Chapitre 1
Le reg s'étendait à perte de vue, comme une mer figée de cailloux noirs et de sable blond. Sous le soleil, les pierres luisaient par endroits, comme si quelqu'un les avait vernies pendant la nuit. Gabriel avançait d'un pas régulier, le chèche serré autour du cou. Il avait trente-deux ans, un sac trop lourd, et ce défaut charmant des rêveurs : il croyait que le désert cachait des réponses.
Dans sa poche intérieure, un objet frottait doucement contre son carnet. Il le sortit avec précaution : un sextant, ancien, en laiton, restauré à force de patience. Il avait remplacé une vis manquante, poli le miroir, recalé la lunette. Tout ça dans l'atelier de Mourad, le mécanicien du village, avec des blagues, des gorgées de thé brûlant et des éclats de rire.
« Tu sais t'en servir, au moins ? » avait demandé Mourad.
Gabriel avait haussé les épaules. « Je sais apprendre. »
Aujourd'hui, il comptait vérifier son cap sans écran, sans réseau, juste avec le ciel. Devant lui, la caravane de soutien — deux mulets, une carriole et trois habitants du village — avançait plus lentement. Il y avait Aïcha, douze ans, rapide comme une gerboise et curieuse de tout ; Youssef, le chamelier, taiseux mais observateur ; et Leïla, infirmière, qui avait juré de ne pas le laisser “se dessécher comme un biscuit”.
« On fait une pause à l'ombre de rien du tout ? » lança Aïcha en sautant d'un caillou à l'autre.
Leïla souffla. « On fait une pause avant que tu te transformes en mirage. »
Gabriel sourit. Au loin, une ligne plus sombre déchirait l'horizon : un plateau. Et, selon une vieille carte trouvée dans les archives du village, quelque part au-delà se cachait “la Marche des Étoiles”, un lieu dont personne n'était revenu avec une description claire. Certains parlaient de pierres alignées comme des soldats. D'autres, d'un puits qui chantait.
Gabriel leva le sextant. Le métal tiède contre sa paume lui donna un frisson d'excitation. « Si le ciel est d'accord, on saura où on est. Et si on sait où on est, on peut trouver ce que les anciens ont laissé. »
Youssef, qui mâchait une datte, grogna : « Le ciel est toujours d'accord. Ce sont les hommes qui se trompent. »
Chapitre 2
Quand la chaleur devint lourde comme une couverture mouillée, ils s'arrêtèrent dans l'ombre maigre d'un rocher. Gabriel sortit son carnet, la carte pliée, et le sextant. Il ajusta l'index, aligna la lunette, chercha le bord du soleil en plissant les yeux, puis utilisa les filtres. Le monde se réduisit à une lumière maîtrisée.
Aïcha s'accroupit tout près, sans toucher. « On dirait un outil de pirate. »
« Les pirates ne faisaient pas que voler, » répondit Gabriel. « Ils se repéraient. Et parfois, ils s'émerveillaient. »
Leïla le regarda de travers. « Ne donne pas d'idées à Aïcha. »
Gabriel nota l'angle, l'heure, et fit un calcul. Les chiffres dansaient sous la sueur, mais petit à petit, la position prit forme. Il vérifia une deuxième fois, conscient qu'une erreur dans le désert se paye comptant.
« Alors ? » demanda Youssef.
Gabriel pointa du doigt le plateau. « Nous sommes un peu trop à l'est. Si on continue comme ça, on va contourner la Marche des Étoiles sans la voir. »
Youssef hocha la tête, puis tira doucement sur la longe d'un mulet pour le faire pivoter. « Bien. On corrige. »
Ils repartirent. Mais au milieu de l'après-midi, le vent se leva sans prévenir. D'abord une brise, puis une bourrasque qui souleva des billes de sable. Le reg, d'habitude dur et stable, se couvrit d'une poussière qui piquait les yeux.
« Tempête ! » cria Leïla. « Tous contre la carriole ! »
Ils se serrèrent derrière la toile, les mulets tournés dos au vent. Gabriel sentit le sable s'insinuer partout : dans ses dents, ses oreilles, même dans ses pensées. Aïcha, pourtant, éclata d'un rire étouffé.
« On dirait que le désert nous gronde ! »
Youssef aboya : « Reste basse ! Ce n'est pas une blague. »
Gabriel pensa au sextant. Il le glissa dans un tissu et le plaça au fond du sac, comme un trésor fragile. Puis il ferma les yeux, comptant les rafales, attendant que la colère du ciel se calme.
Quand, enfin, le vent s'affaiblit, le paysage avait changé. Les traces de pas avaient disparu, l'horizon semblait avoir reculé. Le plateau, lui, était toujours là… mais pas tout à fait dans la même direction.
Leïla se frotta les yeux. « On est où, maintenant ? »
Gabriel inspira. C'était le moment de ne pas paniquer, de faire confiance à ce qu'il savait faire. « On va attendre le coucher du soleil. Et on recalculera avec les étoiles. »
Aïcha leva la main, comme en classe. « Et si les étoiles se cachent ? »
Gabriel lui sourit. « Alors on inventera un plan B. Mais on commence par le plan A. Toujours. »
Chapitre 3
Le soir tomba d'un coup, comme si quelqu'un avait éteint une lampe. Le reg devint violet, puis bleu profond. Les cailloux, refroidis, rendirent l'air plus net. Un silence immense s'installa, seulement troué par le souffle des mulets.
Gabriel sortit le sextant avec des gestes presque cérémonieux. Le métal captait la lumière des premières étoiles. Il se sentait ridicule et fier à la fois : un homme au milieu de nulle part, tenant un instrument du passé pour parler avec le ciel.
Youssef alluma un petit feu protégé par des pierres. Leïla distribuait l'eau avec une précision d'horlogère. Aïcha avait déjà repéré une constellation et faisait semblant de la relier avec un doigt.
« Là, c'est une casserole ! »
« Plutôt une louche, » corrigea Gabriel. « Et c'est utile. »
Il prit la hauteur d'une étoile brillante, nota, calcula. Le chiffre final, cette fois, lui serra l'estomac : ils avaient dérivé davantage qu'il ne le croyait.
« Mauvaise nouvelle ? » demanda Leïla, en voyant son visage.
Gabriel hésita, puis choisit la vérité simple. « On est plus au sud. Le plateau est à une demi-journée, mais la Marche des Étoiles… elle pourrait être au-delà d'une zone de dunes. »
Youssef lança un regard au noir du désert. « Les dunes sont des bêtes. Elles bougent. Elles avalent. »
Un silence. Puis Aïcha posa une question qui fit l'effet d'un caillou dans l'eau : « On rentre ? »
Gabriel sentit le poids de sa responsabilité. Il rêvait d'explorer, oui, mais il n'avait pas le droit d'entraîner les autres dans un caprice. Il regarda chacun : Youssef, solide comme un vieux tronc ; Leïla, attentive ; Aïcha, qui essayait de faire la courageuse.
« On décide ensemble, » dit Gabriel. « Une expédition, ce n'est pas un héros tout seul. C'est une équipe. »
Youssef hocha la tête. « On est venus pour voir. Pas pour mourir. Mais on peut avancer encore, si on garde une règle : si on ne trouve pas d'abri ou d'eau demain soir, on fait demi-tour. »
Leïla approuva. « Et on économise l'eau. Et personne ne s'éloigne sans prévenir. »
Aïcha leva deux doigts comme un serment. « Promis. Et… je peux aider à repérer les étoiles ? »
Gabriel lui passa le carnet. « Tu peux m'aider à noter. Les explorateurs travaillent en duo. »
Cette nuit-là, sous un ciel si rempli d'étoiles qu'il semblait peint à la main, Gabriel sentit quelque chose s'apaiser en lui. Peut-être que le mystère n'était pas seulement au bout du chemin, mais dans la façon d'y aller : ensemble.
Chapitre 4
À l'aube, ils quittèrent le campement. Le plateau grossissait devant eux, mais le terrain se compliquait. Les cailloux du reg laissaient place à des langues de sable qui ondulaient comme des vagues. Chaque pas s'enfonçait, volait de l'énergie.
Aïcha soufflait fort mais tenait bon. Pour se distraire, elle donnait des noms aux dunes.
« Celle-là, c'est la Dune-Chameau. Et celle-là, la Dune-Fromage, parce qu'elle a un trou ! »
Leïla rit. « Tu as faim, surtout. »
Vers midi, la chaleur revint avec une brutalité sèche. L'air vibrait. Au loin, des formes apparaissaient et disparaissaient, comme des silhouettes qui se moquaient d'eux.
Youssef s'arrêta net. « Regardez. »
Entre deux dunes, on distinguait une ligne droite, trop parfaite pour être naturelle. Gabriel sentit son cœur accélérer.
Ils s'approchèrent. C'était une rangée de pierres dressées, noires et plates, plantées comme des lames. Elles formaient un couloir étroit qui s'enfonçait vers le plateau.
« La Marche des Étoiles… » murmura Gabriel.
Aïcha frissonna. « On dirait une entrée de temple. »
Leïla posa une main sur son épaule. « On avance doucement. Et on observe. »
Dans le couloir, l'air semblait différent, plus frais. Les pierres portaient des marques : des entailles fines, des points, des lignes. Gabriel sortit son carnet, approcha la main sans toucher.
« Ce sont des repères, » dit-il. « Comme… une carte gravée. »
Youssef plissa les yeux. « Une carte pour qui ? »
Gabriel répondit presque malgré lui : « Pour ceux qui regardent le ciel. »
Au bout du couloir, une dalle plate était posée au sol, avec un cercle gravé. Au centre, une petite cavité. Gabriel comprit : un emplacement.
Il posa le sextant à côté, puis s'accroupit. L'alignement du cercle correspondait à un axe précis, comme une flèche.
« Ils voulaient qu'on mesure ici, » dit Gabriel. Sa voix tremblait d'enthousiasme et de respect. « Comme un observatoire… mais dans le désert. »
Aïcha chuchota : « Et si ça déclenche un piège ? »
Gabriel sourit malgré la tension. « Si le piège, c'est de nous faire réfléchir, alors oui. »
Il réfléchit. Ils étaient en plein jour, mais l'instrument pouvait donner un angle du soleil. Il prit une mesure, compara avec la gravure. La différence indiquait une direction, un cap.
Leïla se pencha. « Donc… ce lieu nous dit où aller ? »
Gabriel traça une flèche sur le sable. « Oui. Et ça pointe vers le plateau, mais pas le sommet. Plutôt… une faille, là-bas. »
Youssef acquiesça. « Alors on suit. Mais vite. Les dunes n'aiment pas qu'on traîne. »
Chapitre 5
Ils longèrent la base du plateau. La roche, d'un brun rouge, semblait brûler de l'intérieur. Une fissure sombre, comme une bouche fermée, s'ouvrait dans la paroi. L'air qui en sortait était étonnamment frais, avec une odeur de pierre humide.
« On entre ? » demanda Aïcha, les yeux ronds.
Leïla répondit avant Gabriel : « On n'entre que si on peut ressortir. On marque l'entrée, on garde la corde, et on reste groupés. »
Youssef attacha une corde à un piton qu'il planta dans une fissure. Gabriel alluma une lampe frontale. Le faisceau découpa des parois rugueuses, striées de veines brillantes.
À l'intérieur, le sol descendait doucement. Les bruits changeaient : leurs pas résonnaient, l'air portait un léger goutte-à-goutte.
Au bout d'un couloir, ils débouchèrent dans une salle naturelle. Là, au centre, se trouvait un puits circulaire entouré de pierres plates. Sur les parois, des dessins : des hommes aux bras levés, des étoiles, et un instrument qui ressemblait… à un sextant simplifié.
Aïcha chuchota : « Ils étaient comme toi, en fait. »
Gabriel sentit une bouffée d'émotion. « Oui. Des gens qui voulaient se repérer. Se retrouver. »
Leïla s'approcha du puits. « On entend de l'eau ? »
Tous se turent. Un son grave montait, comme une note tenue. Ce n'était pas un chant humain, plutôt la vibration du vent dans une cavité… mais on aurait juré une mélodie.
Youssef fit un pas en arrière. « Le puits qui chante. La légende. »
Aïcha, au lieu de reculer, se pencha trop. « Je vois rien, mais ça sent frais ! »
Leïla la retint par la ceinture. « Tu n'es pas un seau. »
Gabriel observa les pierres autour du puits. Certaines avaient des encoches. Comme des positions. Un système.
« Ce n'est pas juste un puits, » dit-il. « C'est un mécanisme. Peut-être pour protéger l'eau, ou la cacher quand le désert devient dangereux. »
Youssef demanda : « Et tu peux l'ouvrir ? »
Gabriel avala sa salive. « Je peux essayer. Mais on ne force pas. »
Il posa le sextant sur une pierre plate, comme dans le couloir des stèles. Puis il aligna l'instrument avec une gravure d'étoile sur le mur, en se souvenant du cap indiqué dehors. Il ajusta, tourna légèrement, comme on règle une serrure délicate.
Rien.
Aïcha souffla : « Tu veux que je lui parle ? “Gentil puits, donne-nous de l'eau” ? »
Leïla répondit : « Si ça marche, je te laisse commander l'expédition. »
Gabriel reprit calmement. Il remarqua alors un détail : une série de petites marques, comme des graduations, sur la pierre. Elles correspondaient aux angles du sextant.
Il recommença, plus précis. Il prit une mesure de l'inclinaison du couloir par rapport à l'entrée, nota, calcula mentalement. Puis il repositionna le sextant selon cet angle. Un déclic, presque inaudible, se produisit.
La pierre sous l'instrument vibra. Autour du puits, deux dalles glissèrent lentement, révélant une ouverture plus large. L'air frais jaillit, et avec lui une odeur d'eau claire.
Leïla laissa échapper un rire nerveux. « D'accord. Tu peux rester chef. Mais seulement aujourd'hui. »
Youssef s'accroupit, passa une gourde attachée à une corde, la fit descendre. Quand il la remonta, elle était pleine.
Aïcha triompha : « Le puits a chanté pour nous ! »
Gabriel, lui, pensa à ceux qui avaient construit ce lieu. Ils avaient protégé l'eau, et surtout, ils avaient laissé une méthode. Une façon de partager sans être là.
Chapitre 6
Ils ne prirent pas tout. Leïla insista : « On remplit juste ce qu'il faut. Si un autre voyageur arrive, il doit pouvoir trouver aussi. »
Youssef approuva. « L'eau n'appartient à personne. Elle appartient à ceux qui en ont besoin. »
Gabriel ajouta, en regardant les gravures : « Et le savoir non plus. »
Avant de partir, ils laissèrent une marque discrète près de l'entrée : trois pierres en triangle, comme un signe convenu au village pour indiquer “eau à proximité, attention aux lieux”. Aïcha proposa même d'ajouter une petite flèche de cailloux, mais Youssef refusa : « Trop visible. Les bonnes choses se protègent. »
Dehors, la lumière du désert les frappa comme une gifle chaude. Pourtant, ils se sentaient plus légers, comme si la découverte les avait nourris autant que l'eau.
Le retour fut moins chaotique. Gabriel utilisa le sextant à l'aube et au crépuscule, vérifiant leurs positions, corrigeant doucement leur route. Aïcha notait les chiffres avec sérieux, la langue légèrement sortie de concentration.
« Tu vois, » lui dit Gabriel, « la précision, ce n'est pas être parfait. C'est recommencer, vérifier, accepter de corriger. »
Elle hocha la tête. « Donc… quand je rate un contrôle, je dois… recalculer ? »
Leïla éclata de rire. « Oui, mais tu ne peux pas tourner le prof comme une pierre du puits. »
Le dernier soir, ils virent enfin les lumières du village, petites étoiles au ras du sol. Des enfants coururent à leur rencontre. Mourad arriva en essuyant ses mains pleines de graisse sur un chiffon.
« Alors, mon sextant ? Il a survécu à ton imagination ? »
Gabriel le sortit, encore poussiéreux, et le lui tendit avec un respect nouveau. « Il a fait mieux que survivre. Il a parlé avec des gens d'avant. »
Mourad fronça les sourcils. « Tu deviens poète. Mauvais signe. »
Aïcha intervint : « On a trouvé un puits qui chante ! Et c'était grâce à ton boulon, là ! »
Mourad cligna des yeux, puis toussa pour cacher son sourire. « Eh bien… je vais augmenter mes tarifs. »
Leïla rassembla quelques villageois. « Demain, on expliquera le chemin. Pas avec des coordonnées sur un téléphone. Avec une méthode. On va apprendre à lire le ciel, à respecter l'eau, et à voyager sans laisser quelqu'un derrière. »
Gabriel regarda les visages autour de lui : curiosité, inquiétude, envie. Il sentit son vieux rêve se transformer en quelque chose de plus solide. Explorer, ce n'était pas seulement “aller loin”. C'était revenir avec de quoi faire grandir les autres.
Cette nuit-là, Gabriel posa le sextant sur une table, près de la fenêtre. Le ciel au-dessus du village était clair. Les mêmes étoiles que dans le reg scintillaient, calmes, comme si elles attendaient déjà la prochaine expédition.
Et, dans le silence, il lui sembla entendre, très loin, une note grave et douce — le chant du puits, ou peut-être celui d'une communauté qui avait appris à se repérer ensemble.