Chapitre 1 — La pierre qui chante
On était un samedi soir de juin, quand le ciel prend la couleur des pêches et que les martinets zigzaguent au-dessus du stade. Lina, Zoé et Maëlle traînaient encore après leur match de foot, leurs chaussures pleines de poussière et des rires plein les poches. Lina avait cette façon de plisser les yeux quand elle réfléchissait. Zoé portait son carnet de dessins partout, même sur le terrain. Et Maëlle, toujours un peu prudente, vérifiait l'heure toutes les cinq minutes, "au cas où".
Elles longeaient la lisière du petit bois quand un bruit très doux se fit entendre. Ce n'était pas un oiseau. Ce n'était pas le vent. C'était comme un bourdonnement de téléphone, mais plus chaud, plus… vivant. Un son tout rond, qui vibrait dans le ventre.
— Vous entendez ? chuchota Zoé.
— Je croyais que c'était ton estomac, répondit Lina avec un clin d'œil.
Maëlle leva la main, sérieuse.
— Non, ça vient de là.
Le son venait d'un talus couvert de trèfles. Il y avait une pierre, ovale, lisse comme un galet de rivière, mais un peu plus grande, comme une poignée de porte. Elle brillait très faiblement, à peine une respiration de lumière.
Lina s'accroupit et posa sa main dessus. La pierre était tiède. Le bourdonnement se fit plus clair, comme si la pierre avait remarqué qu'on s'intéressait à elle. Zoé s'agenouilla à côté, les yeux tout ronds. Maëlle hésita, puis tendit un doigt et toucha, juste du bout. Rien de dangereux. Juste cette petite chaleur. Et alors… la lumière sortit de la pierre comme une bulle.
Ce n'était pas une lumière qui éclaire les choses. C'était une lumière qui dessine. Des petits points apparurent au-dessus de la pierre, quelques centimètres dans l'air. Ils formaient un motif, des lignes fines qui reliaient les points. On aurait dit un ciel en miniature, une constellation à porter dans la main.
— C'est… une carte du ciel ? dit Zoé, sans détacher ses yeux.
— Pas une carte, rectifia Lina, une sorte de plan. Regarde, cette ligne descend vers le bas. Ça pointe quelque part ici.
Les trois filles retenaient leur souffle. La lumière traçait maintenant un petit chemin jusqu'à un rond simple, comme un bouton. La pierre remua presque imperceptiblement et fit un "ping!" minuscule, très poli.
— C'est peut-être un jouet, hasarda Maëlle. Un jouet très cher que quelqu'un a perdu.
Lina secoua la tête.
— Quel genre de jouet te chante dans la main et te montre le ciel en vrai ? Et puis, vous avez vu ? Les lignes bougent… Non, c'est quelque chose d'autre.
La lumière changea de couleur, d'un blanc laiteux à un bleu doux. Les filles se regardèrent. Le ronronnement augmenta un peu, comme un chat content. L'odeur du soir était pleine d'herbe coupée, de terre humide, et, maintenant, d'une touche de métal, comme quand on étire une corde de guitare.
— On ne dit rien, d'accord ? proposa Zoé avec un air d'agent secret. On garde ça entre nous. On peut… on peut l'étudier. On peut voir où ça mène. On peut… euh, s'il faut, on peut la rendre à son propriétaire. Mais d'abord, on regarde.
— On garde ça, oui, admit Maëlle, mais on fait attention. S'il y a un danger, on la remet où on l'a trouvée.
— D'accord, promit Lina.
La pierre sembla approuver. La constellation en miniature se replia, ne laissant qu'un seul point qui clignotait, encore et encore. Les filles comparèrent la direction au terrain, au bois, à la ligne de lampadaires. Le point clignotant semblait pointer vers la colline derrière l'ancienne gare. Là-bas, il y avait une clairière et un grand panneau rouillé qui disait "Interdit d'entrer", mais tout le monde allait y faire du cerf-volant.
— Demain matin, proposa Zoé.
— Ce soir, répondit Lina sans hésiter. Le point clignote comme un rendez-vous.
Maëlle mordilla sa lèvre. Elle aimait bien les rendez-vous, mais pas ceux avec des pancartes "Interdit". Pourtant, elle sentait une douceur dans ce bourdonnement, une promesse qui ne faisait pas peur.
— Ce soir, alors… mais on prend des lampes.
Elles glissèrent la pierre dans le sac de Lina. Elle ne pesait presque rien. Pendant qu'elles rentraient vite chez elles pour dire "on dîne et on ressort", la pierre vibrait doucement. Elles avaient l'impression d'avoir trouvé un secret qui ne voulait pas leur faire du mal, un secret qui attendait.
Chapitre 2 — La bulle dans le champ
La nuit tomba, mais pas complètement. Il restait du bleu collé au bord du ciel. Les filles se retrouvèrent au bout de la rue, chacune une petite lampe frontale et un pull, juste au cas où. Lina avait des piles de rechange dans ses poches. Zoé avait son carnet. Maëlle avait une barre de céréales pour "si on est coincées jusqu'au petit matin". Elles se donnaient des airs de grande expédition, mais leurs pas étaient légers, comme si la ville retenait son souffle.
La pierre guidait. Elle se mettait à vibrer plus fort quand elles prenaient la bonne direction et se calmait quand elles faisaient un pas de travers. Elles traversèrent le petit pont qui sentait l'eau froide, contournèrent la gare endormie et montèrent la colline par le sentier qui grinçait sous les chaussures.
Au sommet, les hautes herbes bougeaient comme des vagues. Une brise tiède les peignait. Les filles éteignirent leurs lampes. Tout était plus net dans la pénombre, étonnamment. Des lucioles mangeaient le noir par petits morceaux. La pierre, elle, brilla d'un bleu plus vif. Le point clignotant, projeté dans l'air, se posa au-dessus d'un coin du champ, près du vieux panneau rouillé.
— On y est, murmura Zoé.
C'est alors qu'elles le virent. D'abord, c'était juste un reflet où il n'y avait rien à refléter. Puis une forme apparut, comme une bulle de savon très lente, très concentrée, qui venait se poser sans que l'herbe ne se plie. La bulle avait la taille d'une voiture, mais elle n'avait pas de roues, pas de portes visibles. Elle respirait. Elle se penchait vers elles, presque timide.
— On doit… c'est… on doit dire bonsoir ? chuchota Maëlle.
Lina haussa les épaules et avança d'un pas. La pierre vibrait tellement qu'on la sentait dans les poignets. La bulle se frotta doucement contre l'air et, à sa surface, des formes se dessinèrent, comme quand on souffle sur une vitre. C'étaient des images, simples, nettes : un rond qui tournait, des points qui s'étiraient, un petit cœur qui battait.
— Bonsoir, dit Zoé, parce que quelqu'un devait le dire.
Une fente s'ouvrit, sans bruit. Une échelle sortit, fine comme une branche d'osier. Et une silhouette apparut, petite, debout, posée comme un oiseau sur le premier barreau. Elle avait une peau qui ne décidait pas d'une couleur : parfois violette, parfois argentée, selon la lumière. Deux grands yeux vivants, ronds comme des lunes d'enfant. Une bouche qui n'était pas tout à fait une bouche, mais qui savait sourire, ça, on le voyait. Des mains fines, avec trois doigts et un pouce, comme les branches d'une étoile de mer.
L'être leva la main, probablement pour dire "salut". Sa voix sortit comme un carillon discret, une suite de notes, pas des mots. Dans la bulle, une petite sphère brillante descendit, se posa devant lui. La sphère projeta, dans l'air, des images claires : un visage joyeux, un index pointé vers la pierre, une route dans le ciel, et un signe, encore et encore, qu'on pouvait traduire par "merci".
Zoé, qui parlait même aux plantes du parc, se montra courageuse.
— Moi, c'est Zoé. Et voici Lina. Et Maëlle. Nous… nous avons trouvé ça, dit-elle en sortant la pierre.
L'être tendit ses deux mains en coupe. La pierre s'y posa comme un oiseau tombe sur un nid. La lumière bleue se fit verte, puis dorée. L'étrange sourire vibra. La sphère traductrice montra trois petits personnages qui sautillaient, puis la planète Terre qui ronronnait, puis l'être lui-même qui se frappait doucement le torse. Un son sortit : "No-ri."
— Nori ? répéta Lina.
L'être inclina la tête, heureux que quelqu'un prononce son nom. Il montra la pierre et la bulle, puis la Terre, puis lui-même en train de flotter entre les deux, perdu. Il fit une moue si triste que Maëlle eut envie de le consoler. La sphère montra alors une dernière image : la pierre entourée de cercles, comme des ondes, qui se répandaient dans la nuit jusqu'à la bulle. La pierre, c'était un appel. Un guide. Un "rappelle-moi-chez-moi".
— Mais elle ne marche plus très bien, souffla Zoé, en voyant que la lumière faiblissait déjà.
Nori acquiesça. Il posa la pierre contre son front. Des étincelles minuscules passèrent, comme des miettes d'étoiles. La pierre vibra autrement, une pulse lente, profonde. La sphère montra des sons dessinés, des notes qui devenaient des couleurs, des couleurs qui devenaient des chemins. Il pointa la colline, la ville, la rivière. Puis il pointa son oreille.
— Il veut… de la musique, traduisit Lina à voix basse. Il veut… les sons de la Terre. Des sons qui vibrent, qui réchauffent, qui guident.
— On peut lui donner ça, fit Zoé. On a des sons partout.
— Pas n'importe lesquels, dit Maëlle, en fixant les images. Des sons qui ont une histoire. Des sons qui sont importants.
Nori les regarda avec ses grandes lunes d'iris et, doucement, tendit la pierre à Zoé. Comme si, pour lui, elles étaient les mieux placées pour ça. La bulle derrière lui frémit et des coussins souples se formèrent, comme une invitation.
— On monte ? s'étrangla Lina, mi-terrifiée, mi-ra-vie.
— On ne va pas sur la Lune, corrigea Maëlle en inspirant profondément. On va… chercher des sons. Ici. Ensemble.
Nori hocha la tête, très sérieux. Il sortit de la bulle un petit bracelet léger, translucide, qu'il fit glisser au poignet de Maëlle. Le bracelet clignotait doucement. Il diffusa une chaleur rassurante, comme une main amie. Sur le bracelet, une vague lumineuse se déploya, glissa, revint. On aurait dit un "ça va aller".
— Alors on y va, souffla Zoé. On va faire chanter la Terre.
Chapitre 3 — Le chant de la cloche
Le premier son, elles n'eurent pas à le chercher longtemps. Quand elles levèrent les yeux, elles virent le haut du clocher au centre de la ville, avec sa vieille cloche qui avait sonné des milliers de fois. Les mariages, les fêtes, les alertes, les midis. Un son lourd et rond qui faisait vibrer les murs des maisons et qu'on sentait dans la poitrine.
— On ne peut pas la faire sonner la nuit, prévint Maëlle. C'est interdit. Ça va réveiller tout le monde, même le chat de Madame Deruy.
— On n'a pas besoin qu'elle hurle, répondit Lina. On a juste besoin qu'elle chante un peu.
Nori montra la cloche du doigt et fit un petit geste, comme si on pinçait une corde de guitare. Puis il posa sa main sur la pierre, et sur la main de Zoé. La pierre vibra, un son fin en sortit, comme un fil qui cherche son aiguille.
Elles se faufilèrent jusqu'au pied du clocher. La porte était étonnamment entrouverte, sûrement parce que Monsieur Dorel, le gardien, était dans quelque coin en train de régler une horloge ou de boire une tisane. L'escalier en colimaçon grinça ou gémit à chaque pas. Des poussières d'ombre volaient dans la lumière de leurs lampes. Nori marchait léger, à peine un bruit, on aurait dit un ballon raisonnable.
Au sommet, la cloche dormait, massive, la langue immobile comme un muscle fatigué. Le grand battant, tout près, sentait le fer et le temps. Les filles restèrent un moment à la regarder, la bouche ouverte. Elle semblait immense, plus grande que dans leurs souvenirs de jour. Nori posa la main sur le métal. La cloche répondit, presque imperceptiblement, un murmure grave, un rugissement dans un rêve.
— Elle a envie, souffla Zoé.
— On ne frappe pas, dit Maëlle en serrant son bracelet. On demande.
Lina attrapa une ficelle presque invisible qui pendait, un vieux cordage doux comme une écharpe. Elle tira, doucement, juste un peu, juste assez. La cloche bougea d'un souffle. Un "dong" naquit, mais un "dong" si discret qu'il ne dérangea que les araignées. Pourtant, le son se propagea. On le sentait dans les marches, dans les pierres, dans la nuit.
La pierre dans la main de Zoé s'illumina. Elle absorbait le son. C'était un spectacle : des fils de couleur, très fins, sortaient de la cloche et se glissaient dans la pierre comme de l'eau dans une éponge. Nori ferma les yeux et respira plus fort. Le bracelet de Maëlle vibra, une petite note de contentement.
— Mesdemoiselles ? fit une voix dans l'ombre, qui les fit sursauter si haut que Lina se cogna au battant.
Monsieur Dorel était là, avec sa veste en laine et sa lampe de poche qui avait vu trop de choses. Ses sourcils formaient un pont au-dessus de ses yeux.
— On peut tout expliquer ! lança Zoé, avec son courage qui arrive juste après la peur.
— Vous essayez de voler la cloche ? pensa tout haut Monsieur Dorel, qui aimait bien les histoires, mais pas n'importe lesquelles.
— On emprunte juste une petite note, dit Lina en montrant la pierre qui brillait. C'est… pour un ami.
Monsieur Dorel plissa les yeux, puis regarda Nori. Il resta silencieux. On pouvait presque voir les pensées passer : "Serait-ce… un enfant déguisé ? Non. Un rêve ? Peut-être. Un hoax, comme dirait mon neveu ? Hm." Enfin, il soupira et son visage s'ouvrit.
— Eh bien, si vous devez prendre une note, prenez-en une belle. Attendez.
Il s'approcha de la cloche, posa sa main sur le métal, comme on caresse un vieux cheval, et donna un tout petit coup, juste du bout, avec un maillet de bois qui traînait là. Le son qui sortit était profond, clair, précis comme un rayon de lune. Il monta, descendit, caressa, et la pierre devint d'or liquide. Nori se recroquevilla de plaisir, ses yeux fermés, ses mains autour de la pierre.
— Voilà, dit Monsieur Dorel, à voix basse, presque fier. Mais ça, c'est entre nous, n'est-ce pas ?
— Entre nous, promit Maëlle, très sérieuse.
Elles redescendirent, la tête légère. La pierre était plus lourde, comme si elle s'était remplie d'un repas délicieux. Dehors, la ville n'avait pas bronché. Juste un chat qui traversa en trottinant, un nuage qui se gratta à un lampadaire. Nori leva la pierre et la sphère traductrice montra un chemin plus long, plus net. Mais pas encore complet. Elle montra de l'eau, des ronds concentriques, et des lumières dans l'herbe.
— Il nous faut un son d'eau, comprit Zoé. Et un son de nuit.
— Le lac, dit Lina immédiatement. Et les grenouilles. Plus les lucioles.
— Et le ponton qui grince, ajouta Maëlle, qui connaissait bien la musique des planches.
— Alors au lac, approuva Nori. Il prononça quelque chose qui ressemblait à "laaaaa", et même si ce n'était pas un vrai mot de chez nous, on comprit qu'il était content.
Chapitre 4 — La rivière qui parle
Le lac de la ville n'était pas très grand, mais la nuit lui donnait des secrets. Il se cachait dans un pli du parc, avec des saules qui pendillaient comme des rideaux. Il y avait un ponton qui se plaignait dès qu'on posait un pied dessus, et, au milieu, une petite île de roseaux où nichaient des oiseaux au nom qu'on oublie toujours. On n'avait pas le droit d'y aller sans un adulte le soir. Mais quand on aide un ami venu d'un autre monde, les règles se tordent doucement et ne cassent pas.
La bulle de Nori glissa au ras du sol sans un souffle, comme une goutte de pluie qui aurait appris à être un nuage. Elle leur servit de banc en vol jusqu'à la berge. Il n'était pas question de traverser tout le lac dans ce vaisseau en plein ciel : la prudence de Maëlle clignotait en rouge. Mais on pouvait se poser dans l'ombre des saules, les pieds à une main de l'eau, et écouter.
Les grenouilles prirent la parole les premières. Elles faisaient des "croa" si réguliers qu'on aurait dit la batterie d'un groupe très sérieux. Les insectes ajoutaient des stridences qui piquaient comme du poivre. Un canard solitaire donna son avis, de mauvaise humeur. Et puis, il y eut le bruit qui arrivait de dessous, profond et rond : l'eau contre les planches, l'eau qui touche, frotte, recommence, raconte sa même histoire en la changeant toujours.
— C'est beau, souffla Zoé. On dirait que la Terre respire.
La pierre vibra. Elle aimait ça. Nori prit une inspiration longue, laissa ses mains flotter au-dessus de la surface. Des cercles de lumière s'ouvrirent, minuscules, à peine plus grands que des bulles de savon. Ils collaient aux sons, les capture, les gardaient pour plus tard. Maëlle toucha son bracelet ; il fit un "ding!" discret, un "bien reçu".
Tout aurait pu se dérouler sans accrocs, si la planche du ponton n'avait pas décidé de jouer sa comédie. Zoé s'avança un peu trop. La planche couina, puis bascula. Zoé fit un "ah!" très bref et la pierre lui échappa, tomba, plouf, dans le lac.
Il n'y eut pas de panique, juste un petit vide dans les poumons. La pierre remonta à la surface un instant, comme si elle hésitait entre être une pierre et être un poisson. Elle fit un petit bruit vexé. Puis une vague minuscule la repoussa un peu plus loin.
— Je vais ! cria Maëlle. Et elle était déjà sur le ventre, glissant, ses doigts qui s'ouvrent, sa respiration rapide.
L'eau était froide, mais pas méchante. Maëlle nageait bien. Ses cheveux s'éparpillaient autour d'elle comme des algues brunes. On voyait la lueur de la pierre sous la surface, lueur pâle qui s'éloignait doucement, attirée par quelque chose. Nori tendit la main et la bulle fabriqua une corde de lumière, fine et solide. Elle sembla glisser jusqu'à Maëlle et se noua autour de sa taille, douce comme une ceinture.
— Ça va ! lança Maëlle entre deux brasses. Ne tire pas ! Je l'ai presque !
Lina retenait son souffle au point d'en avoir mal à la tête. Zoé tremblait, sa main agrippée au bois. Les grenouilles s'étaient tues, comme si elles étaient devenues spectatrices.
Maëlle plongea. Le monde devint vert, épais, plein de particules qui brillaient comme des étoiles dans un autre ciel. La pierre roula sur le fond, pas loin, comme un œil qui cligne plus lentement que les autres. Maëlle tendit la main. Ses doigts touchèrent quelque chose de glissant : une carpe, énorme, majestueuse, qui l'observait avec l'air d'un vieil oncle en costume. Dans sa bouche ouverte brillait un petit reflet, pas la pierre, autre chose. Une sorte de perle allumée. La carpe la relâcha, et la petite perle remonta en tournoyant, comme heureuse d'être de retour à la surface.
Maëlle attrapa la pierre au même moment. Sa main la saisit, ferme. Le bracelet vibra, fort, un "bravo!" sans mots. Elle remonta, brisa l'eau, inspirant comme si elle avait oublié comment on respirait. La bulle la tira gentiment, pas trop, juste assez. Zoé et Lina saisirent ses bras et la hissèrent sur le ponton qui couina, mais tint bon.
— Tu es folle, dit Lina, les yeux brillants.
— Tu es héroïque, corrigea Zoé.
— Je suis trempée, répondit Maëlle, en rigolant, l'eau qui coulait de son menton.
Nori posa ses mains sur la pierre, murmura une suite de notes qui ressemblaient à des bulles. La pierre vibra plus fort. On aurait dit qu'elle riait aussi. La petite perle, sortie de la bouche de la carpe, flottait encore à la surface, comme une luciole très très obstinée. Elle vint se poser contre la pierre et s'y fondit. Un instant, tout devint lumineux : le lac, les saules, les visages, les mains. Puis la lumière se calma, se replia dans la pierre, qui pulsa une, deux, trois fois.
Les grenouilles reprirent leur concert, soulagées. Le canard cria "quack" comme un clap de fin. Au-dessus de l'eau, un énorme nuage se déchira et laissa passer une poignée d'étoiles, timides au début, puis plus claires. Nori montra le ciel. La sphère traductrice affichait maintenant un chemin complet, une route douce, souple, qui ressemblait à un ruban posé sur le noir.
— On a ce qu'il faut ? demanda Lina, qui sentait son cœur se calmer.
Nori fit un signe de tête. Il posa la pierre sur sa poitrine et ses yeux brillèrent d'une eau différente, celle qui vient des émotions. Il regarda les trois filles l'une après l'autre, comme pour bien se souvenir de leurs visages, de leurs dents un peu de travers, de la tache de rousseur sur la joue de Maëlle, du grain de beauté près du sourcil de Zoé, de la mèche rebelle de Lina. Puis il montra la bulle et le ciel encore.
— Il est temps, devina Zoé à voix basse.
— On rentre d'abord, fit Maëlle. On prend des serviettes. Et on dit au revoir comme il faut.
Nori rit, un petit son qui ressemblait à une clochette qui trébuche. La bulle fit une courbe lente, s'éleva un peu, puis resta à portée de main. Elle semblait elle aussi traîner les pieds, comme quand on ne veut pas quitter un anniversaire trop tôt.
Chapitre 5 — Un cadeau de lumière
Elles ne firent pas de grand discours. Quand on a vécu quelque chose de grand, les mots rigolent et se cachent. Elles allèrent sur la colline, là où tout avait commencé. La ville dormait juste en dessous, sa respiration régulière, ses lampadaires qui bâillaient. On sentait encore l'herbe chaude du jour sous leurs baskets.
Nori s'arrêta, tourna la tête vers chacune d'elles. Il posa ses doigts sur leurs poings fermés, dans un geste que personne n'avait encore inventé ici. Peut-être que, dans son monde, on disait "merci" avec des mains qui se posent. La sphère traductrice montra trois images qui se fondirent l'une dans l'autre : une cloche, un lac et un cœur qui bat. Puis une quatrième : une graine, plantée dans la terre, qui devenait une sorte de plante lumineuse, avec des feuilles fines comme des doigts de lumière.
— C'est… pour nous ? devina Zoé.
Nori fouilla dans la bulle et en sortit trois petites choses, comme des pépins de poire, transparents, avec une lueur dedans, très faible, comme un secret qui n'est pas pressé. Il en donna un à chacune.
— On ne les avale pas, hein ! plaisanta Lina malgré elle.
— On les plante, corrigea Maëlle, qui avait compris tout de suite.
Nori leva la pierre. Elle était stable maintenant. Sa lumière battait au rythme de quelque chose qui était loin et tout près. Avec un dernier regard, il prononça leurs noms, à sa manière, en les chantant comme des mélodies courtes : "Zo-é", "Li-na", "Ma-èl". Leurs prénoms devinrent des notes qui s'envolèrent et se posèrent quelque part dans le ciel.
— Tu reviendras ? osa demander Zoé.
Nori fit un signe un peu triste, un peu joyeux, un signe compliqué. La sphère montra des saisons qui passaient vite, des feuilles qui tombent et repoussent, un enfant qui grandit, et, au loin, une bulle qui revient plus tard, beaucoup plus tard, mais qui revient. Il donna une petite tape gentille à la bulle, qui se remit droite comme une chaise qui se prépare à être rangée.
La bulle s'éleva. Elle ne fit pas de bruit. Elle n'avait pas de flammes, pas de fumée. Juste cette sensation que l'air s'ouvrait pour laisser passer quelque chose de bien élevé. Elle monta, monta, et la frontière entre elle et une étoile devint floue.
Lina s'assit, soudain un peu vide, comme après un long fou rire. Zoé leva son pépin lumineux dans la nuit. Maëlle ferma la main sur le sien.
— On les plante où ? demanda Lina.
— Ici, dit Zoé. Ce soir. Ensemble.
— On va avoir besoin d'un bâton, fit Maëlle, retournant déjà à la réalité pratique.
Elles creusèrent trois petits trous au bord de la clairière. La terre sentait bon, tiède encore. Elles déposèrent les pépins, délicatement, comme si elles posaient des pensées. Elles rebouchèrent, tassèrent, soufflèrent dessus pour la forme. La pierre de Nori n'était plus là pour chanter, mais elles, elles avaient encore des voix. Elles se mirent à fredonner n'importe quoi. Un bout de la musique de la cloche. Un bout du lac. Un bout de leur chanson de foot. Elles rigolèrent en s'emmêlant, mais ça aussi, c'était une musique.
La première nuit, il ne se passa rien. Elles rentrèrent, lavèrent leurs cheveux, grignotèrent à la cuisine sans trop parler, se couchèrent avec le cœur qui fait toc-toc toc-toc comme un petit animal qui trotte.
Les jours d'après, elles allait chaque après-midi voir les trois trous, comme si regarder aidait. Des tiges finirent par sortir, timides, vert tendre. Elles étaient fines comme des filets d'eau. On aurait dit des trèfles allongés. Personne ne remarqua, parce que personne ne regarde les herbes qui poussent dans les clairières interdites. Sauf quatre personnes, si on compte Monsieur Dorel qui venait "prendre l'air" en regardant ailleurs.
L'été arriva complètement. Des soirs entiers brillaient de cigales. Les filles passaient, touchaient du bout des doigts, racontaient leurs journées aux tiges encore timides. Elles leur parlaient comme à des animaux qu'on vient de dompter. Et un soir de juillet, alors que le soleil venait de plonger et que quelqu'un dans une maison écoutait un vieux disque qui avait des craquements, les tiges offrirent leur secret.
Au bout de chacune, une petite ampoule de lumière se forma. D'abord un point, puis un bouton, puis une fleur qui n'était pas vraiment une fleur : c'était un petit cœur de lumière, entouré de feuilles fines, qui pulsait. Les trois, en même temps. La lumière était douce, pas agressive. Elle éclairait juste assez pour qu'on voie la poussière dans l'air, la forme d'une main, les bords des rires. Elle réagissait à ce qui se passait autour. Quand quelqu'un touchait doucement, elle s'intensifiait. Quand on parlait, elle vibrait au rythme des mots. Quand on riait, elle dansait.
— C'est comme… une mémoire, murmura Maëlle.
— Comme des lampes qui se souviennent, ajouta Lina.
— Comme un bonjour qu'on plante, conclut Zoé, avec son talent pour dire ce qu'il faut.
Elles gardèrent le secret des fleurs de lumière, comme elles avaient gardé le secret de Nori. Parfois, une luciole venait se poser dessus, confuse mais contente. Une fois, un chat passa et se coucha en rond à côté, choisissant sa nouvelle veilleuse.
De temps en temps, quand le ciel était très clair et que la ville faisait moins de bruit, on pouvait voir une traînée douce, très haut, comme une rayure de craie dans la nuit. Lina disait que c'était un avion. Zoé disait que c'était Nori qui testait des raccourcis invisibles. Maëlle disait que c'était peut-être les deux, et que ça lui allait bien.
Elles grandirent un peu, juste assez pour que leurs questions grandissent aussi. Elles continuaient à écouter les sons de la ville : le rire des enfants plus petits, le soupir des poubelles qu'on rentre, le brouhaha des marchés, la musique d'un voisin qui aime trop sa guitare. Elles avaient appris quelque chose d'important : les sons sont des chemins. Si on les écoute bien, ils mènent toujours quelque part.
L'automne, un jour où la pluie faisait "pli ploc" sur les vitrines, Maëlle traversa la place en courant pour ne pas être en retard au cours de danse. Son bracelet, qu'elle gardait dans sa trousse secrète, vibra tout seul. Pas fort. Juste un "ding" tendre. Elle s'arrêta, ouvrit la trousse. Le bracelet brillait comme il l'avait fait ce soir-là au lac. Pas pour dire "attention". Pas pour dire "danger". Juste pour dire "je suis là".
Elle sourit toute seule, dans la rue qui sentait la soupe et les pneus mouillés. Elle leva les yeux vers le ciel même s'il n'y avait que des nuages. Elle pensa très fort : "On garde la place. On garde les sons. Tu peux revenir quand tu veux."
Ce soir-là, les fleurs de lumière pulsèrent un peu plus fort, sans qu'aucune des trois filles ne soit là. Les saules frémirent. Un hérisson passa, intrigué. La ville fit son bruit d'oreiller. Et, très haut, quelque chose approuva avec un petit "ping!", comme au premier soir.
Quand les vacances d'hiver arrivèrent, la cloche sonna Noël. Monsieur Dorel donna un très petit coup de maillet, pour lui, pour ceux qui savent. Les grenouilles dormaient, mais leurs rêves faisaient beaucoup de bruit. Les fleurs, elles, avaient perdu leurs feuilles, mais pas leur cœur de lumière. Elles pulsaient encore, doucement, au rythme des pas qui croisaient la clairière, au rythme des histoires qu'on raconte quand on marche pour se réchauffer.
Un soir de neige, les trois filles se retrouvèrent là, bonnet sur les oreilles, écharpe jusqu'au nez. Elles avaient apporté des biscuits qu'elles avaient faites elles-mêmes, trop dorés d'un côté, trop pâles de l'autre, parfaits.
— À Nori, fit Lina, en levant un biscuit.
— Aux sons, fit Zoé, en en croquant un.
— À nous, fit Maëlle, parce qu'il faut bien porter des toasts à ce qui est là.
La lumière des petites fleurs éclaira leur cercle comme des bougies qui n'ont pas peur du vent. C'était simple, c'était bien. Elles avaient rencontré l'inconnu, il n'avait pas été un monstre. C'était quelqu'un avec une voix différente, des mains qui disent merci, et un cœur qui comprend les cloches et les lac.
La neige tomba plus fort. Le monde devint blanc, puis gris, puis juste un peu tout. Elles rentrèrent en glissant, en riant, en se promettant mille choses qui n'avaient pas besoin d'être toutes tenues pour être importantes.
Et la nuit garda leur secret, qui n'était plus vraiment un secret, mais un fil. Un fil tendu d'une colline à un coin de ciel, avec, au bout, le souvenir d'un bourdonnement tiède et de trois filles de dix ans, qui avaient su écouter.