Chapitre 1 : Le déclic des pavés
Le matin du carnaval, la cité médiévale vibrait comme une caisse claire. Les pavés luisaient encore de la pluie de la veille, et les fanions accrochés entre les tours claquaient au vent comme des rires pressés.
Noé, 12 ans, avançait d'un pas ferme au milieu de la foule. Il portait un manteau bleu nuit trop grand (emprunté à son oncle), mais sa vraie fierté, c'était l'appareil photo pendu à son cou. Un petit boîtier cabossé, avec une sangle râpée… et un pouvoir secret, du moins dans sa tête.
— Aujourd'hui, je collecte des sourires, annonça-t-il à voix haute.
Une dame déguisée en paon lui répondit en déployant ses plumes peintes :
— Alors prends le mien, jeune chasseur de joie !
Noé déclencha. Le clic fit un bruit sec et délicieux, comme si la ville elle-même approuvait.
Des tambours roulèrent près de la porte Est. Des cornemuses s'en mêlèrent, puis des clochettes. L'air sentait la gaufre chaude, la cannelle, et quelque chose de pétillant, comme si la fête avait une odeur.
Noé se redressa, épaules carrées. Son envie n'était pas de gagner un concours ni d'avoir des “likes” imaginaires. Il voulait autre chose : garder des sourires, les enfermer doucement dans des images, pour les ressortir les jours gris.
Au bout de la rue, un panneau en bois grinçait : « GRAND DÉFILÉ — SUITE À GAUCHE ». Noé sourit à son tour.
— À gauche, murmura-t-il. Là où ça danse.
Chapitre 2 : La fanfare et le garçon masqué
Dans la grande place, la fête tournoyait. Des échassiers en costumes de hérons glissaient au-dessus des têtes. Un cracheur de feu faisait jaillir des fleurs de flammes, et la foule applaudissait en cadence. Les murs de pierre semblaient plus clairs, comme lavés par la musique.
Noé se faufila, concentré, en cherchant les sourires les plus rares : ceux qui naissent d'un coup, quand on ne les attend pas.
Il photographia un chevalier en carton-pâte qui n'arrêtait pas de trébucher.
— Je suis invincible ! criait le chevalier.
— Invinciblement maladroit ! répondit quelqu'un.
Et tout le monde éclata de rire. Clic.
Puis il vit un garçon de son âge, vêtu d'un manteau rouge et d'un masque noir à demi-lune. Le garçon restait un peu à l'écart, comme s'il surveillait la fête plutôt que d'y plonger. Ses yeux brillaient, mais sa bouche ne souriait pas.
Noé s'approcha, sans hésiter.
— Salut. Tu te caches ou tu observes ?
Le garçon haussa les épaules.
— Je… je fais les deux.
— Moi, je collecte des sourires en photo. Tu veux m'aider ?
— Aider comment ?
— En trouvant les plus beaux. Ou en me montrant des endroits secrets.
Le garçon hésita une seconde, puis son masque sembla se détendre.
— Appelle-moi Milo. Et je connais un endroit… mais faut courir.
Sans attendre, Milo fila entre deux étals. Noé le suivit, son appareil cognant contre sa poitrine, et la fanfare derrière eux devint un écho joyeux.
Chapitre 3 : Le passage des rubans
Milo entraîna Noé dans une ruelle étroite où des rubans multicolores pendaient d'une fenêtre à l'autre. Ils formaient un tunnel souple, comme un ventre d'arc-en-ciel. À chaque pas, les rubans caressaient les joues et chatouillaient les oreilles.
— Ici, chuchota Milo, c'est le passage des rubans. Les gens y viennent quand ils veulent changer d'humeur.
Noé leva son appareil.
— Ça marche vraiment ?
— Tu vas voir.
Au milieu du passage, une vieille horloge de façade sonnait… mais pas les heures. Elle sonnait des petites notes, comme un xylophone. Ding, dong, ding… Une musique miniature sortait de la pierre.
Une fillette déguisée en sorcière entra en courant, l'air furieux, sa baguette en bois pointée vers le sol.
— J'en ai marre ! On m'a pris mon chapeau !
Elle traversa les rubans. À la sortie, sa colère avait fondu comme une boule de neige. Elle s'arrêta, cligna des yeux… et se mit à rire.
— Oh ! Je suis une sorcière sans chapeau, c'est encore mieux !
Noé déclencha, pile au moment où son rire sautait dans l'air.
— Celui-là, je le garde précieusement, souffla-t-il.
Milo le regarda, intrigué.
— Pourquoi tu fais ça ? Pourquoi les sourires ?
Noé pensa à ses journées où tout semblait trop sérieux, aux adultes pressés, aux nouvelles qui font froncer les sourcils.
— Parce qu'un sourire, c'est une porte, répondit-il. Quand tu l'ouvres, tu respires plus librement.
Milo resta silencieux, puis fit un petit signe de tête.
— Alors je t'ouvre une autre porte.
Il désigna une grille de fer à moitié cachée par des guirlandes.
— Derrière, il y a la cour des saltimbanques. Mais attention… ils n'aiment pas les visages tristes.
Noé serra son appareil.
— Parfait. On va les apprivoiser.
Chapitre 4 : La cour des saltimbanques
Ils passèrent la grille. La cour était ronde, pavée, entourée de vieux murs couverts de dessins à la craie : dragons souriants, lunes qui tirent la langue, chats en bottes trop grandes. Au centre, un petit orchestre jouait : un accordéon, un violon et une percussion faite d'une casserole cabossée.
Un jongleur lança trois pommes… puis quatre… puis une cinquième, qui semblait un peu trop réelle pour être normale. Elle scintillait comme si elle contenait une étoile.
— Qui entre ici ? demanda une femme en cape dorée. Sa voix roulait comme un tambour.
Milo répondit vite :
— Un collecteur de sourires. Il les capture en photo.
— Ah ! fit la femme. Un piègeur de joie. Montre-nous ton filet, petit.
Noé sentit ses oreilles chauffer, mais il tint bon.
— Je ne piège rien. Je garde des souvenirs. Les sourires restent libres.
Les saltimbanques murmurèrent. Puis la femme en cape dorée éclata de rire.
— Belle réponse ! Ici, on aime la liberté. La fête n'a de sens que si chacun danse à sa manière.
Elle claqua des doigts. Deux acrobates roulèrent jusqu'à eux, en spirale.
— Pour prouver que tu respectes les sourires, ajouta la femme, tu dois en faire naître un… sans demander, sans forcer. Juste en offrant.
Noé avala sa salive.
— Offrir quoi ?
— Ce que tu as.
Noé pensa à son appareil. Il l'aimait, mais ce n'était pas un cadeau. Il pensa à ses mots… et il se souvint d'une chose : il savait imiter des bruits, surtout les animaux.
Il prit une grande inspiration et fit le cri le plus sérieux du monde… d'une poule très vexée. Puis il enchaîna avec un cochon qui éternue, et termina par un âne qui chante faux, mais avec passion.
Un silence tomba, comme une pause de musique. Puis le jongleur lâcha une pomme en éclatant de rire. Les acrobates se tordirent. La femme en cape dorée essuya une larme.
— D'accord, dit-elle. Tu peux rester.
Noé, ravi, déclencha plusieurs fois. Clic, clic, clic. Sur les photos, la joie avait l'air de sauter.
Milo, lui, ne riait qu'à moitié. Noé le remarqua.
— Ça va ?
— Oui… c'est juste que… j'ai l'impression que ton appareil est magique.
Noé secoua la tête.
— Non. C'est les gens qui le sont. Moi, je ne fais que regarder.
À cet instant, la femme en cape dorée s'approcha avec la pomme scintillante.
— Prends ceci. Une pomme-lanterne. Elle s'allume quand quelqu'un choisit d'être lui-même.
Noé la prit. Elle était tiède, comme un petit soleil.
Chapitre 5 : La poursuite du sourire fugitif
Ils quittèrent la cour au son des casseroles et des violons. Dehors, le carnaval battait plus fort, comme si la ville avait accéléré.
Soudain, un cri traversa la place :
— Le masque du Roi Rieur ! On l'a perdu !
Tout le monde se retourna. Un grand char décoré d'or et de tissus violets avançait lentement, mais le siège du Roi Rieur était vide. Un animateur en chapeau haut-de-forme gesticulait :
— Sans le masque, le défilé s'arrête ! Le Roi Rieur ne peut pas apparaître à visage découvert !
Noé sentit son cœur faire un petit bond. Un défi, une mission… et surtout un sourire à sauver.
Milo plissa les yeux.
— J'ai vu quelqu'un courir vers les remparts, dit-il. Avec quelque chose de brillant.
— Alors on y va !
Ils se mirent à courir. La musique derrière eux se mélangeait aux pas, aux rires, aux “pardon !” lancés à la volée. Ils passèrent sous une arche, puis une autre. Les remparts se dressaient, massifs, mais décorés ce jour-là de drapeaux rouges et verts.
Près d'un escalier en pierre, une silhouette sautillait : un petit homme déguisé en renard, avec un masque doré à la main.
— Hé ! cria Noé. C'est celui du Roi Rieur ?
Le renard se retourna, surpris, puis fit une révérence exagérée.
— Peut-être. Peut-être pas. Ça dépend… de votre humeur !
Et il s'enfuit, léger comme une ruse.
Noé leva l'appareil, prêt à photographier… mais il se ravisa. Un sourire volé n'est pas un sourire. Il fallait autre chose.
Il brandit la pomme-lanterne. Elle pulsa doucement.
— Attends ! lança Noé au renard. Pourquoi tu l'as pris ?
Le renard ralentit, comme si la question l'accrochait par la manche.
— Parce que… parce que je veux qu'on me voie, répondit-il. Dans le défilé, on applaudit le Roi, pas le renard.
Milo s'approcha, plus doucement.
— On peut t'entendre aussi, tu sais. Tu peux marcher avec nous. Sans voler.
Le renard hésita. Sa queue en tissu remua.
— Et si je me fais huer ?
Noé répondit, ferme :
— Au carnaval, on a le droit d'être différent. C'est même le principe. La liberté, c'est d'oser être soi, même quand on tremble un peu.
La pomme-lanterne s'illumina franchement. Le renard regarda la lumière, comme si elle lui faisait du bien.
— D'accord, souffla-t-il. Je rends le masque. Mais… je marche près du char.
Il tendit le masque doré. Noé ne le prit pas comme un trophée : il le reçut comme un accord.
— Merci, dit-il.
Et, sans attendre, il photographia le renard au moment où celui-ci esquissait enfin un vrai sourire, petit mais solide.
Chapitre 6 : Le défilé des visages libres
Ils revinrent à la place en courant. L'animateur en haut-de-forme faillit tomber de soulagement.
— Le masque ! Bravo ! Vous sauvez la fête !
Le Roi Rieur apparut, énorme costume à grelots, cape éclatante. Il posa le masque sur son visage et, aussitôt, le défilé reprit comme une rivière qui retrouve son lit. Tambours, flûtes, cris joyeux. Les gens se mirent à danser, certains en rond, d'autres en zigzag, d'autres en sautillant comme des pois.
Noé et Milo marchaient près du char. Le renard, fidèle à sa promesse, avançait à côté, saluant timidement. Et, chose incroyable, des enfants lui répondirent en imitant son salut.
— Regarde, dit Milo. On le voit.
Le renard souffla :
— Je crois… je crois que ça va.
Noé sentait ses photos s'accumuler comme une collection de petits feux. Il captura un boulanger déguisé en dragon qui distribuait des petits pains. Une vieille dame en pirate qui faisait claquer sa canne comme une épée. Un groupe de musiciens qui jouaient plus vite que leurs propres doigts.
Et puis, au détour d'une rue, le passage des rubans apparut. Les rubans s'agitaient, et l'horloge-xylophone tintait. La foule y entra en riant, ressortit encore plus légère. On aurait dit que la ville avait appris à respirer en couleurs.
Milo retira son masque noir à demi-lune. Son visage était ordinaire, et c'était parfait.
— En fait, dit-il, je le portais parce que j'avais peur d'être ridicule.
Noé le regarda, sincère :
— Tout le monde est ridicule, un peu. C'est ce qui nous rend vivants.
Milo éclata de rire, cette fois sans retenue. Noé déclencha au même instant. Le clic sonna comme une ponctuation heureuse.
Le défilé se termina au pied de la grande tour. Le Roi Rieur leva les bras.
— Que chacun garde sa musique ! cria-t-il. Et que personne ne ferme sa porte intérieure !
Noé sentit une chaleur simple dans sa poitrine. Ses sourires n'étaient pas prisonniers dans l'appareil : ils étaient des preuves. Des preuves qu'on peut choisir la joie, qu'on peut se tenir droit, libre, même au milieu du bruit.
Chapitre 7 : La tisane du soir
Le soir tomba doucement sur la cité. Les torches allumées le long des murs dessinaient des halos dorés. La fête continuait, mais plus calme, comme une chanson qui ralentit pour mieux finir.
Noé et Milo s'assirent sur une marche, loin du char. Le renard passa, sans masque cette fois, et leur fit un clin d'œil avant de disparaître dans la foule.
— Tu as beaucoup de sourires ? demanda Milo.
Noé tapota son appareil.
— Plein. Mais le meilleur, c'est celui que tu as fait tout à l'heure.
— Sérieux ?
— Sérieux.
Ils rentrèrent par les ruelles, encore parfumées de sucre. Chez Noé, sa grand-mère les attendait avec une théière fumante.
— Les héros de carnaval ont besoin de douceur, déclara-t-elle, comme si c'était une règle ancienne.
Elle versa une tisane claire, aux reflets de miel. Ça sentait la camomille et la fleur d'oranger, avec une pointe de menthe qui chatouille le nez.
Noé souffla sur sa tasse. La chaleur lui réchauffa les doigts, puis le cœur.
— Aujourd'hui, dit-il, j'ai compris un truc.
— Ah oui ? fit Milo, curieux.
Noé regarda par la fenêtre : au loin, la tour et les fanions tremblaient encore, comme un dernier applaudissement.
— Un sourire, ça ne se capture pas. Ça se partage. Et la liberté… ça ressemble à ça : oser rire à sa façon, sans demander la permission.
Ils burent en silence, heureux, pendant que la tisane douce terminait la journée comme une couverture légère. Et, dans la poche de Noé, la pomme-lanterne brillait encore un peu, juste assez pour dire : continue.