Chapitre 1 — Le tambour qui réveille le jardin
Ce matin-là, le jardin public ne ressemblait plus du tout au calme coin de verdure où les gens venaient lire ou faire du jogging. Des guirlandes multicolores pendaient entre les arbres, des rubans claquaient au vent, et des fanions vifs comme des bonbons piquants dessinaient des arcs-en-ciel au-dessus des allées.
Au milieu de tout ça, un ours brun à la fourrure un peu ébouriffée avançait d'un pas décidé. Il s'appelait Brume, parce que son pelage avait des reflets dorés et gris, comme la lumière du matin. Sur son ventre rebondi, il portait un tambour rond décoré de zigzags rouges et jaunes.
Brume tira les lanières du tambour pour les serrer autour de ses épaules.
— Aujourd'hui, marmonna-t-il, c'est le grand carnaval du jardin. Et je dois trouver un porte-drapeau avant le début du défilé. Sinon, notre troupe aura l'air d'une soupe sans couvercle.
Il donna un premier coup de baguette sur le tambour.
BOUM.
Le son roula sur les pelouses, fit vibrer les feuilles, réveilla un pigeon qui dormait sur une branche et qui s'envola en râlant. Déjà, des enfants en costume couraient partout : pirates, sorcières, chevaliers, licornes, cosmonautes. Des confettis volaient dans l'air comme une pluie de petites étoiles en papier.
— Brume ! appela une voix fluette.
C'était Lila, une fillette aux cheveux noirs serrés en deux tresses, déguisée en magicienne. Sa cape violette traînait légèrement sur le sol, découvrant des baskets toutes neuves pleines de paillettes dorées.
— Tu as entendu ? Le défilé commence dans une heure. Tu as trouvé ton porte-drapeau ?
Brume secoua la tête, faisant tinter les grelots accrochés à ses oreilles.
— Pas encore. Je veux quelqu'un qui puisse tenir haut le drapeau de notre troupe, sans le laisser tomber, et qui respecte la musique, les autres danseurs, tout le monde.
Lila hocha la tête avec sérieux.
— C'est important, le respect. Au carnaval, on fait la fête, mais on ne marche pas sur les pieds des voisins exprès, d'accord ?
— Exactement, répondit l'ours en souriant. Tu veux m'aider à chercher ?
Les yeux de Lila pétillèrent.
— Bien sûr ! On commence par où ?
Brume hésita, regarda autour de lui. Le jardin était immense, transformé en un labyrinthe coloré : un coin pour les jongleurs, un autre pour les peintures sur visage, un stand de limonade, une scène pour les musiciens, des ballons géants et même un mini-labyrinthe de haies décorées de rubans.
— On va suivre la musique, proposa-t-il. Celui qui porte notre drapeau doit avoir le rythme dans le cœur.
Il frappa à nouveau son tambour, plus rapide cette fois.
BOUM-tak-BOUM, BOUM-tak-BOUM.
Lila fit tournoyer sa cape et se mit à marcher à ses côtés. Le carnaval pouvait commencer pour de bon.
Chapitre 2 — Le costume le plus brillant du jardin
Brume et Lila arrivèrent d'abord près du grand bassin. L'eau reflétait les guirlandes, les costumes et les ballons en un mélange de couleurs qui faisait presque tourner la tête.
Sur le bord du bassin, un garçon en chevalier argenté paradait devant son reflet. Son armure en carton, recouverte de papier aluminium, éblouissait tout le monde. Une plume bleue dépassait de son casque, bien droite.
— Lui, chuchota Lila, on dirait un vrai héros. Regarde comme il tient bien son épée en mousse !
Brume s'approcha, toujours en tapant son rythme régulier.
— Bonjour, chevalier brillant, lança-t-il. Je cherche un porte-drapeau pour mener notre troupe au défilé. Tu sembles fort et droit. Ça te dirait ?
Le chevalier bomba le torse.
— Évidemment ! Je suis le plus courageux du jardin. Tout le monde me regardera.
— C'est possible, approuva Brume. Mais être porte-drapeau, ce n'est pas juste être regardé. C'est aussi faire attention aux autres. Par exemple, si quelqu'un derrière toi marche moins vite, tu fais quoi ?
Le garçon haussa les épaules.
— Je continue. Sinon je perds la meilleure place.
Lila plissa le nez.
— Et si une petite tombe à cause de ta cape ou de ton épée, tu fais quoi ?
— Elle n'a qu'à faire attention, répondit-il en agitant son épée. Au carnaval, il faut être rapide.
Brume posa doucement une patte sur le tambour pour étouffer le son.
— Le carnaval, expliqua-t-il, c'est comme une grande danse où tout le monde compte. Si tu penses seulement à toi, tu risques d'écraser les autres. Le respect, c'est laisser aussi aux plus petits un peu de place pour briller.
Le chevalier rougit légèrement sous son casque.
— Bon… alors je préfère rester ici, déclara-t-il. Je garde le bassin, c'est mon royaume.
Brume hocha la tête.
— D'accord, chevalier du bassin. Profite bien de ton royaume.
Il s'éloigna avec Lila, reprit son rythme de tambour, plus léger.
— Tu as vu ? souffla Lila. Il voulait la meilleure place, mais pas la plus belle responsabilité.
— Être devant, dit Brume, ça veut dire penser à ceux qui sont derrière. On continue ?
Lila fit un signe affirmatif et pointa l'allée principale, déjà pleine de déguisements incroyables. La chasse au porte-drapeau se poursuivait.
Chapitre 3 — Les acrobates du carrousel
Au bout de l'allée, une musique tournoyante s'envolait dans l'air, comme des bulles de savon. Un vieux carrousel, tout illuminé, tournait lentement. Les chevaux de bois dressaient leurs crinières peintes, un dragon vert ouvrait la bouche en un éternel rugissement muet, un cygne blanc semblait sur le point de s'envoler.
Autour du carrousel, un groupe d'acrobates en herbe s'exerçait. Ils sautaient, tournaient, faisaient des roues, tentaient des pyramides humaines bancales. Les rires éclataient à chaque chute.
— On dirait qu'ils n'ont pas peur de bouger, dit Lila. Pour tenir un drapeau tout le long du défilé, il faut être endurant, non ?
Brume hocha la tête, intéressé. Il battit un roulement de tambour pour attirer leur attention.
— Qui veut mener notre troupe au carnaval ? lança-t-il.
Tout le groupe cria en même temps :
— Moi ! Moi ! Moi !
Une fille aux cheveux bouclés, déguisée en renarde avec une longue queue en tissu, prit les devants.
— Je suis la plus souple, déclara-t-elle fièrement. Regarde !
Elle fit un grand écart presque parfait, puis se releva d'un bond.
— Waouh, souffla Lila, impressionnée.
Brume sourit, mais posa tout de suite une question :
— Et si tu portes un drapeau, tu pourras tenir jusqu'à la fin du défilé, sans t'arrêter pour faire des figures ?
La renarde fit la moue.
— Mais c'est ça, le carnaval ! Faut montrer qu'on sait faire des trucs impossibles !
Un garçon déguisé en clown, le visage couvert de peinture, intervint :
— Moi, je peux le faire ! Je suis super fort, je cours vite, je saute loin !
— Et tu sais écouter la musique ? demanda Brume. Tu peux suivre le rythme sans bousculer tout le monde ?
Le clown fit un salto maladroit et tomba sur les fesses, éclatant de rire.
— Euh… j'y travaille.
Lila s'approcha, sérieuse.
— Un porte-drapeau, ce n'est pas forcément celui qui fait les acrobaties les plus impressionnantes. C'est celui qui reste calme quand tout le monde s'excite, et qui ne se moque pas des autres quand ils tombent.
Les acrobates se regardèrent, un peu gênés. La renarde finit par dire :
— On préfère rester ici à s'entraîner. On fera notre propre mini-défilé autour du carrousel.
Brume salua.
— Très bien. Mais souvenez-vous : même quand vous faites les fous, faites-le sans blesser les autres. Un vrai acrobate respecte le silence, les rires et aussi les limites des autres.
Il repartit avec Lila, son tambour battant comme un cœur curieux.
— Tu crois qu'on va trouver ? demanda la fillette.
— Je continue jusqu'au dernier coup de cymbale, répondit Brume en relevant les épaules. Je n'abandonne pas pour si peu.
La détermination de l'ours vibrait dans l'air comme un morceau de musique qui refuse de s'arrêter.
Chapitre 4 — La fanfare des arbres
Plus loin, près du coin des grands chênes, une fanfare s'installait. Un groupe de musiciens en habits bariolés accordait trompettes, clarinettes, saxophones et tambours. Les arbres semblaient écouter en silence, prêts à danser avec leurs feuilles.
Brume s'approcha d'un pas sûr, ses grelots tintant de plus belle. Un chef de fanfare, moustache en guidon et chapeau melon, leva sa baguette quand il le vit.
— Un ours tambourinaire ! s'exclama-t-il. Voilà qui donne du style à notre jardin.
Brume s'inclina légèrement.
— Je cherche quelqu'un pour porter notre drapeau pendant le défilé. Quelqu'un qui soit solide, qui respecte la musique et les autres.
Un garçon mince, presque caché derrière un tuba deux fois plus gros que lui, leva timidement la main.
— Moi… je pourrais peut-être.
Lila le dévisagea avec curiosité.
— Tu t'appelles comment ?
— Sami, répondit-il, la voix à peine audible.
— Tu sais marcher longtemps ? demanda Brume. Le défilé va faire tout le tour du jardin.
Sami rougit.
— Je m'essouffle vite. Mais… j'écoute bien les consignes. Et je ne me moque jamais des fausses notes.
Le chef de fanfare posa une main sur l'épaule du garçon.
— Sami est le plus attentif de tous. Sans lui, on aurait oublié au moins trois fois le bon tempo.
Brume hocha la tête, pensif.
— Tu as les qualités d'un bon porte-drapeau. Mais le drapeau est lourd. Il faut le porter haut, ne pas le laisser traîner ni trembler. Tu crois pouvoir t'entraîner vite ?
Sami serra les dents, puis secoua la tête.
— Je crois que je ne serai pas prêt pour aujourd'hui. Et si je lâche le drapeau au milieu du défilé, tout le monde sera déçu.
Lila fronça les sourcils.
— Tu ne veux pas essayer ?
Sami eut un petit sourire.
— Je préfère ne pas gâcher votre troupe. Je vais déjà essayer de tenir mon tuba jusqu'au bout sans faiblir. C'est mon défi à moi.
Brume posa une grosse patte sur son épaule.
— Savoir ce qu'on peut faire et ce qu'on ne peut pas encore faire, c'est une forme de respect aussi. De respect pour soi. Tu as raison de te fixer un défi possible. Un jour, peut-être, tu porteras un drapeau ou même tu mèneras la fanfare entière.
Les yeux de Sami brillèrent.
— Promis, je travaillerai. L'année prochaine, je serai plus fort.
Brume repartit, le cœur un peu lourd, mais toujours décidé.
— On dirait que tout le monde a déjà sa place, soupira Lila. Et nous, on n'a toujours pas de porte-drapeau.
— Ne t'inquiète pas, répondit l'ours. Dans un carnaval, les surprises arrivent toujours au moment où on les attend le moins.
Au loin, un carillon tinta. Il restait une demi-heure avant le début du défilé.
Chapitre 5 — Le masque silencieux
Ils longèrent la grande roseraie, transformée pour l'occasion en “Allée des Masques”. Sur chaque banc, quelqu'un ajustait un masque différent : renard doré, lune argentée, papillon bleu, tigre flamboyant. Des miroirs étaient accrochés aux troncs, encadrés de rubans.
Au bout de l'allée, près d'un vieux banc moussu, un enfant en costume de chat noir regardait ses pieds. Son masque, posé sur le banc, représentait un visage de chat stylisé, avec des moustaches peintes en argent. Sur sa poitrine, un petit badge disait : “Garde du Silence”.
Brume ralentit, intrigué.
— Bonjour, dit-il avec douceur. Beau costume.
L'enfant leva la tête. C'était une fille, finalement, avec des yeux sombres très sérieux.
— Merci, répondit-elle simplement.
— Tu ne te prépares pas pour le défilé ? demanda Lila.
— Je… je ne sais pas, répondit-elle. Je m'appelle Noémi. On m'a dit que je pouvais être “garde du silence” près des plus petits, pour les rassurer si la musique est trop forte.
Brume échangea un regard avec Lila.
— C'est important, ça, remarqua-t-il. Tu as l'air calme. Tu aimes la foule ?
— Pas trop, avoua Noémi. J'aime regarder les autres s'amuser. Mais quand il y a trop de bruit, ça tape dans ma tête. Alors je viens ici, entre les roses. Ça sent bon, ça calme tout.
Lila prit une profonde inspiration.
— C'est vrai, on dirait que l'air est sucré.
Brume s'assit doucement sur un coin de banc, prenant soin de ne pas l'écraser.
— Je cherche un porte-drapeau pour notre troupe, expliqua-t-il. Quelqu'un d'attentif, de respectueux, d'endurant. Quelqu'un qui puisse garder le drapeau droit sans se laisser emporter par la folie du carnaval.
Noémi joua avec son badge.
— Pourquoi tu veux un porte-drapeau ? Tu pourrais porter le drapeau toi-même, non ?
Brume tapota son tambour.
— Je dois garder le rythme. Sans le tambour, notre troupe se perdra. Et si je prends aussi le drapeau, je ne ferai ni l'un ni l'autre correctement. Chacun doit avoir sa place.
Lila ajouta :
— Et toi, tu respectes déjà le silence des autres. Tu fais attention à ce qui pourrait les déranger. C'est rare, au carnaval, quand tout le monde veut parler plus fort que la musique.
Noémi ne répondit pas tout de suite. Elle regarda les gens passer, les rubans flotter, les confettis tourbillonner.
— Si je porte votre drapeau, murmura-t-elle enfin, je devrai marcher devant tout le monde, c'est ça ?
— Oui, répondit Brume. Mais tu ne seras pas seule. Tu auras ma musique derrière toi, et Lila à tes côtés si elle veut.
Lila fit un signe enthousiaste.
— Évidemment que je veux !
— Et si le bruit devient trop fort ? demanda Noémi, un peu inquiète.
Brume réfléchit, puis eut une idée.
— Quand tu sentiras que ça tape trop dans ta tête, tu regarderas le haut du drapeau et tu suivras juste ma musique. Tu ne penseras plus à la foule, seulement au vent dans le tissu et à mon tambour. On va marcher comme si on dansait dans un rêve.
Noémi respira profondément, une fois, deux fois. Elle saisit le masque de chat noir, le serra contre elle, puis le posa.
— D'accord, dit-elle enfin. J'essaie. Mais si je n'y arrive pas, je te le dis, d'accord ?
— Bien sûr, répondit Brume. Se respecter, c'est aussi savoir dire “j'ai besoin d'aide”.
Lila sourit.
— Et on sera là pour toi. Promis.
Brume se leva, le cœur plus léger. Peut-être qu'il venait de trouver leur porte-drapeau, justement là où régnait le silence.
Chapitre 6 — L'épreuve du drapeau
Près de la grande pelouse centrale, on préparait déjà les troupes. Chaque groupe avait un thème : les oiseaux, les super-héros, les fleurs, les planètes, les robots… Partout, des couleurs, des rires, des éclats de voix.
Au fond, une tente abritait les accessoires officiels du carnaval. Brume s'y rendit avec Lila et Noémi. À l'intérieur, des capes chatoyantes pendaient, des masques étincelaient, des plumes attendaient d'être piquées sur des chapeaux.
Au milieu, posé sur un chevalet, un grand drapeau les attendait.
C'était un rectangle de tissu bleu nuit, bordé de franges dorées. Au centre, un grand cercle jaune rappelait le soleil, traversé par des silhouettes de danseurs de toutes tailles, main dans la main. Des petites étoiles colorées semblaient flotter autour.
— C'est le drapeau de notre troupe, dit Brume avec fierté. La Troupe des Passerelles. On danse pour relier les gens entre eux.
Noémi s'approcha. Elle toucha du bout des doigts le tissu doux.
— Il est beau, murmura-t-elle.
— Il est lourd aussi, prévint Lila en soulevant le manche en bois sculpté. Ouh là là, c'est pas un cure-dents !
Brume aida Noémi à saisir le manche. Elle le prit à deux mains. Le drapeau se déploya, ondulant comme une vague de nuit lumineuse.
— On essaie, proposa l'ours. D'abord, tu restes immobile, puis tu marches un peu.
Noémi planta ses pieds dans l'herbe, serra le manche. Le drapeau claqua doucement dans l'air. Elle ferma brièvement les yeux, inspira à fond.
— Ça va ? demanda Lila.
— Oui, répondit-elle. C'est… impressionnant. Mais ça va.
Brume se mit à battre un rythme lent, régulier.
BOUM… BOUM… BOUM…
— Avance de trois pas, dit-il doucement. Un… deux… trois…
Noémi marcha, le drapeau bien droit. Ses bras tremblaient un peu, mais elle tenait bon.
— Maintenant, tourne doucement, demanda Brume. Comme si tu montrais le drapeau à chaque côté de la pelouse.
Elle fit un demi-tour, puis un tour complet, sans que le drapeau ne touche le sol.
Lila applaudit, émerveillée.
— On dirait une vraie héroïne de carnaval !
Noémi sourit, un peu essoufflée.
— C'est plus difficile que ça en a l'air… Mais j'aime bien la sensation. On dirait que je tiens un morceau de ciel.
Brume posa son tambour sous son bras.
— Tu veux arrêter ou continuer ? demanda-t-il, très sérieux.
Elle réfléchit un instant, puis serra plus fort le manche.
— Je veux continuer. Mais tu me promets que si je suis trop fatiguée pendant le défilé, quelqu'un prendra le relais sans se moquer ?
— Promis, répondit Brume. Dans notre troupe, on ne se moque jamais de celui qui a tout donné. On l'encourage. On le remercie.
Lila leva la main.
— Et moi, je me mets à côté d'elle. Si quelqu'un essaie de se moquer, je lui lance un sort de magicienne : “Sort du Respect Oblige !”
Ils éclatèrent de rire. Au-dehors, un coup de sifflet retentit.
— Tous en place ! hurla une voix. Le défilé commence dans cinq minutes !
Brume sentit son cœur accélérer.
— C'est le moment, murmura-t-il. Préparez-vous, Troupe des Passerelles. Notre danse va commencer.
Chapitre 7 — Le grand défilé du jardin
La pelouse centrale était maintenant une mer de couleurs en mouvements. Chaque troupe se rangeait derrière son drapeau, prête à suivre la musique. Les spectateurs, alignés le long des allées, agitaient des mouchoirs, des rubans, parfois même de petites casseroles pour faire du bruit.
Brume prit place au milieu de sa troupe. Autour de lui, des enfants de tous âges, certains déguisés en étoiles, d'autres en ponts vivants, avec des arcs de carton sur les épaules. Lila, magicienne, se tenait à gauche de Noémi. À droite, un petit garçon en costume de nuage se dandinait d'impatience.
Noémi, drapeau levé, occupait la tête de la troupe. Le tissu bleu nuit flottait au-dessus d'elle, captant les rayons du soleil.
— Prête ? chuchota Lila.
— Je crois, répondit Noémi en déglutissant.
Brume frappa trois coups sur son tambour.
BOUM. BOUM. BOUM.
La fanfare, plus loin, répondit. Les trompettes lancèrent une mélodie joyeuse, les saxophones lui donnèrent des courbes, les cymbales brillèrent comme des éclairs.
Le défilé s'élança.
Les troupes avançaient l'une après l'autre. À chaque pas, les confettis se soulevaient du sol et retombaient en pluie de couleurs. Les arbres eux-mêmes semblaient bouger leurs branches en rythme.
Brume battait la mesure avec application. Ses bras étaient solides, ses gestes réguliers. La musique passait de son tambour à ses pattes, de ses pattes au sol, du sol aux pas de toute la troupe.
Devant lui, Noémi marchait. Elle fixait le haut du drapeau, comme il le lui avait conseillé. Le manche vibrait un peu dans ses mains, mais elle tenait bon. Le tissu claquait avec élégance.
— Tu es géniale, murmurait Lila entre deux tours de cape. Regarde, tout le monde admire ton drapeau.
Les spectateurs applaudissaient, prenaient des photos, souriaient. Une petite fille sur les épaules de son père pointa Noémi du doigt :
— Regarde, papa, le drapeau du soleil qui danse !
Noémi sentit une chaleur douce envahir sa poitrine. Le bruit était là, fort, immense. Mais le son du tambour de Brume formait une sorte de ligne claire dans tout ce tumulte. Elle suivait cette ligne comme on suit un chemin dans la forêt.
Au croisement des deux grandes allées, le défilé ralentit. Un groupe de robots clignotants passait juste devant eux, un peu trop larges avec leurs boîtes de carton et leurs antennes qui dépassaient.
Brume cessa de jouer une seconde, leva une patte.
— Troupe des Passerelles, halte !
Tout le monde s'arrêta net, sans se bousculer. Noémi planta le drapeau bien droit à côté d'elle. Les enfants derrière se rangèrent en éventail pour laisser passer un petit garçon qui avait perdu une chaussure.
Un adulte, au bord du chemin, chuchota :
— Ils sont bien organisés, ceux-là. Et très respectueux. Pas un seul qui pousse les autres.
Quand le chemin fut libre, Brume recommença son rythme, un peu plus entraînant.
— En avant ! cria-t-il joyeusement.
Cette fois, certains enfants de la troupe se mirent à faire des pas de danse simples, répétant les gestes qu'ils avaient appris. Un pas sur la droite, un pas sur la gauche, un petit tour, une claque dans les mains. Le drapeau suivait leur mouvement, comme s'il dansait aussi.
Noémi sentait ses bras fatiguer, mais elle s'accrochait. Lila l'encourageait à voix basse.
— Tu tiens bon, tu es presque à la moitié du parcours.
Noémi sourit entre deux bouffées d'air.
— Heureusement que j'ai fait mes devoirs de sport, lâcha-t-elle en plaisantant.
Les rires autour d'elle allégèrent encore un peu le poids du drapeau.
Chapitre 8 — La promesse au cœur du jardin
Le défilé fit tout le tour du jardin public. Ils passèrent devant le bassin et son chevalier argenté, qui les salua en levant son épée en mousse. Les acrobates du carrousel leur adressèrent des acrobaties plus lentes, en rythme avec le tambour. Sami, avec son énorme tuba, gonflait ses joues au maximum pour accompagner la fanfare, fier d'avoir tenu jusqu'ici.
Enfin, la Troupe des Passerelles arriva de nouveau sur la grande pelouse. Une estrade les attendait, avec un jury de bénévoles souriants, juste là pour applaudir plus fort que les autres.
— Placez-vous en cercle, ordonna Brume.
Les enfants se mirent en rond. Noémi, toujours avec le drapeau, se plaça au centre, légèrement essoufflée.
— Tu veux que je prenne le relais ? demanda Lila doucement.
Noémi regarda le haut du drapeau, puis le ciel au-dessus.
— Non, dit-elle, en secouant la tête. Je veux finir. Jusqu'au bout.
Brume sentit une fierté immense gonfler dans sa poitrine. Il lança un dernier rythme, plus joyeux encore, comme un feu d'artifice de sons.
La troupe se mit à danser autour de Noémi. Des pas simples mais synchronisés, des mains qui se croisent, des sourires qui éclatent. Le public frappait dans ses mains, tapait des pieds, riait, sifflait d'admiration.
Quand la musique s'arrêta, le drapeau faisait encore de petites vagues dans l'air. Noémi, rouge mais radieuse, planta le manche dans le sol juste assez pour que le tissu retombe avec élégance.
Un silence court, puis une explosion d'applaudissements.
— Bravo ! Bravo !
Le chef de fanfare monta sur l'estrade avec un micro.
— Chers carnavaliers et carnavalières, déclara-t-il, nous n'avons pas de compétition aujourd'hui, seulement des félicitations. Mais si nous devions donner un prix du Respect et du Courage, je crois qu'il irait à…
Il leva le bras en direction de la Troupe des Passerelles.
— … à cette troupe qui a su marcher ensemble sans se bousculer, s'arrêter pour laisser passer les plus petits et garder le sourire du début à la fin. Et tout spécialement à leur porte-drapeau.
Noémi sursauta, les yeux écarquillés. Lila la poussa gentiment vers l'avant.
— Vas-y, c'est toi.
Noémi avança d'un pas hésitant. Le chef de fanfare descendit de l'estrade pour être à sa hauteur. Il lui tendit un petit ruban coloré, avec une médaille en forme de cœur et de soleil mélangés.
— Pour toi, dit-il. Pour avoir porté le drapeau avec respect : respect de toi-même, de la musique et des autres.
Noémi prit la médaille, les mains tremblantes.
— Merci… balbutia-t-elle. Mais je n'ai pas fait ça toute seule. Sans la musique de Brume, sans Lila, sans la troupe derrière, je n'aurais pas pu.
Brume se rapprocha, tapotant doucement son tambour.
— C'est ça, une passerelle, dit-il. On tient ensemble, on se soutient. Personne ne brille tout seul très longtemps. Le plus beau des feux d'artifice, c'est celui où toutes les couleurs se mélangent.
Le public approuva en tapant des mains.
Le reste de l'après-midi, le jardin public resta en fête. Les enfants couraient encore entre les arbres, les musiciens improvisaient des morceaux, les confettis ne retombaient jamais vraiment. L'odeur de crêpes, de limonade et de fleurs se mélangeait dans l'air doux.
Plus tard, alors que le soleil commençait à se cacher derrière les immeubles, Brume s'assit sur un banc, son tambour posé contre lui. Lila, toujours en magicienne, jouait avec sa cape. Noémi, sans son masque de chat, caressait le drapeau soigneusement replié sur ses genoux.
— Tu sais, dit Lila, au début, je croyais qu'un porte-drapeau, c'était juste quelqu'un avec de gros muscles.
— En fait, répondit Noémi en souriant, il faut surtout un gros cœur.
Brume éclata d'un rire grave qui fit vibrer les dernières feuilles.
— Et moi, je savais que je finirais par trouver la bonne personne, dit-il. Parce qu'au carnaval, ceux qui respectent les autres finissent toujours par se repérer, même dans la foule.
Les lanternes s'allumèrent une à une dans le jardin, diffusant une lumière douce autour d'eux. La fanfare jouait un dernier morceau calme, presque comme une berceuse.
Noémi caressa le bord doré du drapeau.
— Tu reviendras l'année prochaine, Brume ? demanda-t-elle. On pourrait refaire une troupe. Je porterai encore le drapeau… si mes bras survivent.
Lila leva la main comme pour prêter serment.
— Moi, je reviendrai. Et cette fois, j'apprendrai un vrai tour de magie. Pas juste “cape qui s'emmêle dans mes pieds”.
Brume regarda le jardin, les guirlandes qui brillaient, les visages fatigués mais heureux, et sentit son cœur battre au rythme d'un tambour invisible.
— Je reviendrai, promit-il doucement. Tant qu'il y aura de la musique, des costumes, des sourires et du respect dans ce jardin, je reviendrai. Et nous danserons encore, avec un drapeau qui touche presque les étoiles.
Le vent du soir souleva quelques confettis oubliés qui se mirent à tournoyer autour d'eux comme de minuscules planètes en fête. Et, quelque part entre les arbres, un dernier roulement de tambour répondit à la promesse de l'ours, comme un écho joyeux qui promettait déjà le prochain carnaval.