Chapitre 1 : Un matin pas comme les autres
Dans la clairière ensoleillée de la forêt de Chanterêve, un lapin nommé Gustave ouvrit un œil, puis deux, et s'étira de tout son long. Gustave était un lapin pas comme les autres : il portait toujours un petit foulard rouge autour du cou, qu'il n'enlevait jamais, même pour aller dans son terrier. Mais ce qui rendait Gustave vraiment unique, c'était sa curiosité sans limites et son imagination débordante.
Ce matin-là, Gustave bondit hors de son terrier, la moustache frétillante d'excitation. Aujourd'hui, c'était le grand jour : la Compétition de l'Idée la Plus Loufoque allait avoir lieu sur la place du village ! Chaque année, les animaux de la forêt s'y retrouvaient pour présenter leurs inventions et leurs idées les plus farfelues. L'année dernière, Mamie la Tortue avait proposé la « soupe à l'herbe qui chante » (personne n'avait vraiment compris comment ça marchait), et Oscar le Blaireau avait inventé la chaussette à deux trous (très pratique pour les blaireaux, paraît-il).
Gustave, lui, n'avait rien préparé. Enfin, presque rien. Il avait une idée, mais elle lui était venue seulement cette nuit, entre le rêve d'une carotte géante qui dansait le twist et celui d'un hérisson qui jonglait avec des pommes de pin.
« Bon, il est temps d'y aller ! » dit Gustave à voix haute, parce qu'il avait l'habitude de parler tout seul.
Sur le chemin de la place du village, il croisa Lucette la Loutre, qui marchait à reculons tout en chantant.
— Salut Gustave ! Tu viens voir la compétition ?
— Oui, et toi ? Tu as préparé quelque chose ?
— Oh non ! Je suis bien trop occupée à apprendre à marcher sur les pattes arrière ! Regarde !
Lucette fit trois pas en arrière, s'emmêla les pattes, trébucha et tomba dans une flaque d'eau. Splash ! Gustave éclata de rire, et Lucette aussi, toute mouillée mais ravie.
— Une vraie championne de la flaque, Lucette ! dit Gustave en lui tendant une feuille pour s'essuyer.
Ils arrivèrent enfin sur la grande place, où tous les animaux étaient déjà rassemblés. Il y avait là Anatole le Renard, qui portait des lunettes énormes pour avoir l'air plus intelligent, Mireille la Pie qui racontait à tout le monde qu'elle avait inventé la plume qui ne gratte pas, et même les frères Écureuils, connus pour leur incroyable capacité à cacher des noisettes à des endroits improbables (l'année dernière, ils en avaient même trouvé une dans la poche d'Anatole !).
Chapitre 2 : La compétition commence
Le maire de la forêt, Monsieur Hibou, prit la parole d'une voix grave, perchée du haut d'une branche.
— Mes chers amis, la Compétition de l'Idée la Plus Loufoque va commencer ! Préparez vos inventions, vos idées, vos démonstrations ! Et surtout, amusez-vous !
Tous les animaux applaudirent en faisant un joyeux vacarme. Gustave sentit son cœur battre plus fort dans sa poitrine poilue. Il avait une idée, certes, mais rien de prêt, rien de construit, rien de… rien du tout, en fait.
Le premier à monter sur la scène fut Anatole le Renard.
— Mesdames et messieurs, je vous présente… la brosse à dents pour queue touffue ! Grâce à cette invention, plus besoin de passer des heures à démêler votre belle queue après la sieste !
Tout le monde applaudit, même si personne ne voyait très bien à quoi ça pouvait servir, sauf peut-être Anatole lui-même.
Ensuite, ce fut le tour de Mireille la Pie.
— Moi, j'ai inventé la plume qui ne gratte pas ! On peut écrire des lettres sans se gratter le bout du nez ! Regardez !
Elle sortit une plume minuscule et la fit glisser sur une feuille. Sauf que la plume décolla soudain et vola jusqu'à se coincer dans l'oreille de Monsieur Hibou. Tout le monde éclata de rire, même le maire qui essaya de garder son sérieux.
Puis ce fut au tour des frères Écureuils. Ils sautèrent sur la scène avec un grand sac.
— On a inventé… la cachette à noisettes portable ! Elle se porte comme un chapeau !
Ils mirent le sac sur la tête de Gustave, qui n'y voyait plus rien. Gustave commença à marcher dans tous les sens, se cogna contre un arbre, et fit tomber une pluie de noisettes sur la tête de Lucette la Loutre, qui applaudit très fort.
Quand ce fut à Gustave de passer, il sentit ses moustaches trembler.
— Euh… moi, j'ai eu une idée… la machine à faire disparaître les soucis ! dit-il d'une voix un peu hésitante.
Les animaux ouvrirent de grands yeux ronds.
— Et… elle ressemble à quoi, ta machine ? demanda Anatole le Renard.
Gustave sortit une grande boîte en carton avec un trou au milieu et la posa au sol.
— Il suffit de mettre son souci dans la boîte, et hop, il disparaît !
Silence dans la clairière. Puis, soudain, Lucette la Loutre s'avança.
— J'peux essayer ?
— Bien sûr, répondit Gustave, de plus en plus embarrassé.
Lucette déposa une toute petite pierre dans la boîte.
— Voilà mon souci : je trébuche tout le temps ! J'espère que ça va marcher !
Gustave secoua la boîte, la fit tourner sur elle-même, et la présenta à Lucette.
— C'est magique ! dit-il. Regarde !
Lucette ouvrit la boîte. La pierre avait disparu ! (En fait, elle était juste tombée dans l'herbe, mais personne ne le vit.)
Lucette se mit aussitôt à marcher sur les pattes arrière. Elle fit douze pas sans tomber. Tout le monde applaudit.
— Bravo Gustave ! cria Mireille la Pie.
Chapitre 3 : Les soucis qui disparaissent
Bientôt, tous les animaux firent la queue pour essayer la fameuse machine à faire disparaître les soucis. Anatole le Renard mit sa vieille chaussette trouée dans la boîte. Lorsqu'il rouvrit la boîte, la chaussette n'y était plus (elle était tombée derrière la scène). Anatole poussa un cri de joie :
— Plus de chaussette qui gratte ! À moi la queue bien peignée !
Les frères Écureuils y glissèrent une noisette trop dure, Mireille la Pie une plume qui chatouillait, et même Monsieur Hibou y mit ses lunettes embuées.
À chaque fois, Gustave secouait la boîte, la faisait tourner, la présentait avec un grand sourire et, comme par magie, le souci avait disparu. (En vérité, le fond de la boîte n'était pas très solide, et tout ce qu'on y mettait tombait par terre, mais ça, personne ne s'en rendit compte.)
La nouvelle se répandit vite dans la forêt : la machine à faire disparaître les soucis de Gustave marchait vraiment ! Même Mamie la Tortue voulut essayer.
— Mon souci, c'est que je suis trop lente ! Peut-on mettre ça dans la boîte ?
Gustave réfléchit.
— Je ne sais pas si on peut mettre la lenteur, mais on peut essayer !
Mamie la Tortue grimpa sur la scène (très lentement), mit un caillou dans la boîte, et attendit. Gustave secoua la boîte, la tapota, la fit pivoter et ouvrit grand les bras.
— Hourra, tu es débarrassée de ta lenteur !
Mamie la Tortue descendit (très lentement) de la scène, mais elle était si contente qu'elle souriait de toutes ses dents.
Bientôt, il n'y eut plus un seul animal dans la forêt qui ne voulut pas essayer la machine. Gustave devint célèbre, et tout le monde lui demandait : « Tu peux me prêter ta boîte magique ? » ou « Gustave, tu peux faire disparaître mon souci de la patte qui gratte ? » Gustave, lui, était ravi, mais il se demandait si sa machine était vraiment magique… ou si les animaux étaient surtout très contents de penser que leurs soucis s'envolaient.
Un matin, alors que Gustave cherchait des trèfles à quatre feuilles (pour voir si ça faisait vraiment de la chance), Lucette la Loutre arriva en courant.
— Gustave ! Il y a un problème !
— Quoi donc ?
— Eh bien… les soucis reviennent ! Anatole a retrouvé sa vieille chaussette, Mamie la Tortue est toujours aussi lente, et moi, je suis retombée dans une flaque ce matin !
Gustave se gratta la tête.
— Mince… Peut-être que la boîte n'est pas si magique que ça ?
Lucette haussa les épaules.
— On s'est bien amusés en tout cas !
Gustave éclata de rire.
— Oui, c'est vrai ! Et si on inventait autre chose ? Une machine à faire des grimaces, par exemple !
Lucette ouvrit de grands yeux et se mit aussitôt à tirer la langue, à gonfler les joues et à froncer le nez. Gustave fit pareil, et bientôt, toute la clairière résonna de leurs éclats de rire.
Chapitre 4 : Un final tout en rires
La nouvelle idée de Gustave fit le tour du village : organiser le premier concours de grimaces de la forêt de Chanterêve. Chacun se prépara avec un sérieux très… rigolo. Les frères Écureuils s'entraînaient devant un miroir avec des glands coincés dans les joues, Anatole le Renard essayait de plier ses oreilles en accordéon, et Mireille la Pie inventa la grimace « bec de tortue surprise ».
Le grand jour arriva. Tous les animaux se rassemblèrent autour d'une grande scène décorée de rubans et de ballons (gonflés à l'air de renard, parait-il plus odorant !). Monsieur Hibou, avec ses lunettes toutes propres, lança le concours d'une voix solennelle :
— Que le plus drôle gagne ! À vos grimaces !
Lucette la Loutre passa la première. Elle fit une grimace si étrange qu'on aurait dit qu'elle avait mangé une pomme de pin pas mûre. Tout le monde éclata de rire.
Les frères Écureuils arrivèrent ensuite, les joues pleines à craquer, et sortirent un à un des glands de leur bouche en poussant des « bloup ! » sonores. Les spectateurs étaient pliés en deux.
Anatole le Renard plia ses oreilles si fort qu'il faillit s'envoler, et Mamie la Tortue tira la langue si loin qu'on aurait dit qu'elle essayait d'attraper une feuille au loin.
Quand ce fut au tour de Gustave, tout le monde retenait son souffle. Il fit une grimace si surprenante – une oreille debout, l'autre couchée, le nez retroussé et les dents en avant – que même Monsieur Hibou faillit tomber de sa branche en riant.
À la fin, le jury (c'est-à-dire Mireille la Pie et un vieux mulot très sérieux) déclara que… tout le monde était gagnant.
Gustave monta sur scène et s'exclama :
— J'ai une dernière idée ! Si on organisait une fête pour célébrer les soucis disparus et les amis retrouvés ?
Tous les animaux applaudirent à tout rompre. Ils dansèrent, chantèrent, et partagèrent une montagne de gâteaux à la carotte, de noisettes grillées et de limonade à la sève de bouleau. Gustave se sentit le plus heureux des lapins, entouré de ses amis, avec ou sans machine magique.
À la fin de la journée, alors que la lune brillait au-dessus de la forêt enchantée, Gustave rentra chez lui, le cœur léger et la moustache frémissante. Il se dit qu'avec un peu d'imagination et beaucoup d'amis, on pouvait rendre chaque jour extraordinaire, même avec des soucis qui reviennent parfois.
Et dans son terrier, il se promit que demain, il inventerait la machine à fabriquer des câlins… ou peut-être celle à faire des gâteaux qui ne collent pas aux dents. Après tout, dans la forêt de Chanterêve, tout était possible, surtout quand on était un lapin aussi curieux que Gustave.