Lila avait quatre ans et des chaussettes dépareillées. Une bleue, une jaune. Elle disait que ça faisait « sourire aux pieds ». Ce soir-là, le jardin brillait doucement après la pluie. Les feuilles avaient l'air de petites cuillères vertes qui attrapent la lumière.
Près du vieux pommier, Lila vit quelque chose de blanc, comme un mouchoir qui danse. Ce n'était pas un mouchoir. C'était un petit fantôme, rond comme une goutte de lait, avec deux yeux gentils.
« Bonjour, dit Lila. Tu es perdu ? »
« Non, je suis… un peu froissé, » répondit le fantôme d'une voix légère. Et il fit un petit nœud avec sa queue, juste pour rire.
Lila rit aussi. Elle n'avait pas peur. Le fantôme ne faisait pas peur. Il sentait la menthe et les nuages.
« Je m'appelle Pipo, » dit-il. « Je garde les choses justes. Enfin… j'essaie. »
Lila posa sa main sur l'écorce du pommier. « Moi, je m'appelle Lila. Je peux t'aider. J'aime quand c'est juste. »
Pipo hocha la tête, et une poussière d'étoiles tomba comme du sucre. « Alors viens. Il y a un petit souci au pays d'à côté, juste derrière la haie. »
Derrière la haie, il y avait un chemin qui n'était pas là d'habitude. Un chemin en pétales roses. Il sentait la confiture de fraise. Lila le suivit avec Pipo. Ses chaussettes faisaient « pouf pouf » dans l'herbe.
Au bout du chemin, un étang brillait comme un miroir. Sur l'eau glissait une licorne. Elle avait une crinière couleur arc-en-ciel, mais son regard était tout mouillé.
« Bonjour, Licorne, » dit Pipo. « Pourquoi tu fais une tête de pluie ? »
La licorne soupira. « Je m'appelle Lune. Mon ruban d'or a disparu. C'est un ruban spécial. Il sert à dire : “C'est à moi, mais je partage.” Sans lui, les autres créatures se disputent. »
Et c'était vrai. Sur la berge, des lutins se chamaillaient autour d'un panier de mûres. Un petit dragon vert, pas plus grand qu'un chat, gardait le panier avec ses pattes.
« C'est à moi ! » cria un lutin.
« Non, c'est à nous ! » cria un autre.
Le petit dragon gonfla ses joues. « Je surveille ! Personne ne touche ! »
Lila fronça les sourcils. « Les mûres, ça se partage, » dit-elle doucement. « Sinon, elles deviennent tristes. »
Pipo murmura : « Quand les règles sont perdues, les cœurs se froissent. »
Lila se tourna vers Lune. « Ton ruban d'or, il est où ? »
Lune baissa la tête. « J'ai vu une pie brillante voler près de mon arbre. Elle aime ce qui brille. Elle a peut-être pris le ruban, sans savoir. »
« On va lui demander gentiment, » dit Lila. « Et on va être justes. Pas fâchés. »
Pipo fit un petit tour sur lui-même, comme un moulin à vent. « D'accord. Mission douceur et justice ! »
Ils marchèrent jusqu'à un grand chêne. Là, sur une branche, la pie était installée. Elle portait le ruban d'or autour du cou, comme une écharpe.
« Oh ! » dit la pie en voyant Lila. « C'est joli, hein ? Ça brille comme le matin ! »
Lila leva les yeux. « C'est très joli, oui. Mais c'est le ruban de Lune. Elle en a besoin pour que tout le monde se sente bien. »
La pie pencha la tête. « Je ne voulais pas voler. Je voulais seulement… décorer. J'aime quand ça scintille. »
Pipo s'approcha, tout léger. « On peut faire quelque chose de juste. Lune récupère son ruban, et toi, tu as autre chose qui brille. Un échange. »
« Un échange ? » répéta la pie, curieuse.
Lila fouilla dans sa poche. Elle sortit un bouton nacré, rond et doux, trouvé la veille. Il brillait comme une petite lune.
« Tu peux avoir mon bouton, » dit Lila. « Il scintille. Et moi, je suis contente de le partager. »
La pie ouvrit grand les yeux. « Vraiment ? C'est… très gentil. »
Lila sourit. « C'est juste. Ton envie de briller compte aussi. Mais Lune a besoin de son ruban. »
La pie réfléchit, puis elle dénoua le ruban d'or. « D'accord. Je rends. Et je prends le bouton. Merci. »
Pipo fit un petit bruit de clochette. « Bravo. Ça, c'est la justice : chacun a sa place, et personne n'est écrasé. »
Ils retournèrent à l'étang. Lune reçut son ruban et l'attacha à sa crinière. Tout de suite, les couleurs dansèrent mieux.
Lune s'approcha des lutins et du petit dragon. « Les mûres sont pour tous. Le panier reste ici, et chacun prend une poignée. Une poignée, c'est juste. »
Le dragon cligna des yeux. « Une poignée… pas tout le panier ? »
« Pas tout, » dit Lila. « Comme ça, il en reste pour les autres. »
Les lutins comptèrent leurs doigts, très sérieux. Puis ils prirent chacun une poignée et dirent : « Merci. C'est bon. C'est juste. »
Même le petit dragon prit sa poignée et fit un petit « mmm » heureux. Une mûre lui tacha le bout du nez. Lila rit, et tout le monde rit, même Pipo, qui fit des bulles de lumière.
Quand le soleil commença à se coucher, Pipo accompagna Lila jusqu'au chemin en pétales. « Tu as un cœur bien droit, » dit-il. « Un cœur qui sait dire : “Moi aussi, toi aussi.” »
Lila serra sa main contre sa poitrine. « Je veux que tout le monde soit content. »
Pipo hocha la tête. « Et si un jour tu doutes, pense à une poignée de mûres. Pas trop, pas rien. Juste bien. »
Le chemin les ramena au jardin. Le vieux pommier était là, tranquille. Pipo devint un peu transparent, comme une vapeur douce.
« Tu reviens ? » demanda Lila.
« Je suis toujours pas loin, » répondit Pipo. « Je suis dans les coins de lumière et dans les petites choses justes. »
Lila bâilla. Ses chaussettes souriaient encore. Elle rentra à la maison, le cœur chaud, comme une couverture. Et dehors, sous le pommier, un petit fantôme au parfum de menthe fit un clin d'œil à la nuit, bien content que la justice, ce soir, ait chanté doucement.