1) La porte qui fait tic-tac
Lino avait une drôle de tête et un cœur très doux. Il avait deux petites cornes lisses, des oreilles pointues comme des feuilles, et une queue qui faisait des boucles quand il était content. Il aimait aider. Il aimait aussi collectionner les souvenirs, comme d'autres collectionnent les cailloux.
Un matin, dans son sac, il glissa un carnet à couverture bleue et un crayon. Sur la première page, il écrivit avec soin :
Carnet de bord : Aujourd'hui, je vais regarder le temps de près.
Il marchait dans la ville jusqu'à un vieux jardin derrière la bibliothèque. Là, entre deux buissons, il vit une chose impossible : une porte toute seule, posée au milieu de l'herbe. Elle était ronde, en métal doré, avec une petite vitre qui brillait comme une goutte d'eau.
Autour de la porte, l'air tremblait un peu, comme quand il fait chaud au-dessus d'un gâteau.
Lino posa sa main sur la poignée. Elle était tiède, comme un bol de chocolat. Sur le cadre, il y avait trois règles écrites en lettres simples :
1. Ne rien emporter qui n'existait pas avant.
2. Ne pas changer ce qui est déjà arrivé.
3. Revenir au repère choisi.
Juste en dessous, un bouton rouge, et à côté, une petite pierre plate, peinte d'un point blanc. C'était le repère. Lino le toucha pour bien le sentir.
Carnet de bord : Mon repère est la pierre au point blanc. Je reviens ici, au même endroit.
Il appuya sur le bouton. La porte fit un son tout doux : tic… tac… tic… tac…
Puis elle s'ouvrit sur un parc très vert. Un parc qui sentait la pluie et la menthe. Lino inspira fort et entra.
2) Le parc où les arbres se souviennent
De l'autre côté, le sol était moelleux. Les arbres étaient grands, et leurs troncs avaient des dessins, comme des lignes sur une main. Des feuilles brillantes bougeaient doucement, même sans vent. Tout avait l'air vivant et attentif.
Au pied d'un chêne, une petite plaque en bois disait : Ici, les arbres gardent la mémoire.
Lino s'approcha et posa sa paume sur l'écorce. Il sentit une vibration, comme un ronronnement. Dans sa tête, une image apparut : des enfants qui couraient, un cerf-volant jaune, un banc peint en bleu.
Lino sursauta de surprise, mais il n'eut pas peur. C'était comme regarder un album d'images, sauf que l'album était un arbre.
Un écureuil gris, très sérieux, grimpa sur une branche et agita une noisette comme un drapeau. Il semblait dire : Attention, ici, le temps aime faire des farces.
Lino nota.
Carnet de bord : Les arbres montrent des souvenirs. Je dois être prudent. Je regarde, je n'efface rien.
Il avança vers une fontaine. L'eau faisait un petit bruit clair, comme des clochettes. Sur le bord, il vit un ruban vert noué. Il le reconnut : c'était le ruban de sa voisine, Mila, celui qu'elle avait perdu hier au marché.
« Oh ! » pensa Lino. « Comment peut-il être ici ? »
Il se rappela la première règle. Ne rien emporter qui n'existait pas avant. Ce ruban existait déjà, mais… dans son présent. Ici, dans ce parc étrange, c'était peut-être un autre moment.
Lino sentit une idée malicieuse lui chatouiller la tête : s'il ramenait le ruban à Mila, elle serait contente. Il tendit la main.
Au même instant, la fontaine fit un plouf plus fort, et l'eau dessina comme un petit cercle qui tournait. Dans ce cercle, Lino vit une scène : Mila, au marché, qui cherchait le ruban et qui, ne le trouvant pas, pleurait un peu. Une dame lui prêtait un mouchoir. Mila souriait ensuite. Elle apprenait à attacher ses cheveux avec une pince.
Lino comprit. Si Mila retrouvait le ruban tout de suite, elle ne vivrait pas ce petit moment. Et ce moment avait compté. Il avait laissé une trace douce.
Alors Lino ne prit pas le ruban. Il le posa encore mieux, bien visible sur la pierre de la fontaine, comme un indice gentil.
Carnet de bord : Parfois, aider, c'est laisser le souvenir à sa place.
Plus loin, il vit un arbre plus petit, avec un tronc argenté. Il avait un trou comme une petite bouche. Devant, il y avait une petite boîte en verre. Dans la boîte, une lumière tournait en spirale, bleue et rose.
Lino s'approcha. Sur la boîte, un mot : Graine de minute.
Une graine de minute, c'était sûrement une minute en boule, prête à pousser. Lino trouva ça drôle. Il imagina une minute qui devient une plante, avec des secondes comme des pétales.
Soudain, un mini-rebondissement arriva : la lumière bleue se mit à clignoter vite, comme si elle était pressée. La porte du temps, au loin, fit tic-tac plus fort. Lino regarda derrière lui. Le chemin qu'il avait pris semblait changer. Les arbres n'étaient plus tout à fait à la même place.
Le temps jouait à cache-cache.
Lino se concentra. Il leva son carnet comme une boussole et relut sa page : repère, pierre au point blanc. Revenir au repère choisi.
Il ferma les yeux et pensa très fort à la pierre, à sa texture, à son point blanc. Quand il les rouvrit, il aperçut un petit panneau : Vers la porte.
Il suivit le panneau, mais il remarqua quelque chose au sol : des feuilles en forme d'étoiles, toutes alignées. Elles faisaient une piste. Lino sourit. Le parc l'aidait, lui aussi.
Il marcha sur la piste d'étoiles, doucement, sans courir, pour ne pas mélanger les souvenirs.
3) Le petit paradoxe et la grande solution
Près de la porte, Lino vit un arbre très vieux, énorme, avec un creux comme une niche. Dans le creux, il y avait… son propre carnet bleu.
Lino cligna des yeux. Son carnet était pourtant dans sa main. Il regarda : oui, il le tenait bien. Pourtant, il y avait aussi un autre carnet, identique, posé dans le creux.
Le temps venait de faire une blague.
Lino sentit ses cornes picoter. Un paradoxe malicieux, comme un nœud dans un lacet.
Il s'accroupit et observa. Sur le carnet dans le creux, une page dépassait. On pouvait lire une phrase :
Ne prends pas le deuxième carnet. Laisse-le ici. Tu comprendras après.
Lino eut envie de rire. C'était comme recevoir un message de lui-même, mais d'un autre instant.
Il réfléchit simplement, comme il le faisait quand il aidait quelqu'un à trier des jouets : un jouet a sa boîte, un souvenir a sa place. S'il prenait le deuxième carnet, il y aurait deux carnets dans son sac, et peut-être plus tard trois, et après ce serait le bazar du temps.
Alors il suivit le message. Il ne prit pas le carnet du creux. À la place, il glissa dans le creux une petite chose à lui : une feuille étoile de la piste, bien sèche. Ce n'était pas un objet important. C'était juste une marque, comme un merci.
Carnet de bord : Quand le temps fait un nœud, je garde une règle : je range les choses au bon endroit.
Il posa sa main sur le vieux tronc. Une dernière image apparut : Lino, plus tard, revenant ici et retrouvant cette feuille étoile. Il se souvenait alors d'avoir été courageux et soigneux.
Le temps n'était pas seulement une course. C'était une mémoire qui tient debout.
La porte fit tic… tac… plus doucement, comme apaisée.
4) Retour au point blanc
Lino prit une grande inspiration et repassa la porte. Un souffle frais lui chatouilla le nez, comme une plume. La lumière tourna une dernière fois, puis s'arrêta.
Il se retrouva dans le jardin derrière la bibliothèque. Les buissons étaient là, les mêmes. L'herbe avait la même odeur. Et surtout, à ses pieds, la petite pierre plate avec le point blanc attendait, exactement au même endroit.
Lino vérifia son carnet : une seule version, dans sa main. Il sourit, rassuré.
Il écrivit encore :
Carnet de bord : Retour réussi. Même repère. Même présent. Les souvenirs sont restés en place.
En sortant du jardin, il passa près du marché. Il vit Mila, qui attachait ses cheveux avec une pince et qui riait avec la dame au mouchoir. Sur un banc, tout près, le ruban vert était posé bien en vue, comme s'il venait d'apparaître au bon moment. Mila le prit, surprise, puis sourit encore plus fort. Elle semblait avoir deux joies au lieu d'une.
Lino se sentit chaud à l'intérieur. Il n'avait pas forcé le temps. Il l'avait respecté, et pourtant il avait aidé.
Sur le chemin du retour, il regarda les arbres de sa rue. Ils n'étaient pas magiques comme ceux du parc, mais ils gardaient, eux aussi, des choses : l'ombre d'un goûter, le bruit d'un vélo, le secret d'un rire.
Lino rentra chez lui, le pas léger, la queue en boucle.
Et dans sa tête, le tic-tac n'était plus un bruit pressé. C'était une petite musique qui disait : Souviens-toi. Avance. Et reviens toujours à ton point blanc.