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Mythe fantastique 11 à 12 ans Lecture 36 min.

L’Étoile et la Flamme : Chroniques le Luminéa

Une fée orgueilleuse et un dragon vaniteux doivent s’allier pour retrouver la Pierre de Lune dérobée par un mystérieux Spectre des Ombres, et leur voyage révèle comment leurs talents complémentaires pourraient bien changer le destin de leur monde.

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Lysandra, jeune fée vingtenaire au visage déterminé, lève les mains en projetant une pluie de poussière d'étoiles argentée ; derrière elle, Ignis, un énorme dragon aux écailles dorées, en posture protectrice crache un flot de feu qui devient des plumes incandescentes ; au fond, le Spectre des Ombres, silhouette sans visage aux bras de fumée noire et volutes violettes, garde une grosse pierre de lune bleutée entourée de chaînes d'ombre ; la scène, dans une grotte-cathédrale de basalte avec mousse luminescente et brume violette, montre la fusion des magies : le feu d'Ignis sculpté par les filaments de Lysandra forme un phénix bleu et or qui frappe le Spectre, éclats lumineux et forts contrastes chaud/froid, style illustration vectorielle nette aux couleurs vives, textures simplifiées et composition diagonale adaptée à un livre jeunesse. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 : Poussière d'étoiles et complexes de supériorité

À Luminéa, si vous cherchiez l'incarnation parfaite de l'expression « petit mais teigneux », vous tombiez inévitablement sur Lysandra.

Lysandra était une fée, certes. Elle possédait des ailes irisées qui captaient la lumière de la lune pour la refléter en mille éclats chromatiques, donnant l'impression qu'elle transportait son propre arc-en-ciel. Elle passait le plus clair de son temps à survoler les Prairies Scintillantes, versant une poussière d'étoiles invisible sur les boutons de rose et les lys pour les forcer à exécuter des chorégraphies complexes sous la brise nocturne. C'était poétique. C'était magique.

C'était aussi une couverture idéale pour cacher le fait qu'elle avait le tempérament d'un frelon à qui l'on aurait volé son goûter.

« Plus à gauche, le pétale ! » cria-t-elle ce matin-là à un bégonia récalcitrant. « Tu manques totalement de rythme. Si les elfes de passage voient ça, ils vont croire que Luminéa est en pleine récession artistique ! »

Lysandra aimait le contrôle. Elle aimait l'élégance. Et, par-dessus tout, elle exécrait la grossièreté. Ce qui nous amène naturellement à la raison de ses migraines quotidiennes : les dragons.

De son point de vue, ces lézards géants surdéveloppés n'étaient que des catastrophes ambulantes. Ils détruisaient les écosystèmes avec leurs battements d'ailes cycloniques, brûlaient les forêts par simple réflexe d'éternuement et arboraient un complexe de supériorité absolument ridicule pour des créatures qui passaient la moitié de leur vie à dormir sur des tas de métaux rouillés.

« Heureusement qu'ils restent confinés de l'autre côté de la faille », s'enorgueillit-elle en époussetant sa robe de soie végétale.

Pendant ce temps, de l'autre côté de la forêt, dans les pics volcaniques et perpétuellement enfumés de Draconis, Ignis venait de rater son atterrissage.

Ce n'était pas de sa faute. Ses écailles dorées, qui brillaient comme un millier de soleils miniatures alignés, venaient de refléter un rayon de lumière directement dans ses propres yeux. Un comble pour un dragon. Il s'écrasa lamentablement dans un buisson de ronces noires, libérant un nuage de suie et une série de jurons étouffés.

Ignis se redressa, secoua sa queue massive avec une dignité feinte et inspecta ses griffes. Il était l'un des spécimens les plus majestueux de sa génération, et il le savait pertinemment. Son ego, de l'avis de ses congénères, était au moins aussi vaste que l'océan de lave qui entourait son nid.

Pourtant, sous cette armure de vanité et ces crocs acérés, Ignis cachait un secret honteux pour un prédateur suprême : il était un grand romantique.

Quand personne ne le regardait, il s'exerçait à cracher des flammes. Pas pour brûler des villages — quel manque de goût —, mais pour sculpter le feu. Son grand chef-d'œuvre du moment était un cœur parfait en fusion, qui flottait quelques secondes dans l'air avant de s'éteindre.

« Un art incompris », s'enflamma-t-il, littéralement, en ajustant sa posture.

S'il y avait bien une chose qu'Ignis ne supportait pas, c'étaient les fées. Ces moucherons prétentieux et hyperactifs qui passaient leur temps à jacasser, à briller de manière agaçante et à juger le reste du monde du haut de leurs quinze centimètres. Elles se croyaient le centre de l'univers sous prétexte qu'elles savaient faire pousser des légumes plus vite que la moyenne.

« Si jamais je croise un de ces moustiques magiques, je l'écrase entre deux phalanges », marmonna-t-il en s'envolant, ignorant superbement qu'une feuille de ronce était restée coincée au bout de son museau.

Le destin, qui possède un sens de l'humour particulièrement tordu, ne tarda pas à exaucer leurs vœux de non-rencontre.

Un message gravé sur une écorce de chêne sacré parvint simultanément aux deux protagonistes. L'expéditeur ? Eldrin, le Roi des Élémentaux. Un arbre millénaire si vieux qu'il avait connu le monde avant l'invention de la gravité, et dont la sagesse n'avait d'égale que sa lenteur exaspérante à formuler une phrase.

Quand Lysandra pénétra dans la clairière sacrée, ses ailes battant à un rythme nerveux, elle s'attendait à une réunion de crise au sommet. Pas à trouver un énorme lézard doré affalé sur la mousse sacrée, en train d'essayer de gober des mouches spirituelles.

« Oh, par tous les esprits de la forêt… Qu'est-ce que c'est que ça ? » lança Lysandra, s'arrêtant net en plein vol, les mains sur les hanches.

Ignis ouvrit un œil jaune reptilien, croisa le regard de la fée et laissa échapper un soupir qui fit roussir les herbes folles à trois mètres à la ronde.

« Super. Un moustique fluorescent. Eldrin, j'espère que tu as une tapette géante, parce que je ne vais pas tenir dix minutes.

— Comment as-tu osé m'appeler ? » s'offusqua Lysandra, volant directement à hauteur des yeux du dragon et pointant un index accusateur vers son museau. « Je suis Lysandra, maîtresse de la rosée et de la poussière astrale ! Toi, tu n'es qu'un sac à charbon doré !

— Silence… enfants du chaos… » gronda une voix profonde, basse et vibrante qui sembla monter du sol lui-même.

Eldrin, le vieil arbre, venait de s'éveiller. Ses yeux, formés par des nœuds dans son écorce de chêne, s'ouvrirent lentement. Des feuilles tombèrent de sa barbe de mousse alors qu'il les jaugeait tous les deux.

« Un mal… obscur… s'éveille… dans les replis… du monde… commença Eldrin.

— On peut abréger ? » murmura Ignis. « À ce rythme-là, le mal obscur sera mort de vieillesse avant qu'il ait fini son introduction. »

Lysandra lui jeta un regard noir qui aurait pu vitrifier du basalte.

« Respecte les anciens, espèce de brute décérébrée.

— La Pierre de Lune… continua Eldrin, imperturbable — ou simplement trop lent pour remarquer l'insolence. Volée par le Spectre des Ombres… Si la lumière ne revient pas… Luminéa s'éteindra… Seule l'alliance… de la plume et de l'écaille… de la flamme et de l'étoile… pourra…

— Attendez, attendez », coupa Lysandra, prise d'une panique soudaine. « Vous n'êtes pas en train de suggérer que je fasse équipe avec… l'allume-cigare sur pattes, là ?

— Travailler avec elle ? » rugit Ignis en se dressant sur ses pattes arrière et en déployant ses ailes dorées pour paraître menaçant, bien que le nid de ronces toujours coincé sur sa queue gâchât un peu l'effet. « Plutôt me transformer en crapaud de vase ! Elle va passer son temps à me donner des ordres avec sa voix de sifflet !

— Ma voix ne siffle pas ! » cria Lysandra, dont la voix monta d'une octave, sifflant effectivement.

« Vous devez… insista Eldrin, ses branches s'agitant pour clore la discussion. Sinon… tout est perdu. Partez… vers la Grotte des Ombres. Et que l'harmonie… soit avec vous. »

Sur ces mots, le Roi des Élémentaux ferma ses yeux de bois et se rendormit instantanément, laissant les deux pires ennemis de Luminéa face à face dans un silence de mort.

Lysandra regarda le dragon. Ignis regarda la fée.

« Bon, dit Ignis d'un ton sarcastique. Tu veux que je te porte dans une boîte d'allumettes, ou tu penses pouvoir traîner tes petites ailes jusqu'à la sortie de la clairière ? »

La guerre était officiellement déclarée.

Chapitre 2 : Des trolls, des phares et des piqûres d'abeille

Le voyage vers la Grotte des Ombres commença sous les meilleurs auspices, c'est-à-dire par un silence de plomb, uniquement rompu par le bruissement agacé des ailes de Lysandra et le bruit lourd des pas d'Ignis écrasant la végétation.

Pour une fée habituée à la légèreté de la brise, marcher — ou même voler — à côté d'un reptile de trois tonnes équivalait à voyager près d'un tremblement de terre portatif. À chaque pas d'Ignis, les fleurs magiques qu'elle avait mis des semaines à harmoniser se recroquevillaient de terreur.

« Tu pourrais lever les pieds ? » finit-elle par lancer, exaspérée, en flottant à quelques centimètres de ses narines fumantes. « Tu es en train de piétiner tout l'écosystème de la Basse-Clairière. Sans parler du bruit. On t'entend arriver depuis le royaume voisin. »

Ignis s'arrêta net, manquant de l'écraser sous son menton doré. Il grogna, une petite volute de fumée noire s'échappant de ses naseaux.

« C'est ce qu'on appelle de la prestance, le moustique. Les dragons ne se faufilent pas, ils s'imposent. Et si ma présence royale dérange tes petites oreilles délicates, tu n'as qu'à prendre de l'altitude. Ah, c'est vrai, j'oubliais… Il y a un léger vent de face de trois kilomètres à l'heure, tu risquerais de te faire emporter.

— Ma résistance au vent est excellente, sache-le. Et mon prénom, c'est Lysandra. Pas “le moustique”, ni “la mouche”, ni aucun autre membre de la famille des diptères.

— Noté, Lysand-machin », répliqua-t-il avec un sourire provocateur qui dévoila une double rangée de crocs acérés, mais impeccablement blancs.

Le paysage changea radicalement à mesure qu'ils approchaient de la lisière de la Forêt des Murmures Obscurs. La verdure éclatante de Luminéa laissa place à des arbres tordus, dont les branches semblaient vouloir attraper les passants. Le ciel lui-même s'assombrit, lourd d'une brume violette et épaisse.

C'était l'endroit idéal pour une embuscade. Et la forêt ne manqua pas à sa réputation.

Un grognement sourd retentit derrière un bosquet de ronces géantes. Puis un autre. Trois silhouettes massives, à la peau grisâtre et couverte de mousse, en sortirent. Des trolls des forêts. Ils n'étaient pas particulièrement intelligents, mais ils mesuraient quatre mètres de haut et maniaient des massues faites de troncs d'arbres déracinés.

« Tiens, du gibier », ricana le plus grand des trolls en fixant Ignis. « Un gros lézard doré. Ça fera une belle armure pour le chef.

— Un lézard ? » Ignis s'offusqua instantanément, ses écailles s'enflammant d'une lueur dorée si intense qu'elle dissipa la brume sur cinquante mètres. « Je suis un dragon de pure souche, espèce de tas de boue sur pattes !

— Ignis, imbécile, arrête ! » cria Lysandra en se plaquant une main sur le front. « Tu pourrais arrêter de briller comme un phare en plein océan ? Tu attires toutes les créatures hostiles du secteur !

— J'illumine notre victoire, nuance ! » répliqua le dragon en prenant une grande inspiration.

Il cracha une immense vague de flammes dorées vers le premier troll. Le monstre hurla, les fesses en feu, et se jeta dans un marécage proche pour s'éteindre. Mais les deux autres trolls, furieux, chargèrent en brandissant leurs massues. L'un d'eux visa directement l'aile gauche d'Ignis.

« Attention, grosse bête ! » lança Lysandra.

D'un geste vif, elle projeta une poignée de poussière d'étoiles concentrée directement dans les yeux du troll attaquant. La poudre magique explosa en un feu d'artifice miniature, aveuglant la créature, qui commença à frapper frénétiquement dans le vide et assomma par inadvertance son propre compagnon.

Ignis profita de la confusion pour balayer le dernier troll d'un magistral coup de queue, l'envoyant valser dans le décor.

Le calme revint aussi vite qu'il avait disparu. Ignis se tourna vers Lysandra, un sourcil reptilien levé. Il s'apprêtait à la remercier, mais son ego reprit rapidement le dessus.

« Et toi, tu pourrais arrêter de piquer comme une abeille énervée ? J'avais totalement la situation en main.

— Ah oui ? » ironisa la fée en époussetant un reste de magie de ses doigts. « C'est pour ça que la massue de ce troll allait redécorer tes jolies écailles ? Avoue-le : sans moi, tu serais déjà transformé en sac à main de luxe pour troll. »

Ignis bougonna quelque chose d'inintelligible, refusant de croiser son regard. Pourtant, alors qu'il reprenait la marche, il ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil discret à la petite fée qui volait désormais un peu plus près de lui.

Sa magie était rapide, précise et, bien qu'il ne l'avouerait jamais à voix haute… plutôt élégante.

Chapitre 3 : De l'art de l'aquaplanage et des combustibles romantiques

La Forêt des Murmures Obscurs portait effroyablement bien son nom. Les arbres murmuraient des insanités à voix basse, le sol avait la consistance d'une soupe de potiron périmée et l'ambiance générale rappelait une fin de soirée ratée dans une taverne de gobelins.

Lysandra flottait à un bon mètre du sol, évitant soigneusement de salir ses bottines en écorce tressée. Elle jetait des regards en biais à Ignis, qui ouvrait la marche avec la délicatesse d'un bélier de siège. Le dragon avait troqué son arrogance flamboyante contre une moue boudeuse qui lui donnait l'air d'un lézard de trois tonnes à qui l'on aurait refusé son dessert.

« Tu sais, commença Lysandra en ajustant un halo de lumière violette autour d'eux pour repousser les moustiques de la taille d'un pigeon, ton sens de l'orientation est presque aussi impressionnant que ton humilité. Ça fait trois fois qu'on passe devant ce rocher en forme de crâne de rat. »

Ignis s'arrêta si brusquement que la fée faillit s'encastrer dans sa crête dorsale. Il tourna la tête, une fumerolle noire s'échappant de sa narine gauche.

« Primo, ce n'est pas un crâne de rat, c'est une formation géologique complexe, répliqua-t-il d'une voix qui fit vibrer la boue sous leurs pieds. Deuxio, si les fées passaient moins de temps à critiquer et plus de temps à utiliser leur boussole interne magique — dont tu te vantes toutes les cinq minutes —, on ne serait pas en train de patauger dans ce bouillon de culture.

— C'est un ruisseau scintillant, Ignis. Enfin, d'après la carte. Pour l'instant, ça ressemble surtout à l'égout personnel du Spectre des Ombres. »

Ils arrivèrent enfin devant ledit ruisseau. Le cours d'eau, qui aurait dû être un havre de paix selon les vieux grimoires, bouillonnait d'une eau bleu nuit, presque violette, dégageant des étincelles magiques quelque peu instables. Des nénuphars géants et carnivores s'y agitaient, claquant des dents dès qu'une mouche passait à leur portée.

« Bon, fit Ignis en déployant ses ailes dorées avec un bruit de soie lourde. Le calcul est simple. Je passe au-dessus. Toi, tu… je ne sais pas, tu trouves un morceau de bois pour faire du rafting ? Ou tu t'accroches à ma queue ? Quoique, je tiens à mes écailles : je n'ai pas envie d'attraper des puces magiques.

— Je te signale, ô grand lézard décérébré, que mes ailes fonctionnent parfaitement », grinça Lysandra, les joues rouges de frustration. « Regarde et apprends. »

Voulant prouver sa supériorité aérienne et clouer le bec à ce prétentieux en surpoids, Lysandra prit son élan. Elle s'élança au-dessus de l'eau, exécutant une vrille élégante qui laissa une traînée de poussière d'étoiles argentée dans son sillage. C'était parfait. C'était digne d'un manuel de vol pour l'élite de Luminéa.

C'était sans compter sur la turbulence magique générée par un courant d'air chaud ascendant, gracieusement fourni par les naseaux d'Ignis, qui venait de soupirer.

Le changement de pression fut immédiat. Les ailes de Lysandra perdirent toute portance. Elle tenta de se rétablir, mais un nénuphar géant choisit précisément cet instant pour sauter hors de l'eau et tenter de la gober. Dans un réflexe de panique, elle esquiva, perdit l'équilibre et entama une descente vertigineuse qui se termina par un plongeon des plus mémorables.

Plouf.

L'eau magique était glaciale et lourde comme du sirop. Lysandra remonta à la surface, crachant de l'eau violette, ses cheveux collés au visage et ses ailes irisées totalement détrempées, pendant lamentablement comme des feuilles de laitue cuites.

« Au secours ! » tenta-t-elle de crier, mais le courant l'entraînait déjà vers une cascade de ronces pointues.

Avant qu'elle ait pu formuler une insulte digne de ce nom envers les lois de la physique, une ombre immense obscurcit le ciel. Une énorme patte dorée, dotée de griffes acérées mais étonnamment agiles, fendit l'eau. Avec une délicatesse chirurgicale que l'on n'aurait jamais soupçonnée chez une telle créature, Ignis la cueillit au vol.

Le dragon se posa lourdement sur la rive opposée, secoua ses pattes pour enlever la boue et déposa Lysandra sur un tapis de mousse sèche.

Il se pencha vers elle, son immense museau à seulement quelques centimètres de sa petite silhouette grelottante. Ses grands yeux jaunes brillaient d'une lueur étrange, un mélange de panique dissimulée et d'amusement féroce.

« Tu es vraiment maladroite pour une fée, dit-il, le ton dégoulinant de sarcasme, bien que sa voix eût un léger tremblement qu'il ne put masquer. La chorégraphie aquatique était intéressante, mais la réception manque cruellement de grâce. »

Lysandra essora sa robe en lui jetant un regard noir qui aurait pu calciner un chêne centenaire. Son cœur battait la chamade, à la fois à cause de la frayeur et de la sensation étrange de s'être sentie si… en sécurité entre ses griffes.

« Et toi, tu es vraiment lent pour un dragon, répliqua-t-elle en toussant un peu d'eau. J'ai eu le temps de revoir toute ma vie défiler avant que tu daignes bouger ta grosse queue dorée. »

Malgré la pique, un sourire involontaire s'invita sur ses lèvres trempées. Ignis la regarda, surpris, puis laissa échapper un rire grave, un grondement qui fit vibrer la cage thoracique de la fée.

« Allez, assieds-toi là, le moustique mouillé », dit-il d'un ton plus doux.

Il s'allongea en cercle autour d'elle, formant un rempart contre le vent glacial de la forêt. Puis, concentrant sa magie intérieure, il fit monter la température de ses écailles dorées. Une douce et réconfortante chaleur commença à émaner de son corps, transformant la mousse humide en un cocon parfaitement douillet.

Lysandra se blottit contre le flanc du dragon, oubliant instantanément sa fierté. Ses ailes commencèrent à sécher, crépitant doucement sous l'effet de la chaleur.

« Tu triches, murmura-t-elle, les yeux mi-clos. Tu es un radiateur sur pattes.

— C'est le privilège des races supérieures », répondit Ignis, bien qu'il eût soigneusement replié son aile au-dessus d'elle pour la protéger des courants d'air. « Dis-moi, Lysandra… ta poussière d'étoiles, là. Ça ne sert qu'à faire danser des légumes, ou tu sais faire des choses utiles ?

— Des choses utiles ? Regarde ça, espèce de lézard sans culture. »

Elle leva la main droite, soufflant une infime pincée de poudre scintillante vers les volutes de fumée qui s'échappaient des naseaux d'Ignis. Au contact de la magie de la fée, les étincelles de feu du dragon ne s'éteignirent pas. Elles se transformèrent, changeant de couleur pour devenir des pétales de roses de feu, bleues et dorées, qui se mirent à danser en harmonie dans l'air nocturne.

Ignis écarquilla les yeux. C'était exactement ce qu'il essayait de faire depuis des siècles dans sa grotte, sans jamais y parvenir à cause de la brutalité de ses flammes.

« Comment tu… commença-t-il, fasciné.

— C'est de l'art, Ignis. Ta flamme a la force, ma magie a la structure », dit-elle doucement, son regard plongeant dans le sien.

Pour la première fois depuis leur départ, le silence qui s'installa entre eux n'était plus lourd de reproches, mais chargé d'une électricité nouvelle, bien plus dangereuse que la magie du Spectre des Ombres.

Ils se regardèrent, réalisant que la frontière entre l'irritation et la fascination était terriblement mince.

Chapitre 4 : L'Harmonie des Éléments et le Crépuscule des Ombres

L'entrée de la Grotte des Ombres ressemblait à une immense mâchoire de pierre noire, crachant un souffle glacial qui gelait la terre à plusieurs mètres à la ronde. À l'intérieur, les ténèbres n'étaient pas simplement une absence de lumière : elles étaient vivantes. Elles pulsaient, s'étiraient comme des tentacules gluants le long des parois de basalte et dévoraient le moindre reflet.

Lysandra sentit un frisson courir le long de ses ailes. Ses sens magiques saturaient sous l'effet d'une angoisse sourde.

Ne faiblis pas, se répéta-t-elle en serrant les poings. Tu es une fée de la Haute-Cour. Tu as survécu à des conseils politiques de quatre heures. Ce n'est pas un tas de poussière maléfique qui va te faire plier.

Pourtant, ses ailes vibrèrent à un rythme erratique.

C'est alors qu'une masse tiède et imposante se cala contre son flanc. Les écailles d'Ignis effleurèrent son épaule, et la simple proximité de sa chaleur fit reculer l'angoisse de la fée.

Regarde-la, pensait Ignis en fixant l'obscurité béante. Elle est minuscule. Une seule de ces ombres pourrait l'avaler tout entière. S'il lui arrive quelque chose… Non. Rien ne l'atteindra tant qu'il me restera un souffle de vie.

L'arrogance habituelle du dragon s'était muée en une détermination féroce et protectrice. Il redressa la tête, ses yeux jaunes fendant le noir comme deux lames de soufre.

« Reste derrière moi, le moustique, murmura-t-il, sa voix basse dépouillée de son habituel sarcasme. Si les choses tournent mal, tu t'envoles. Compris ?

— Même pas en rêve, le lézard », répliqua-t-elle dans un souffle, bien que son cœur manquât un battement devant l'intensité de son regard. « On est venus ensemble, on repart ensemble. Et puis, qui va rallumer tes fesses si tu te fais éteindre ? »

Un sourire sauvage étira les babines d'Ignis.

« Alors, en route. »

Ils s'enfoncèrent dans les profondeurs de la terre. Le silence était oppressant, brisé seulement par le cliquetis des griffes d'Ignis sur la roche. Soudain, au centre d'une immense cathédrale souterraine, la température chuta sous zéro.

Flottant au-dessus d'un autel de pierre, la Pierre de Lune irradiait d'une lueur captive, étouffée par des chaînes faites de pure noirceur. Devant elle, la brume s'aggloméra pour former une silhouette gigantesque, dépourvue de visage, dotée de longs bras squelettiques et d'yeux incandescents semblables à des braises mortes : le Spectre des Ombres.

« Mortels insignifiants… siffla le Spectre, sa voix résonnant directement dans leurs esprits comme un grattement d'ongles sur de la pierre. Vous osez profaner mon sanctuaire ? Votre lumière nourrira mon éternité. »

Le Spectre leva une main, et une vague d'ombres compactes, acérées comme des lances de givre, fondit sur eux.

« Ne bouge pas ! » hurla Ignis.

Le dragon se jeta en avant, déployant ses ailes dorées pour former un bouclier vivant. Les lances de ténèbres percutèrent ses écailles avec le bruit strident du métal contre une enclume. Ignis rugit de douleur. Le froid du Spectre filtrait à travers son armure, menaçant d'engourdir ses muscles.

C'est trop lourd, trop froid, pensa-t-il, ses pattes fléchissant sous l'impact. Je ne tiendrai pas un autre assaut comme celui-là.

Lysandra vit le doute et la douleur traverser les yeux du dragon. Une colère monumentale, qu'elle n'aurait jamais cru possible de ressentir, embrasa tout son être.

Personne ne touche à mon dragon.

« Ignis, baisse-toi ! » cria-t-elle.

La fée s'éleva en flèche vers la voûte de la grotte. Elle ferma les yeux, puisant dans les réserves les plus profondes de son essence astrale. Ses ailes s'illuminèrent d'un éclat si violent que la grotte entière fut baignée d'une lumière blanche, crue, insoutenable pour les créatures de l'ombre.

Elle projeta ses mains en avant.

« Lux Perpetua ! »

Des filaments de poussière d'étoiles pure, transformés en rayons de lumière incandescente, vinrent frapper le Spectre. La créature hurla, poussant une plainte stridente qui fit trembler les stalactites. Les ténèbres qui enveloppaient la Pierre de Lune commencèrent à s'effilocher.

« Joli coup, la fée ! » cria Ignis en se redressant, sa force ravivée par la démonstration magique de sa partenaire.

Mais le Spectre n'était pas vaincu. Furieux d'avoir été blessé par une si petite créature, il ignora le dragon et projeta un vortex de vide absolu directement sur Lysandra.

La force d'aspiration fut si violente que la magie de la fée se brisa. Elle fut projetée contre la paroi rocheuse, ses ailes s'éteignant d'un coup. Elle commença à chuter, inconsciente, vers le gouffre qui bordait l'autel.

Non !

Pour Ignis, le temps s'arrêta. Une panique viscérale, un vide plus terrifiant que toutes les ombres du monde, lui tordit les entrailles. L'idée même que Lysandra puisse disparaître lui était intolérable. Son cœur de dragon propulsa une vague de sang brûlant à travers ses veines. L'ego avait disparu, la vanité n'était plus. Il ne restait qu'un instinct pur, brûlant, absolu.

Il ne réfléchit pas. Il ne calcula pas sa trajectoire. Il se détendit et plongea à l'horizontale, fendant l'air comme une comète dorée.

Il la rattrapa à quelques centimètres du gouffre, la protégeant de ses pattes antérieures et amortissant leur chute contre le sol dans un fracas de poussière et de débris. Il ouvrit ses griffes en tremblant.

Lysandra ouvrit les yeux, faible, mais vivante.

« Tu… tu as encore ruiné ton atterrissage », murmura-t-elle avec un faible sourire sarcastique, bien que des larmes de soulagement brillassent dans ses yeux.

« Tais-toi et accroche-toi, répondit Ignis, la voix rauque d'émotion. On finit ça. Ensemble. »

Le Spectre se tenait au-dessus d'eux, rassemblant toutes les ombres de la grotte pour lancer un assaut final dévastateur. La pièce s'assombrit totalement, la brume noire s'élevant comme une marée mortelle.

Lysandra se redressa, tendant la main vers le museau d'Ignis.

« Tu te souviens de ce qu'on a fait au campement ? La force et la structure. La flamme et l'étoile.

— Je m'en souviens », dit Ignis, les yeux brillant d'une confiance absolue en elle. « Faisons-les danser. »

Ignis prit la plus grande inspiration de sa vie, ses poumons se gonflant d'un feu purifié par son attachement à la fée et par sa rage de la protéger. Au même moment, Lysandra canalisa le reste de sa poussière d'étoiles, entrelaçant sa magie lumineuse directement autour des crocs du dragon.

Quand Ignis cracha son feu, ce ne fut pas une simple flamme. Ce fut un torrent de feu doré et argenté, un maelström de lumière liquide façonné par la magie géométrique de Lysandra.

La flamme prit la forme d'un phénix de feu stellaire, déployant des ailes de lumière pure qui balayèrent les ténèbres comme de simples fétus de paille.

Le Spectre des Ombres n'eut même pas le temps de hurler. Percuté de plein fouet par cette alliance impossible de l'écaille et de la plume, il se volatilisa instantanément, purifié par l'harmonie des deux éléments.

La grotte redevint silencieuse. Les chaînes autour de la Pierre de Lune se brisèrent, et le joyau tomba doucement sur le sol, illuminant la pièce d'une lueur apaisante et sereine.

Ignis retomba sur ses pattes, épuisé, de la fumée magique s'échappant de ses naseaux. Lysandra se posa délicatement sur son museau, fatiguée, mais rayonnante.

Ils se regardèrent pendant ce qui sembla durer une éternité.

« Tu n'es pas si mal… pour un dragon, admit Lysandra, sa voix douce et tremblante d'une émotion nouvelle.

— Et toi… tu n'es pas si insupportable… pour une fée », répondit Ignis avec un sourire tendre, approchant délicatement sa tête pour presser son museau contre elle.

La prophétie d'Eldrin s'était réalisée. Mais, dans le cœur des deux anciens ennemis, une magie bien plus ancienne et plus puissante venait de naître.

Chapitre 5 : Le Triomphe et les Nouveaux Horizons

Le voyage de retour vers la clairière sacrée d'Eldrin n'avait plus rien à voir avec la marche funèbre du départ. La Pierre de Lune, précieusement calée dans une sacoche de cuir végétal que Lysandra s'était empressée de fixer solidement sur le dos d'Ignis — « Pour éviter que tu ne la gobes par inadvertance », avait-elle précisé avec son esprit de répartie habituel —, diffusait une clarté douce qui semblait soigner la forêt à chacun de leurs pas.

Mais la transformation la plus spectaculaire n'était pas celle du paysage.

Lysandra ne flottait plus à un mètre de distance pour éviter les secousses du dragon. Elle était confortablement installée juste derrière la crête cervicale d'Ignis, là où les écailles dorées étaient les plus douces et les plus chaudes. Elle utilisait un brin de poussière d'étoiles pour polir minutieusement une écaille légèrement ternie par le combat contre le Spectre.

« Tu sais, dit-elle en lissant ses ailes irisées, désormais sèches et plus brillantes que jamais, si on m'avait dit un jour que je deviendrais esthéticienne pour reptile géant, j'aurais probablement transformé le messager en crapaud. »

Ignis laissa échapper un grondement sourd, une vibration de pure satisfaction qui fit presque ronronner sa cage thoracique.

« Considère cela comme un privilège unique, le moustique. Mes congénères de Draconis paieraient des fortunes en lingots d'or pour un tel traitement. Et puis, avoue que la vue est beaucoup plus belle d'ici que depuis ta pelouse.

— La vue sur tes grandes oreilles dorées ? C'est discutable », répliqua-t-elle avec sarcasme, bien qu'elle se fût discrètement appuyée contre son cou. « Mais je dois admettre que ton dos est un moyen de transport étonnamment aérodynamique. Pour un gros lézard.

— L'élite du vol, je te l'ai déjà dit. »

Lorsqu'ils pénétrèrent enfin dans la clairière sacrée, l'ambiance changea. Les élémentaux, les petites fées sylvestres et les esprits de la forêt s'étaient rassemblés en cercle. Un murmure de stupéfaction courut dans la foule en voyant la fée la plus têtue du royaume fièrement juchée sur le dragon le plus vaniteux des montagnes, tous deux intacts et porteurs de la relique sacrée.

Eldrin, le Roi des Élémentaux, ouvrit lentement ses grands yeux d'écorce. Ses branches frémirent d'une émotion rare.

« Vous avez… réussi… gronda sa voix millénaire, faisant vibrer la mousse du sol. La lumière… est de retour. »

Ignis fit un pas en avant, redressant la tête avec sa superbe habituelle, tandis que Lysandra faisait flotter la Pierre de Lune jusqu'aux branches d'Eldrin.

Le joyau s'enchâssa parfaitement dans le cœur du vieil arbre, et une onde de magie pure, verte et dorée, se propagea instantanément à travers tout Luminéa, ressuscitant les fleurs fanées et chassant définitivement les dernières brumes noires.

« Ce ne fut qu'une simple formalité, vieux chêne, lança Ignis en croisant ses pattes avant, tentant de masquer la fatigue qui engourdissait encore ses muscles. Le Spectre manquait cruellement de répondant face à notre… talent.

— Surtout face à notre organisation », corrigea Lysandra en descendant voltiger à ses côtés. « Quelqu'un devait bien s'assurer que Sa Majesté dorée ne confonde pas sa gauche et sa droite pendant le combat. »

Les créatures de la forêt éclatèrent de rire, et même Eldrin laissa échapper un bruissement de feuilles qui ressemblait fort à un gloussement.

« Vous avez sauvé… notre monde… reprit l'arbre sacré. Mais vous avez aussi… brisé… une malédiction bien plus ancienne… celle de l'ignorance. Regardez-vous. »

Lysandra et Ignis se tournèrent l'un vers l'autre. Le sarcasme s'évapora un instant, remplacé par une complicité évidente. Ils ne voyaient plus un rival agaçant ou un monstre destructeur. Ils voyaient leur égal, leur double inversé, la pièce manquante de leur propre magie.

« Alors, murmura Ignis, ses grands yeux jaunes ancrés dans les siens, qu'est-ce qu'on fait maintenant, la fée ? Tu retournes faire danser tes bégonias ?

— Seulement si tu viens faire le radiateur pour le public », répondit Lysandra avec un sourire radieux. « Et puis, il paraît que la Haute-Cour des fées manque cruellement d'animation. Un dragon qui sculpte des cœurs de feu dans le ciel, ça devrait stimuler leur diplomatie. »

Épilogue

Le temps passa, et la légende de la Fée et du Dragon devint le conte le plus célèbre de Luminéa et de Draconis.

On ne parlait plus d'eux comme de deux ennemis forcés de coopérer, mais comme du duo le plus redoutable et le plus excentrique que le monde magique ait jamais connu.

Chaque soir, sous la lumière retrouvée de la lune, un spectacle unique s'offrait aux habitants du royaume : une petite silhouette irisée guidant une immense comète dorée à travers les nuages.

Et, si vous tendiez bien l'oreille, entre deux explosions de pétales de feu et de poussière d'étoiles, vous pouviez encore entendre leurs éclats de rire et leurs piques sarcastiques résonner dans le vent, prouvant que l'amour véritable n'a pas besoin d'être parfait…

Il a seulement besoin d'avoir du répondant.

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Auteur·rice de cette histoire : Kitty SURENA


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