Chapitre 1
La plaine craquelée s'étendait comme une immense peau sèche, zébrée de fissures. Chaque pas faisait craquer le sol, comme si la terre mâchait du verre. L'air sentait la poussière chaude et le métal, et le soleil tapait si fort que l'horizon tremblait.
Maël ajusta son chapeau, essuya la sueur qui lui piquait les yeux et sortit une vieille carte pliée en quatre. Elle était tachée, raturée, et pourtant il la regardait comme on regarde un secret.
— Alors, c'est par là, marmonna-t-il.
Sur la carte, un trait presque effacé menait à un symbole simple : un petit muret. Rien qu'un muret, une ligne de pierres anciennes, mais pour Maël, c'était un guide. Un repère plus sûr que n'importe quelle boussole dans ce paysage qui se ressemblait partout.
Derrière lui, Nima trottinait, un sac plus grand qu'elle sur le dos. Elle n'était pas supposée être là. Mais elle avait insisté.
— Je te rappelle que sans moi, tu serais déjà perdu, lança-t-elle.
Maël se retourna, feignant l'offense.
— Sans toi, je serais seulement… un peu plus silencieux.
Nima éclata de rire, puis son visage redevint sérieux. Elle fixa les fissures du sol.
— Tu crois qu'il existe vraiment, ton muret ?
Maël posa le doigt sur la carte.
— On m'a parlé de pierres alignées comme une phrase. Quand on le trouve, on sait où aller. Et surtout, on évite les zones qui avalent les gens.
— Charmant, souffla Nima.
Maël vérifia sa gourde, compta mentalement leurs provisions, et reprit la marche. Il était tendre, Maël, dans sa façon de parler doucement aux choses : à la carte, à sa boussole, même à ses chaussures usées. Mais quand il s'agissait d'avancer, il devenait solide, comme si son cœur avait des crampons.
Ils s'enfoncèrent dans la plaine craquelée, où même le vent semblait hésiter.
Chapitre 2
Vers midi, la chaleur devint presque un mur. Chaque respiration grattait la gorge. Maël s'arrêta près d'un rocher solitaire, maigre ombre dans l'immensité.
— Pause. On se cache cinq minutes avant de cuire, dit-il.
Nima s'affala, sortie de son sac une petite boîte cabossée.
— J'ai gardé ça.
Elle l'ouvrit : deux bonbons à la menthe, tout froissés.
— Pour l'urgence morale, expliqua-t-elle avec dignité.
Maël sourit, en prit un.
— Urgence confirmée.
Ils laissèrent la menthe piquer leur langue, et le monde sembla moins étouffant. Maël en profita pour observer le terrain. La plaine, à force de craquelures, dessinait des motifs. Certains ressemblaient à des rivières sèches. D'autres à des éclairs figés.
— Regarde, dit Nima, en pointant du doigt.
Au loin, un mirage tremblait : une ligne sombre, presque droite, qui n'avait rien d'un rocher.
— Un muret ? demanda-t-elle.
Maël plissa les yeux. La ligne était trop régulière. Trop… construite.
— Peut-être. Mais on reste prudents.
Ils repartèrent, plus vite malgré la fatigue. La ligne semblait reculer à mesure qu'ils avançaient, comme si la plaine se moquait d'eux. Puis, à une centaine de mètres, le sol changea.
Les fissures devinrent plus larges. Certaines étaient assez grandes pour y glisser une chaussure, voire un pied entier.
— Attention, dit Maël. On marche comme sur des œufs, sauf que les œufs sont la terre elle-même.
Nima leva les yeux au ciel, mais ralentit.
Ils progressèrent en zigzag, cherchant les plaques de sol les plus stables. À un moment, Maël posa le pied sur une zone qui sonna creux. Il se figea.
— Ne bouge pas, chuchota Nima.
Maël retira son pied tout doucement. Le sol vibra, puis une dalle fine s'effondra, révélant une cavité sombre.
Nima avala sa salive.
— Zone qui avale les gens…
Maël hocha la tête, la mâchoire serrée.
— Le muret n'est pas loin. C'est souvent comme ça : les repères sont proches des pièges.
— Super. Ça donne confiance.
Maël posa une main sur l'épaule de Nima.
— On y arrive ensemble. D'accord ?
Elle acquiesça, et ils reprirent, encore plus attentifs, comme deux explorateurs sur la peau fragile d'un tambour.
Chapitre 3
Ils atteignirent enfin la ligne sombre. Ce n'était pas un mirage. C'était bien un muret : une rangée de pierres plates, empilées avec une précision étonnante, malgré les années.
Les pierres étaient pâles, presque bleutées, et certaines portaient des marques : des encoches, des traits, des spirales.
Nima posa la main dessus. La pierre était fraîche, comme si elle avait gardé la mémoire de la nuit.
— C'est… beau, souffla-t-elle.
Maël sortit un carnet et un crayon.
— On dit que ce muret guide ceux qui savent le lire.
Il suivit les marques du doigt. Les spirales revenaient régulièrement, interrompues par des traits plus longs.
— Ça ressemble à un code ? demanda Nima.
— Ou à une carte. Regarde : les spirales pourraient être des points d'eau. Et les traits… des directions.
Il recula pour observer l'alignement du muret. Il ne suivait pas exactement une ligne droite : il ondulait légèrement, comme s'il contournait quelque chose. Maël sentit une excitation lui traverser la poitrine.
— Ce muret ne sépare pas. Il conduit.
Nima fronça les sourcils.
— Vers quoi ?
Au moment où elle posa la question, un souffle de vent souleva la poussière. Un bruit discret s'ajouta : un cliquetis, comme des cailloux qui s'entrechoquent.
Maël se retourna d'un coup.
À une cinquantaine de mètres, un homme avançait, penché, avec un sac élimé. Ses pas étaient pressés, désordonnés. Il trébucha, se rattrapa, et leva la main.
— Hé ! Attendez !
Maël fit un pas en avant, méfiant mais pas hostile.
— Vous êtes perdu ?
L'homme arriva, haletant. Il avait des lunettes poussiéreuses et un sourire nerveux.
— Je m'appelle Soren. J'ai suivi des rumeurs… Mais je ne pensais pas tomber sur quelqu'un ici. J'ai plus d'eau.
Nima serra sa gourde contre elle, instinctivement.
Maël observa Soren. Ses lèvres étaient sèches, son regard fuyait parfois vers les fissures.
— On partage, dit Maël finalement. Mais on marche ensemble. Cette plaine ne pardonne pas.
Soren hocha la tête avec gratitude.
— Merci. Je… je croyais que ce muret menait à un sanctuaire.
Maël échangea un regard avec Nima.
— Peut-être. Mais si on le suit, on suit ses règles.
Et les pierres, silencieuses, semblaient approuver.
Chapitre 4
Ils avancèrent le long du muret. Maël marchait côté pierres, comme s'il lisait une phrase avec ses pas. Nima surveillait le sol, et Soren regardait partout à la fois, comme un oiseau inquiet.
Les marques sur les pierres se répétèrent, puis changèrent brusquement : les spirales devinrent plus serrées, et les traits pointaient tous dans une même direction, vers un endroit où le sol paraissait plus sombre.
— Ça sent l'ennui, murmura Nima.
Maël sortit sa boussole. L'aiguille trembla, puis se fixa.
— Quelque chose perturbe le champ magnétique… On n'est pas loin d'un objet métallique ou d'une cavité profonde.
Soren déglutit.
— Le sanctuaire pourrait être enterré.
Le muret s'interrompit devant une zone étrange : une large plaque de terre lisse, sans fissures, comme si quelqu'un l'avait repassée au fer. Au milieu, une pierre plate affleurait, gravée d'un motif de spirale.
— Ne marchez pas dessus, dit Maël aussitôt. Trop parfait.
Nima ramassa un petit caillou et le lança sur la plaque. Il rebondit une fois… puis disparut sans bruit, avalé comme par une bouche.
Soren recula d'un pas.
— C'est un piège.
Maël se pencha, repéra le bord de la plaque. Il sortit une corde de son sac, l'attacha autour de sa taille et tendit l'autre extrémité à Nima.
— Tu tiens. Si je glisse, tu tires.
— Je te rappelle que je pèse moins que ton sac, répondit-elle, mais ses doigts serrèrent la corde.
Maël examina la pierre gravée. Les spirales formaient un chemin, mais pas au hasard : elles indiquaient une suite de pas, comme une danse.
— Je crois qu'il faut suivre le dessin, dit-il.
— Une danse au-dessus d'un trou géant. Génial, souffla Nima.
Maël posa un pied sur le premier point, puis le second. Le sol vibra légèrement, mais ne céda pas.
— Ça tient. Suivez exactement mes pas, ordonna-t-il.
Ils avancèrent lentement, concentrés. Maël comptait dans sa tête, alignant ses semelles sur les courbes gravées. Nima le suivait, lèvres pincées. Soren arrivait derrière, tremblant.
À la moitié du parcours, une rafale de vent balaya la poussière. Soren vacilla, posa le pied un peu trop à gauche. Un craquement sec retentit.
— Non ! s'écria Maël.
La plaque s'enfonça sous Soren. Il poussa un cri, et ses bras s'agitèrent. Maël se jeta en arrière, attrapa la corde et le bras de Soren en même temps.
— Nima ! Tire !
Nima planta ses pieds sur une pierre du muret, se pencha en arrière et tira de toutes ses forces. Sa voix sortit en grognement.
— Je… fais… de… mon… mieux !
Maël serra les dents, sentant la corde brûler sa paume. Ensemble, ils ramenèrent Soren sur le dessin, centimètre par centimètre, jusqu'à ce qu'il retrouve l'équilibre.
Soren s'effondra, trempé de sueur.
— Je suis désolé… Je suis désolé…
Maël s'accroupit près de lui.
— Respire. Tu es vivant. Et maintenant, tu marches avec nous, pas contre le sol.
Nima souffla, les mains tremblantes.
— Solidarité : 1. Plaine qui mange : 0.
Ils reprirent la traversée, encore plus soudés, et atteignirent l'autre côté.
Chapitre 5
De l'autre côté de la plaque piégée, le muret reprenait, mais il descendait doucement, comme vers une cuvette. L'air devint plus frais. Une odeur de pierre humide, presque de cave, remplaça la poussière brûlante.
— On s'approche d'une entrée, dit Maël.
Les pierres, ici, étaient couvertes de symboles plus fins. Maël les dessina rapidement dans son carnet.
— Ce sont des avertissements ? demanda Nima.
— Ou des consignes. Les anciens aimaient faire parler les murs.
Soren, encore pâle, pointa du doigt une pierre où un motif ressemblait à une main ouverte.
— Ça, ça veut dire “arrête”, non ?
Maël observa : la main était suivie d'un cercle, puis d'un trait descendant.
— Ou “donne”. Donne… quoi ?
Ils arrivèrent devant une fissure plus grande que les autres, non pas un piège, mais une ouverture dans le sol, comme une bouche qui respirait du frais. Des pierres taillées encadraient l'entrée. Le muret menait exactement là, comme une flèche.
Maël alluma une petite lampe frontale. La lumière découpa une pente de pierre, des marches anciennes rongées par le temps.
— On descend, dit-il. Mais on fait une corde de sécurité. Et on reste groupés.
Nima renifla.
— Je vote pour rester groupés. Et pour ne pas se séparer. Et pour ne pas mourir.
— Programme approuvé, répondit Maël.
Ils attachèrent la corde à un gros bloc, puis descendirent prudemment. Les murs étaient couverts de gravures : des silhouettes portant des sacs, des étoiles, des spirales, et toujours ce muret, dessiné comme un serpent de pierres.
Plus bas, le couloir s'élargit en une salle ronde. Au centre, une dalle lisse portait un bassin de pierre vide. Autour, des niches contenaient des morceaux de métal terni, des bracelets, des outils.
— Un sanctuaire d'explorateurs, murmura Soren, émerveillé.
Nima s'approcha du bassin.
— Il est vide.
Maël regarda les gravures : une main ouverte au-dessus du bassin, puis des spirales.
— “Donne”, répéta-t-il. Donne… de l'eau.
Soren secoua la tête.
— Mais on en a déjà peu.
Nima leva sa gourde, hésita, puis regarda Maël.
— Si c'est un piège ?
Maël posa la main sur le bord du bassin. La pierre était froide, mais pas menaçante. Il pensa aux marques, à la danse, au muret qui protégeait autant qu'il guidait.
— Les anciens n'ont pas construit tout ça pour voler la dernière gorgée de quelqu'un. Je crois que c'est une épreuve. Une preuve de confiance.
Il ouvrit sa gourde et versa une petite quantité dans le bassin. L'eau fit un bruit clair. Nima, après une seconde, fit pareil. Soren les imita, les yeux pleins de doute.
Pendant un instant, rien.
Puis, un grondement doux vibra sous leurs pieds. Le bassin s'illumina d'une lueur pâle, comme si l'eau réfléchissait une lune invisible. Une rainure s'ouvrit dans la dalle, révélant un compartiment.
À l'intérieur : une pierre plate gravée, et un petit cylindre métallique scellé.
Nima se pencha.
— On dirait un message.
Maël prit la pierre gravée. Les symboles étaient plus simples, presque modernes : un plan. Le muret, la plaine, et, au bout, un point marqué d'une étoile.
— Le vrai guide, souffla Maël. Le muret n'était que le début.
Soren regarda le cylindre.
— On l'ouvre ?
Maël hocha la tête, mais doucement.
— Ensemble.
Ils brisèrent le sceau. À l'intérieur, un papier roulé, étonnamment intact. Maël le déplia. Des mots, écrits à l'encre, racontaient une règle :
“L'exploration n'est pas une course. Le courage n'est pas d'être seul. Le muret guide ceux qui partagent.”
Nima resta silencieuse, puis dit, la voix un peu rauque :
— D'accord. J'aime bien les murs qui donnent des leçons.
Maël sourit.
— Moi aussi.
Chapitre 6
Ils remontèrent à la lumière du jour avec le plan soigneusement rangé. La chaleur les frappa de nouveau, mais elle semblait moins écrasante, comme si la plaine respectait leur victoire.
Le plan indiquait une direction précise : suivre le muret encore deux kilomètres, puis bifurquer vers une zone de rochers noirs, où une ancienne balise devait se trouver. Un endroit inconnu, même pour Maël.
— On a un nouvel objectif, dit-il. Mais on ne se précipite pas. On gère l'eau. On surveille le sol. On s'écoute.
Soren hocha la tête, plus calme.
— Je… je pensais être fort en venant seul. En fait, j'étais juste têtu.
Nima lui donna un petit coup d'épaule.
— Bienvenue au club des têtus. Il y a une cotisation : écouter Maël.
Maël fit semblant de soupirer.
— Je ne suis pas si terrible.
— Tu parles aux cailloux, répondit Nima. C'est attendrissant… mais suspect.
Ils marchèrent. Cette fois, Soren aidait à repérer les zones creuses en tapotant le sol avec un bâton. Nima notait les changements de direction du muret. Maël comparait le terrain au plan, vérifiait les distances.
Au bout de deux kilomètres, comme prévu, le muret tournait légèrement et pointait vers un groupe de rochers noirs, dressés comme des dents.
Là-bas, une forme fine se découpait : une colonne de pierre, à moitié enterrée, couverte de symboles.
Quand ils s'en approchèrent, Maël sentit un frisson. Il posa la main sur la colonne. Sous la poussière, les signes étaient les mêmes que dans le sanctuaire, mais plus anciens, plus profonds.
— Une balise, dit-il. On est sur la bonne route.
Nima leva les yeux vers l'horizon. Au-delà des rochers, le sol changeait : la plaine craquelée laissait place à une bande plus claire, comme un ancien lit de rivière.
— Et maintenant ? demanda-t-elle.
Maël déroula le plan.
— Maintenant, on continue. Mais on sait quelque chose d'important : on n'est pas là pour “prendre” un mystère. On est là pour le comprendre. Et pour rentrer vivants, surtout.
Soren sourit, sincère cette fois.
— Je peux rester avec vous ?
Nima haussa les épaules, comme si ça ne comptait pas, mais son regard était doux.
— Tant que tu apprends à danser sur les spirales sans faire de plongeon.
Maël regarda ses deux compagnons. Il sentit sa tendresse se transformer en force tranquille. Dans la plaine craquelée, un simple muret avait fait plus que guider : il avait rassemblé.
— Alors, dit Maël, en ajustant son chapeau, explorateurs… en route.
Et ils partirent, trois silhouettes dans l'immensité, portées par le courage, l'intelligence… et cette solidarité qui faisait reculer la peur, pas à pas.