Lila. Mais tu participes. Tu deviens son assistant officiel.
— Je veux être payé en cookies.
— Tu seras payé en… gratitude éternelle.
Milo fit une grimace.
— Je préfère les cookies.
Lila soupira et sortit une boîte de biscuits.
— D'accord. Mais un cookie par mission réussie. Et si tu laisses traîner des chips, tu perds un cookie.
Milo prit une posture militaire.
— Mission acceptée.
Ils passèrent au test. La chambre de Milo était un terrain d'aventure : des chaussettes, des cartes, des figurines, un pull coincé sur une chaise comme un fantôme fatigué.
Lila posa le Range-O-Rama au milieu.
— Mode doux, activé. Bac de dépôt, prêt. Milo, commence par mettre les étiquettes sur les boîtes : « Livres », « Jeux », « Vêtements ».
Milo bougonna, mais colla les étiquettes. Le robot se mit à rouler. Il aspirait doucement, comme un chat qui renifle. Chaque objet montait dans le bac transparent avec un petit « plop » satisfaisant.
— Oh ! s'étonna Nour. Ça marche !
Le Range-O-Rama ramassa une voiture miniature, puis une carte Pokémon, puis… une chaussette.
La chaussette ne fut pas catapultée. Elle fut déposée tranquillement dans le bac, comme une star qui arrive sur un tapis rouge.
Lila leva les bras.
— Victoire !
Milo applaudit, la bouche pleine de cookie.
— Franchement, c'est bien. Mais est-ce qu'il peut aussi ranger les devoirs ?
Nour répondit avant Lila :
— Ça, c'est une invention interdite par la loi des profs.
Le robot continua, fier. Il fit même demi-tour devant un tas de Legos, comme s'il murmurait : « Danger, pièges à parents. »
Puis il approcha du lit. Sous le lit, un objet étrange dépassait : un vieux mégaphone de kermesse.
Le Range-O-Rama l'aspira à moitié. Le mégaphone se coinça. Le robot força. Et soudain… le mégaphone s'alluma.
Une voix amplifiée, sortie de nulle part, retentit dans toute la maison :
— ATTENTION ! OPÉRATION RANGEMENT EN COURS ! VEUILLEZ GARDER VOS CHAUSSETTES À L'INTÉRIEUR DU VÉHICULE !
Nour tomba assise, pliée de rire. Milo cria :
— Trop bien ! On dirait un aéroport !
Dans la cuisine, la mère de Lila répondit, perplexe :
— Lila ? Tu fais encore une… annonce officielle ?
Lila, rouge mais ravie, débrancha le mégaphone.
— Petit souci, admit-elle. Le robot a attrapé un mégaphone bavard.
— C'est moi ! dit Milo fièrement. Je l'avais perdu depuis trois ans.
Lila nota : « Interdire mégaphones. Ou ajouter bouton “silence”. »
Elle regarda le bac rempli d'objets.
— Bon. Maintenant, la partie importante : on rend tout à tout le monde. On partage le rangement, et on partage les trouvailles.
Chapitre 5
Le samedi, Lila installa une « Station des Objets Retrouvés » devant le garage. Elle posa une table, des paniers, et un panneau écrit au feutre : « Servez-vous si c'est à vous. Sinon, aidez quelqu'un à retrouver ! »
Le Range-O-Rama 3000, tout propre, trônait à côté, avec une petite cravate en papier.
Les voisins arrivèrent, intrigués. Il y avait Madame Lopez et son chien minuscule qui se prenait pour un lion, Tom du troisième avec sa trottinette, et même le facteur, qui voulait « juste jeter un œil, pour la science ».
Lila fit une mini-démo : le robot ramassa des clés, un gant, un ballon dégonflé, et déposa tout dans le bac transparent.
— Voilà, annonça-t-elle. Ensuite, on trie ensemble. Et on rend. Et si on ne sait pas, on met dans le panier “mystère”. On peut aussi échanger : quelqu'un a perdu un stylo, quelqu'un a trop de stylos, bref… partage !
Madame Lopez s'exclama :
— Oh ! Mon gant rouge ! Je le cherchais depuis l'hiver dernier !
Tom attrapa un cahier.
— C'est à moi ! Je croyais qu'il avait été mangé par mon chien… mais j'ai pas de chien.
Le facteur, lui, leva une petite carte plastifiée.
— Ça, c'est ma carte de cantine… Je me demandais pourquoi je ne pouvais plus prendre de dessert.
Milo, devenu assistant officiel avec un badge « Chef des cookies », distribuait des biscuits à ceux qui aidaient à trier.
— Un cookie pour vous, dit-il solennellement. Vous avez retrouvé une chaussette.
Nour s'occupait du panier « mystère » et lançait des défis :
— Qui reconnaît cette clé bizarre ? On dirait une clé de coffre au trésor !
Une dame au bout de la table leva la main :
— C'est la clé de ma boîte aux lettres. Je l'avais remplacée… deux fois.
Le Range-O-Rama bipa joyeusement, comme s'il applaudissait. Lila le caressa sur le carton.
— Tu vois, murmura-t-elle, tu n'es pas juste une machine. Tu es un prétexte à se rendre service.
À ce moment-là, le robot roula tout seul vers un sac de sport ouvert. Il aspira un truc et le déposa dans le bac.
Un silence tomba. Dans le bac, il y avait… un soutien-gorge de sport.
Milo s'étrangla avec un cookie.
— Euh. C'est… à qui ?
Nour éclata de rire, puis se reprit, sérieuse comme une juge.
— On ne panique pas. C'est un objet normal de la vie normale. Et on respecte la pudeur des gens.
Madame Lopez toussota, les joues roses.
— Je crois que… c'est à ma fille. Elle… fait du sport.
Lila attrapa vite un sac en papier.
— Panier “mystère discret”, annonça-t-elle avec dignité.
Le facteur gloussa.
— Votre robot a une carrière dans les objets perdus. À la gare, il deviendrait riche.
Lila, elle, regardait les gens discuter, rire, s'entraider. Certains échangeaient des stylos, d'autres proposaient : « Je peux te recoudre ton bouton, si tu veux. » Ça ressemblait à une mini-fête, née d'un simple bazar.
Son cœur fit un petit « plop » de bonheur, comme les objets dans le bac.
Chapitre 6
Le soir, quand tout le monde fut parti, la table était vide, les paniers rangés, et le Range-O-Rama reposait dans un coin, fatigué mais fier. Lila s'assit sur une caisse, son carnet sur les genoux. Nour grignotait le dernier cookie, Milo comptait ceux qui restaient comme un banquier.
— Verdict, dit Nour. Ton invention ne range pas juste les objets. Elle range aussi… les gens ensemble.
Lila sourit.
— Et elle n'a catapulté personne aujourd'hui.
— Sauf mon fou rire, répondit Nour.
Lila relut ses notes : filtres, mode doux, bac de dépôt, bouton silence. Et, au milieu de la page, elle écrivit en grand : « Partager = plus simple que tout faire seule. »
Elle leva les yeux vers son robot.
— Demain, je le prête à Madame Lopez pour son grenier. Et la semaine prochaine, on le met au club de l'école. On fera une station “objets perdus” dans le couloir. Avec un panier “mystère discret”.
Milo leva la main.
— Et moi, je peux être responsable des cookies officiels ?
— Tu peux être responsable du partage, surtout, répondit Lila. Les cookies, c'est un bonus.
Milo réfléchit, puis hocha la tête.
— D'accord. Je partagerai… mais pas le dernier cookie.
Lila rit. Elle posa son stylo, ferma son carnet et regarda le garage, si calme maintenant. Le Range-O-Rama fit un petit « bip » doux, comme une bonne nuit.
Lila souffla son souhait tout simple, comme on souffle sur une bougie :
— J'espère qu'on continuera à inventer des choses qui servent à se retrouver… et à se donner un coup de main, même pour les chaussettes célibataires.