Chapitre 1 : Le grésillement du matin
Dans la petite ville de Vieux-Chaussure, personne ne savait qu'un vrai magicien habitait au fond d'une ruelle crottée, derrière un potager qui poussait des carottes tordues et des radis qui avaient l'air de se moquer du monde. Enfin, « magicien »… c'était vite dit. On aurait plutôt parlé de Gabin, neuf ans, oreilles en éventail, regard en coin, et chaussettes toujours dépareillées. Ce matin-là, Gabin avait décidé de réparer la baguette magique de son oncle Pétrus, qui n'avait de magique que son drôle de bruit : à chaque utilisation, elle grésillait comme une vieille radio et lançait des miettes de pain.
Gabin traversa la cuisine en marchant sur la pointe des pieds, évitant le chat Flamby qui dormait sur le tapis, les pattes en l'air. Il glissa la baguette dans sa poche et fila dans le jardin. Tout était calme, sauf le vent qui jouait dans les feuilles et le chant lointain d'une poule décidée à pondre sur la tête d'un nain de jardin.
Il s'arrêta près du grand chêne, déplia la baguette et la fixa d'un air concentré. « Tu vas marcher droit aujourd'hui ! » marmonna-t-il. Il la secoua. Pfft… une pluie de miettes s'échappa du bout, recouvrant ses chaussures. Gabin soupira. La baguette était aussi capricieuse qu'une grenouille qui refuse de sauter.
En relevant la tête, il aperçut son amie Maëlle, qui passait sa tête par-dessus la haie. « Tu joues à la baguette-pain grillé, Gabin ? » lança-t-elle en riant.
« C'est pas drôle, Maëlle. Je dois la réparer. Oncle Pétrus compte sur moi. »
Maëlle s'approcha, le sourire en coin. « On pourrait demander à la sorcière du grenier. Elle sait tout sur tout. »
Gabin haussa les épaules, mais son cœur fit un bond. La sorcière du grenier, c'était en réalité Mamie Zaza, la voisine, qui avait la réputation de transformer les limaces en spaghettis. Il n'était pas certain que ce soit vrai, mais dans une histoire comme la sienne, tout pouvait arriver.
Chapitre 2 : Chez Mamie Zaza
Mamie Zaza habitait dans une maison qui sentait la confiture de groseilles et les vieux grimoires. Elle portait toujours un châle violet plein de poils de chat, et ses lunettes glissaient sur son nez à chaque phrase.
Gabin et Maëlle toquèrent à la porte. Un corbeau en tricot les salua d'un « Croâ ! » faussement effrayant. La porte grinça, et Mamie Zaza apparut, un balai sous le bras.
« Ah, mes petits radis, vous venez me piquer mes bonbons ou mes secrets ? »
« C'est la baguette de mon oncle, Mamie Zaza. Elle fait n'importe quoi ! Regarde… »
Gabin montra la baguette. Il la pointa vers un pot de fleurs. « Abracada… crouton ! » Un nuage de miettes s'abattit sur le géranium, qui éternua.
Mamie Zaza éclata de rire. « Oh, elle a l'air en pleine forme, ta baguette. Mais tu veux qu'elle fasse quoi ? »
« De la vraie magie, répondit Gabin. Pas des sandwichs pour oiseaux ! »
Mamie Zaza attrapa la baguette, l'examina sous tous les angles, la renifla, puis la secoua. Cette fois, rien. Pas même une miette.
« Ah, je vois. Elle a besoin d'un ingrédient spécial… et d'un brin de persévérance. »
Maëlle enchaîna aussitôt : « Lequel, d'ingrédient ? »
« Le rire d'un crapaud qui a peur des moustiques ! » déclara Mamie Zaza d'un ton solennel.
Gabin et Maëlle échangèrent un regard perplexe. Trouver un crapaud, facile. Mais le faire rire… et surtout, le faire rire de peur ? C'était une mission pour deux vrais aventuriers.
Chapitre 3 : Le grand quiproquo des crapauds
Au bord de l'étang, Gabin et Maëlle fouillaient sous les nénuphars. Le soleil dansait sur l'eau, et des libellules tournaient en rond comme des avions en papier ivres.
« Là, un crapaud ! » chuchota Maëlle en pointant du doigt un gros bonhomme vert qui semblait méditer sur un caillou.
Gabin s'approcha, baguette en main. « Salut, Monsieur Crapaud. Tu ne voudrais pas rigoler un peu ? Juste un éclat de rire, pour dépanner une baguette…»
Le crapaud fixa Gabin d'un air grave. Pourtant, à l'instant où une moustique atterrit sur sa tête, il fit un bond spectaculaire. Maëlle n'en pouvait plus de rire. Le crapaud, vexé, gonfla ses joues et fit un bruit étrange, mi-croassement, mi-gargouillis. Était-ce un rire de crapaud apeuré ? Difficile à dire.
Gabin tendit la baguette. Un éclat de lumière jaillit, mais au lieu de réparer la baguette, il fit pousser une fleur de pain complet au bord de l'étang. Maëlle applaudit. Gabin, lui, fronça les sourcils.
« Bon, ce n'est pas encore ça… Peut-être faut-il plus d'ingrédients ? »
Soudain, une ribambelle de grenouilles débarqua, prises de fou rire en voyant le crapaud faire la girouette. L'étang résonna de croassements et de gloussements.
Gabin, inspiré, lança la baguette vers le ciel. « Que la magie du rire me serve ! »
Un arc-en-ciel de miettes s'abattit sur lui et Maëlle. Résultat : ils étaient couverts de pain, mais la baguette n'avait pas l'air mieux.
« On dirait que la magie aime faire des blagues… » soupira Gabin.
« Ou alors, elle adore le pain ! » rigola Maëlle.
Chapitre 4 : Le marché des magiciens maladroits
Le samedi, le marché de Vieux-Chaussure était le théâtre de toutes les bizarreries. On y trouvait des pommes qui miaulaient, des fromages qui récitaient des poèmes, et surtout, une ribambelle de magiciens en herbe venus vendre leurs inventions foireuses.
Gabin, la baguette sous le bras, et Maëlle, le nez en l'air, déambulaient entre les étals. Un vieux monsieur vendait des chapeaux qui faisaient pousser des oreilles, une dame tricotait des chaussettes invisibles, et au fond, un petit stand proposait des « Réparateurs de tout, sauf les cœurs brisés ».
Gabin s'approcha du réparateur, un jeune garçon à lunettes épaisses qui lisait un manuel intitulé « La Magie pour les Nuls et les Paresseux ».
« Tu répares les baguettes ? » demanda Gabin.
Le garçon haussa les épaules. « Je peux essayer, mais attention. Parfois, les objets magiques ont leur caractère. »
Il prit la baguette, la tapota, chuchota quelques formules : « Bidiboum, baguette, n'en fais qu'à ta tête ! » Un nuage violet s'échappa du manche. La baguette se tortilla, éternua deux fois, puis… se transforma en cuillère.
Maëlle s'écroula de rire. « Elle n'en fait vraiment qu'à sa tête ! »
Gabin sentit monter une larmichette. Et si sa mission était impossible ? Mais il ravala sa tristesse et déclara : « Elle a juste besoin d'être écoutée. Peut-être qu'on ne lui a jamais demandé ce qu'elle voulait, à cette baguette. »
Le réparateur et Maëlle le regardèrent, étonnés. Gabin prit la cuillère-baguette, la serra contre lui et chuchota doucement : « Tu veux bien m'aider à faire de la vraie magie, s'il te plaît ? »
Un léger tremblement. La cuillère reprit forme de baguette, et une lueur dorée brilla à son extrémité.
Chapitre 5 : La farandole des promesses
Le soir, Gabin rentra chez lui, la baguette toujours dans sa poche. Il s'assit dans le jardin, sous le vieux chêne, et observa les étoiles qui perçaient le ciel comme des confettis de lumière. Maëlle l'avait suivi, un panier à la main.
« Tu sais, dit-elle, la magie, ce n'est peut-être pas ce qu'on croit. C'est peut-être juste croire très fort qu'on peut réparer les choses. »
Gabin sourit. Il caressa la baguette, qui semblait moins capricieuse maintenant qu'il l'avait écoutée. Il pointa la baguette vers le ciel.
« Magie, promets-moi de toujours faire rire Maëlle, de protéger Flamby, de faire pousser des rêves, et de ne jamais oublier d'être gentil. »
Le bout de la baguette brilla de mille couleurs. Soudain, dans le panier de Maëlle, apparurent des promesses en papier : « Je promets de ne pas me décourager », « Je promets de toujours écouter », « Je promets de rire même quand il pleut. »
Maëlle lut les promesses à haute voix, la voix vibrante de joie. Gabin éclata de rire, heureux comme jamais.
Le chat Flamby s'étira, la lune se leva, et dans le jardin de Vieux-Chaussure, la magie du quotidien fit des cabrioles jusqu'au matin. Car parfois, il suffit d'un panier de promesses et d'un brin de persévérance pour réparer tout ce qui compte.