Chapitre 1 : L'expert du matin
Coquenpâte, le coq à la crête flamboyante, se réveilla avec un panache inégalé. Il avait décidé, ce jour-là, que rien ne résisterait à son intelligence. En sautant du haut de sa branche, il bombarda la basse-cour d'annonces grandioses.
— Approchez, approchez ! s'exclama-t-il en gonflant le jabot. Aujourd'hui, je vais bâtir la plus grande pyramide d'animaux de toute l'histoire de la forêt. Une pyramide si haute… qu'on verra ma crête depuis la lune !
Autour de lui, les oreilles se dressèrent, les queues frémirent. Monsieur Grincheux, le blaireau qui n'aimait rien ni personne, secoua la tête.
— Encore une de tes idées extravagantes, Coquenpâte… Ça va finir comme ta fusée à carottes.
— Silence, scientifique du dimanche ! rétorqua fièrement Coquenpâte. J'ai TOUT prévu. D'ailleurs, j'attends mes assistants. Où sont-ils passés, ces mollassons ?
Au même instant, Plouf le castor déboula, traînant derrière lui une longue ficelle qui zigzaguait comme un serpent, tout en s'emmêlant autour de ses pattes.
— Oups ! cria Plouf en dérapant. J'ai… j'ai peut-être accroché la ficelle de la balançoire, la corde du pont et… ah, la queue du hérisson.
Un hérisson mal luné sortit du buisson, la ficelle enroulée comme un turban sur la tête, grognant comme un orage miniature.
Coquenpâte, imperturbable, leva la patte.
— Parfait ! Juste ce qu'il faut pour attacher notre pyramide.
Personne n'était vraiment sûr de ce que Coquenpâte voulait dire, mais sa confiance était si grande qu'ils lui donnèrent leur confiance — ou du moins, un soupçon de curiosité.
Chapitre 2 : L'organisateur désorganisé
La scène du grand exploit serait la rivière, dont le courant babillait des chansons sous le soleil du matin. Sur le rivage, un attroupement d'animaux admirait les préparatifs. Un ragondin au pelage ébouriffé, connu sous le nom de Bazar, s'agitait comme un chef d'orchestre endormi.
— Mais non, mais non, pas comme ça ! s'écria Bazar en agitant une feuille de nénuphar. Pour une pyramide réussie, il faut… il faut bien… euh… où est mon plan ? demanda-t-il soudain, fouillant dans tous ses poils.
Coquenpâte s'approcha, sûr de lui.
— Pas besoin de plan ! J'ai tout ici ! dit-il en tapotant son crâne. La pyramide, c'est une question de logique : les plus petits en haut, les plus gros en bas. Facile ! Regardez bien et prenez des notes, les amis.
Bazar, débordé, tentait d'organiser la file : lapins à gauche, grenouilles à droite, canards au centre, et surtout, pas de mélange ! Mais au bout de deux minutes, tout était sens dessus dessous. Un hérisson se retrouvait entre deux loutres, un mulot sous un blaireau, et trois grenouilles avaient disparu, happées par le nénuphar flottant.
Coquenpâte, profondément convaincu de sa science, désigna la rivière d'un geste dramatique.
— Place à la science ! Place à l'audace ! Que le radeau avance ! lança-t-il, alors que Plouf poussait une sorte de plateforme branlante faite de bouts de bois, de ficelle emmêlée (merci Plouf !), et d'une vieille écharpe oubliée.
— Ça flotte, c'est sûr ? demanda timidement un écureuil.
— Absolument ! affirma Coquenpâte. Je l'ai vu dans un rêve.
Chapitre 3 : Radeau, ficelle et catastrophe
Tout le monde grimpa sur le radeau. Coquenpâte, bien décidé à prouver son génie, ordonna la formation :
— Blaireau, tu te mets en bas. Tu es solide comme un rocher ! Ensuite, Plouf et Bazar. Puis les canards. Les grenouilles, tout en haut, pour le spectacle !
À grand renfort de “Un, deux, trois, hop !”, la pyramide se monta. Le blaireau grimaçait sous le poids, les castors se tortillaient, les canards glissaient, et les grenouilles, hilares, sautaient sur place.
La ficelle de Plouf devait “assurer la stabilité”, selon Coquenpâte, mais au lieu de cela, elle s'enroula autour de tout le monde, zigzaguant entre les pattes, les queues, et les museaux. Plus personne ne savait s'il tenait l'équilibre ou la ficelle.
Le radeau, déjà bancal, se mit à tanguer dangereusement.
— Euh… Il bouge, non ? chuchota une grenouille.
— C'est normal, répondit Coquenpâte, c'est pour le suspense !
Mais soudain, le radeau pencha violemment sur la droite. Tout le monde, ficelle comprise, se retrouva propulsé dans l'eau avec un GLOU-GLOU général. Le radeau, soulagé de son étrange cargaison, s'en alla mollement vers la cascade.
Les animaux émergèrent, dégoulinants mais hilares. Seule la ficelle flottait fièrement, comme un serpent conquérant.
— Bravo, Coquenpâte, lança le hérisson en rigolant, on a bien flotté, mais on a surtout bien coulé.
— Pas grave ! On recommence ! s'écria Coquenpâte, indomptable.
Chapitre 4 : Le festival des ratés
Aux essais suivants, le radeau fut renforcé avec une vieille botte, un morceau de parapluie, et même la coquille vide d'un escargot géant. À chaque fois, la ficelle s'emmêlait davantage, créant un réseau de pièges. Les animaux grimpaient, glissaient, s'entremêlaient, et la pyramide ressemblait de plus en plus à une boule de laine vivante.
— Cette fois, c'est la bonne ! criait Coquenpâte à chaque départ.
Mais, à chaque tentative, le radeau coula. Une fois à cause du hérisson qui éternua si fort qu'il fit tanguer la structure. Une autre fois, parce que Plouf voulut faire un selfie avec une carpe, oubliant qu'il était censé tenir la base. La meilleure fut sûrement celle où Bazar, l'organisateur désordonné, lança la ficelle en l'air pour “faire joli”, provoquant un nœud si complexe que trois canards et deux grenouilles restèrent collés ensemble jusqu'au goûter.
— J'ai l'impression qu'on avance, non ? demanda l'écureuil, un œil dans l'eau, l'autre sur la pyramide effondrée.
Coquenpâte, jamais découragé, dressa sa crête fièrement.
— C'est la magie de la science ! Il faut juste un… un peu plus d'audace. Et de ficelle, peut-être.
— Ou moins de ficelle, suggéra Plouf, qui tentait de se démêler depuis dix minutes.
Malgré les échecs, personne ne s'ennuyait. Les glissades, les ploufs, les roulades dans la rivière, et les éclats de rire faisaient de chaque essai une fête.
Chapitre 5 : Le sauvetage le plus drôle du siècle
Le soleil penchait vers l'ouest et la forêt brillait de mille feux dorés. Les animaux commencèrent à se décourager, légèrement frigorifiés mais toujours amusés.
— On pourrait peut-être… arrêter, proposa Bazar, dont le plan ressemblait maintenant à une boule de papier mâché.
— Jamais ! tonna Coquenpâte. L'expert ne s'avoue jamais vaincu !
Il pointa du bec un dernier radeau, le plus bizarre de tous, décoré de feuilles, de ricochets et de ficelle à nœuds partout.
— Formons la pyramide une dernière fois ! ordonna-t-il.
Tous se mirent en place. La ficelle s'enroula comme un ruban enchanté, mais, hélas, le radeau pencha dangereusement dès la première seconde. La pyramide, trop enthousiaste, pencha à gauche, puis à droite, puis… se transforma en un tas de pattes et de queues entremêlées.
C'est alors qu'un minuscule poisson, exaspéré par le tumulte, surgit de l'eau :
— Hé ! On peut vous aider, si vous voulez…
Il fit signe à sa famille. En quelques secondes, des dizaines de petits poissons se glissèrent sous le radeau et, en un effort synchronisé, le firent flotter bien droit, comme un tapis volant aquatique.
— Attention ! cria soudain la ficelle, emportée par le courant. La pyramide entière, attachée sans le savoir, glissa en une seule pièce dans la rivière. Tous se mirent à tourner en rond, comme un gâteau sur roulettes, poussés par les poissons hilares.
— Sauvez-nous ! s'esclaffa Bazar, les pattes en l'air.
Mais Coquenpâte, grimpé tout en haut, brandit une plume.
— Nous sommes… sauvés ! Grâce à mon génie, bien entendu !
Les animaux finirent leur course… tout droit sur un banc de sable, où la pyramide s'écroula dans un nuage d'éclaboussures, de rires et de ficelle emmêlée.
Chacun se releva, trempé mais ravi, et Coquenpâte, la crête dégoulinante mais le sourire vainqueur, déclara :
— L'important, c'est la créativité ! Nous sommes les champions de la pyramide flottante… ou presque !
Toute la troupe l'acclama en riant, et la rivière retentit de joyeux glouglous jusqu'au coucher du soleil.
Et si la pyramide n'a jamais tenu plus de dix secondes, elle a fait tenir les cœurs ensemble bien plus longtemps… Surtout grâce à une ficelle et beaucoup, beaucoup de bonne humeur.