Chapitre 1 – Le village qui regardait le ciel
Dans le petit village de Haut-Ciel, tout le monde avait le cou un peu tordu.
On disait que c'était parce que les habitants passaient leur temps à regarder en l'air.
Le soir, les lampadaires s'éteignaient tôt pour laisser la place aux étoiles. Les voisins sortaient des chaises, s'installaient devant leurs maisons et levaient les yeux vers la Voie lactée, comme on regarde un feu d'artifice silencieux.
Léo, neuf ans, adorait ça.
Il était petit pour son âge, avec des cheveux noirs toujours en bataille et des yeux curieux qui brillaient dès que quelqu'un parlait de planètes ou de comètes. Il faisait très attention aux autres : il aidait sa maman à porter les courses, il tenait la porte à Mme Dubois, la voisine, et il chuchotait quand son petit frère faisait la sieste.
Ce soir-là, il s'installa sur le toit-terrasse de la maison, une couverture sur les épaules, un cahier et un crayon à côté de lui. Il avait promis à son maître d'école d'observer le ciel pour un exposé.
Le vent était doux, presque tiède, et portait l'odeur des pins. Tout était calme.
Léo regardait une étoile très brillante, juste au-dessus du village. Elle était plus blanche que les autres, comme une goutte de lait sur un drap noir.
— Tu brilles fort, toi, murmura-t-il. On dirait que tu me regardes.
Au même moment, la lumière de l'étoile cligna. Une fois. Deux fois. Puis trois fois, en rythme, comme un clin d'œil géant.
Léo se redressa.
— C'est bizarre…
Il nota dans son cahier : « Étoile qui clignote, au-dessus du village. Peut-être un satellite. Ou… autre chose. »
Il sourit. Il aimait rêver que des extraterrestres existaient, même s'il savait que, d'habitude, ce genre de choses ne se produisait que dans les films.
La lumière se remit à clignoter, plus vite cette fois.
Tac. Tac-tac. Tac-tac-tac.
— On dirait un code, souffla Léo.
Il hésita, jeta un coup d'œil à la lucarne du grenier, où dormait son petit frère, puis leva la main vers le ciel, comme s'il pouvait répondre.
— Bonsoir, dit-il tout bas. Je suis Léo… si tu es quelqu'un.
Personne ne lui répondit. Pourtant, la lumière, là-haut, s'agrandit tout à coup. Elle devint une boule douce, comme un petit soleil, et descendit lentement, très lentement, en direction de la colline derrière le village.
Léo sentit son cœur battre plus vite.
Il leva encore les yeux, une fois, pour être bien sûr qu'il ne rêvait pas. Puis il replia sa couverture, prit son cahier, et se dirigea vers l'échelle qui menait au jardin.
— Il faut que j'aille voir, chuchota-t-il, en faisant bien attention de ne réveiller personne.
Chapitre 2 – La lumière dans la clairière
Le village était presque endormi. Seuls quelques volets laissaient passer des filets de lumière jaune.
Léo avança sur la pointe des pieds, longeant les murs, se cachant derrière les haies. Il n'aimait pas mentir, mais il se disait que, parfois, la discrétion, c'était important pour protéger un secret… ou un extraterrestre.
Sur la colline, l'herbe était fraîche et humide. Il traversa le petit bois qu'il connaissait par cœur. La lune traçait des chemins d'argent entre les troncs. Au bout du sentier, il y avait une clairière ronde comme une assiette.
C'est là qu'il la vit.
Pas une étoile. Pas un avion.
Une sorte de petit vaisseau, de la taille d'une voiture. Il flottait à cinquante centimètres du sol, en silence, lumineux mais pas éblouissant. Sa coque lisse changeait de couleur : bleu, vert, violet, comme des bulles de savon.
Léo retint son souffle.
Un cercle s'ouvrit sur le côté, comme une bouche qui baille, et une rampe translucide se déploya. Une silhouette en descendit. Petite. Fine. Avec deux grands yeux qui brillaient comme des billes de verre.
L'extraterrestre portait une combinaison argentée qui semblait faite de lumière. Il n'avait pas de cheveux, mais une sorte de couronne de points lumineux autour de la tête. Son visage n'était ni effrayant ni méchant. Juste… différent.
Léo se força à rester calme. Sa maman lui avait appris à ne pas montrer du doigt, même en cas de surprise. Alors il serra juste son cahier contre lui.
La créature leva une main à quatre doigts et la posa sur sa poitrine.
— Liiïn, dit-elle, d'une voix claire.
Le son vibra dans l'air, aussi doux que le carillon de l'église quand le vent le touche.
— Léo, répondit-il, en imitant son geste.
L'être sourit, ou du moins, quelque chose qui y ressemblait.
Il regarda autour de lui, comme pour vérifier qu'ils étaient seuls, puis il appuya sur son poignet. Un petit bracelet translucide s'illumina, projetant un cercle de lumière entre eux.
Au centre du cercle, une image apparut : un nuage de points, comme un ciel étoilé miniature.
— Ik, dit l'extraterrestre en montrant un point lumineux.
Le point se mit à briller plus fort.
Léo cligna des yeux.
— Ik ? répéta-t-il.
Le deuxième point s'illumina.
— Dok.
Puis un troisième.
— Trek.
Léo sentit une excitation lui chatouiller le ventre. Ce n'était pas juste une rencontre. C'était une leçon.
— Tu… tu comptes ? demanda-t-il.
L'extraterrestre inclina la tête, comme s'il écoutait.
— Komt… répéta-t-il. Oui. Ik, dok, trek… farl… penta…
D'autres points s'allumaient à chaque mot, comme si l'espace lui-même comptait.
Léo répéta doucement :
— Ik, dok, trek, farl, penta.
La langue roulait sur sa langue comme une chanson.
— C'est ta façon de compter ? demanda-t-il encore.
L'être posa deux doigts sur ses lèvres, un signe qui ressemblait à « chut ». Ses grands yeux se tournèrent vers le village, plus bas.
Léo comprit.
— Ne t'inquiète pas, chuchota-t-il. Je ne dirai rien. Promis.
Chapitre 3 – Compter les étoiles autrement
La créature tapota sur son bracelet. Le cercle de lumière changea, montrant maintenant une petite planète bleue et violette, entourée de trois lunes.
— Liiïn, dit-elle en montrant la planète, puis en se montrant elle-même.
— Ta maison… Liiin, répéta Léo, ébloui.
L'extraterrestre sembla ravi. Il fit apparaître une suite de symboles brillants : des lignes, des points, des spirales. En dessous, chaque fois, un nuage de petits points lumineux apparaissait.
— Ik, dok, trek, farl, penta, sira, septa, okti, nona, deka…
Sa voix résonnait comme une comptine que le vent aurait inventée.
Léo essayait de suivre, concentré comme en classe. Il se trompait parfois.
— Okti… okti… nona… deka, répéta-t-il, un peu fier.
L'extraterrestre hocha la tête. Il fit apparaître dix petits points alignés.
— Ik dok trek farl penta sira septa okti nona deka, dit-il plus lentement, en montrant chaque point.
Léo leva la main, comme à l'école.
— Et… après deka ? On dit quoi ?
Un sourire lumineux passa dans les yeux de Liiin. Il ajouta un nouveau motif : deux lignes croisées, brillantes.
— Dek-ik, dit-il avec soin. Deka plus ik.
Il montra le onzième point, puis les dix premiers ensemble, comme pour dire : « dix et un ».
Léo ouvrit grand la bouche.
— Comme… dix-et-un, dix-et-deux… chez nous. Tu comptes par dix ?
Liiin ne comprenait peut-être pas tous les mots, mais il sentit la joie de Léo. Il appuya sur son bracelet, et une petite voix métallique traduisit quelques mots en un français un peu étrange :
— Dix… base… commun. Amis de chiffres.
Léo pouffa de rire.
— Amis de chiffres, j'adore.
Il répéta plusieurs fois la suite :
— Ik, dok, trek, farl, penta, sira, septa, okti, nona, deka, dek-ik, dek-dok…
Les sons devinrent plus faciles, comme s'ils étaient déjà dans sa bouche depuis longtemps.
— Chez nous, expliqua-t-il, on dit : un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf, dix, onze, douze…
Liiin écoutait avec une attention parfaite, les yeux brillants. Il essayait, lui aussi, de répéter :
— Un… duuuh… trôa… kat… sank…
Léo étouffa un rire dans sa manche.
— Tu te débrouilles bien.
Ils passèrent un long moment à échanger leurs nombres, en pointant les points lumineux, les doigts, les cailloux de la clairière. Léo apprit à compter jusqu'à vingt dans la langue de Liiin, et l'extraterrestre apprit à dire « vingt-trois » avec un drôle d'accent.
Le temps semblait suspendu.
Pourtant, quelque chose changea. Le ciel commençait à pâlir, une légère bande grise apparaissait à l'est. L'aube approchait.
Liiin regarda le ciel, puis son bracelet. Des symboles rouges clignotèrent.
— Parti… bientôt, dit la petite voix métallique.
Léo sentit un pincement dans sa poitrine.
— Déjà ?
Liiin posa sa main à quatre doigts sur l'épaule du garçon.
— Secret, dit-il. Discret. Protège.
Léo hocha la tête très vite.
— Je ne parlerai à personne. Promis sur… sur toutes les étoiles.
Chapitre 4 – Le secret du bouton
Ils redescendirent ensemble par le sentier, jusqu'à la lisière du bois. De là, on voyait les toits du village, encore plongés dans la nuit. Quelques fenêtres s'allumaient déjà, comme des yeux qui s'ouvrent.
— Là, murmura Léo, en montrant une maison au milieu des autres. C'est chez moi.
Liiin observa le village en silence. On entendait le premier coq chanter au loin. Une brume légère flottait au-dessus des champs.
— Village qui lève yeux, dit la petite voix de traduction. Beau.
Léo sourit.
— Ici, on aime regarder le ciel. Mais… parfois, on regarde sans vraiment voir.
Il réfléchit un instant, puis ajouta :
— Peut-être que, si tout le monde te voyait, ils auraient peur. Ils parleraient trop. Ils feraient du bruit, des photos, des vidéos… Ce ne serait pas très… discret.
Il avait appris ce mot avec sa mère, qui lui disait souvent : « La discrétion, c'est une preuve de respect. »
Liiin sembla approuver. Il tapota le bracelet. Une petite image apparut : la planète de Liiin, puis la Terre, reliées par un fil de lumière.
— Reviens ? osa demander Léo. Un autre jour ?
Les yeux de Liiin se plissèrent en un sourire sans bouche.
— Ik dok trek, dit-il. Trois cycles. Peut-être.
Léo ne savait pas exactement ce que cela voulait dire, mais il choisit d'y croire.
— Alors… à trek cycles.
Liiin remonta la rampe de son vaisseau. La coque se referma sans un bruit. La lumière changea, devenant d'abord bleue, puis transparente, puis presque invisible.
Avant de disparaître dans le ciel, le vaisseau envoya un dernier clin d'œil lumineux :
Ik. Dok. Trek.
Léo répondit en chuchotant :
— Ik, dok, trek.
Il resta là encore un moment, à regarder l'endroit où la lumière s'était éteinte. Puis il se dépêcha de rentrer, toujours sur la pointe des pieds.
Dans la cuisine, une horloge murale indiquait cinq heures et demie. Sa maman ne tarderait pas à se réveiller. Il grimpa les escaliers quatre à quatre, passa devant la porte de la chambre de son petit frère sans faire de bruit, et se glissa dans sa propre chambre.
Son lit était encore chaud. Il s'y assit, sortit son cahier et, à la lumière de la lampe de chevet, écrivit en lettres un peu penchées :
« Cette nuit, j'ai appris à compter en langue extraterrestre :
ik, dok, trek, farl, penta, sira, septa, okti, nona, deka…
J'ai rencontré Liiin. C'est un ami de chiffres, et un ami tout court.
Je dois garder le secret. »
Il regarda ses mots, puis leva les yeux vers la fenêtre, où l'aube grignotait peu à peu les étoiles.
Il pensa à tout ce qu'il avait envie de raconter : à son maître, à ses amis, à sa maman. Mais il se rappela les grands yeux de Liiin, la main posée sur son épaule, et ce mot important : discret.
Garder le secret, ce n'était pas mentir. C'était protéger quelque chose de fragile, comme on protège une bougie du vent.
Il se leva, s'approcha de la fenêtre, et leva encore une fois les yeux vers le ciel.
— À bientôt, Liiin, murmura-t-il.
Puis, avec un petit sourire, il revint près de son lit et tendit la main vers la lampe de chevet.
La chambre était encore remplie de la lumière jaune de l'ampoule. Dehors, le jour naissait doucement. Léo prit une grande inspiration, comme pour refermer dans son cœur tout ce qu'il venait de vivre, tout ce qu'il venait d'apprendre।
Ses doigts trouvèrent le bouton de la lampe. Il pensa aux nombres alien, aux promesses, aux étoiles. Puis, d'un geste calme et décidé, il appuya, et l'interrupteur baissé.