Chapitre 1 : Trois presque-sept
Ce mercredi-là, on s'ennuyait comme trois chaussettes dans une boîte à chaussures. Dans le salon, on était tous les trois, bien étalés sur le tapis.
Moi, c'est Malo. J'ai sept ans et demi, ce qui compte beaucoup, parce que ça fait « demi-chef ». Mon frère Léo a « presque sept », ce qu'il répète dix fois par jour. Et notre petit frère Sacha a… aussi presque sept. Oui, c'est bizarre. On dit que notre maman a eu une année très sportive.
Léo faisait rouler une petite voiture en faisant « vrrr… vrrr… » mais sans conviction. Sacha, lui, essayait de mettre son pied dans une boîte en carton.
Je soupirai très fort, juste pour que les autres comprennent que j'étais en train de réfléchir à une idée géniale.
Léo me regarda de côté.
« Tu fais ton soupir de savant, là. Ça veut dire bêtise ? »
« Pas une bêtise, une invention, » corrigeai-je. « Une invention utile à l'humanité. »
Sacha leva la main comme à l'école.
« Moi je suis l'humanité ! »
« Oui, et tu as besoin d'aide, » répondit Léo en rigolant.
Maman passa la tête par la porte avec un torchon sur l'épaule.
« Je vous entends. Rappelez-vous : pas de bataille de coussins aujourd'hui, d'accord ? »
« D'accord ! » répondîmes-nous tous les trois, beaucoup trop vite.
Dès qu'elle disparut, Léo chuchota :
« Ça veut dire : bataille de coussins demain. »
« Chut ! » fit Sacha en mettant son doigt sur sa bouche. « Elle a des oreilles de maman. »
Je me redressai d'un coup.
« J'ai trouvé. On va jouer au “miroir gentil”. »
Léo plissa les yeux.
« C'est quoi encore ? Un jeu où tu gagnes toujours ? »
« Non ! Un jeu où… on devient courageux. »
Sacha s'approcha, intéressé.
« Courageux comme les super-héros qui mangent des brocolis ? »
« Plus courageux encore, » annonçai-je.
Léo croisa les bras.
« Explique, Professeur Soupir. »
Je pris une voix sérieuse, comme à la télé.
« Le miroir gentil, c'est simple : tu dois répéter exactement ce que fait l'autre… mais en version gentille. Si l'autre te tire la langue, tu… tu lui fais un sourire. Si l'autre dit “t'es lent”, tu dis “je t'attends, t'inquiète”. »
Sacha cligna des yeux.
« Et si l'autre fait un prout ? »
Léo éclata de rire. « Très bonne question ! »
Je réfléchis deux secondes.
« Dans ce cas, tu fais un… prout de respect. Un prout discret, voilà. »
Sacha applaudit tout seul : « Prouu-t ! »
Léo secoua la tête, amusé.
« Donc si je te dis “Malo, tu es un cornichon”, tu dois dire… »
Je souris, très doux.
« “Merci, Léo. Toi, tu es un… concombre courageux.” »
Léo resta bouche ouverte.
Sacha éclata : « Concombre cou-ra-geux ! »
Léo tenta de rester sérieux.
« D'accord, j'avoue, c'est un peu drôle. Mais ça sert à quoi ? »
Je haussai les épaules.
« À s'entraîner à ne pas s'énerver. C'est du courage, ça. Le courage de ne pas répondre n'importe comment. »
Sacha se mit debout, très fier.
« Moi je suis déjà courageux. Je mange la croûte du fromage ! »
Léo fit semblant d'avoir peur. « Ouh là, attention, un vrai champion. »
Je sautai sur mes pieds.
« On va tester dehors. Et j'ai l'endroit parfait : le kiosque du parc. »
Léo fronça le nez.
« Le kiosque ? Celui qui est vide et qui fait “boum boum” quand on marche ? »
« Oui ! Comme ça, nos mots gentils feront de l'écho. Ça sera… doublement gentil. »
Sacha agita les bras : « Echo ! Echo ! ECHO ! »
On attrapa nos chaussures.
« Et si quelqu'un nous regarde ? » demanda Léo, un peu hésitant.
Je haussai le menton.
« Justement. Il faut du courage pour être un peu bizarre en public. »
Sacha déclara : « Moi je suis bizarre tous les jours. »
Léo soupira. « Bon. Alors on y va. Mais si je deviens un concombre, c'est toi qui expliques à maman. »
Chapitre 2 : Le kiosque désert et l'écho poli
Au parc, il y avait un grand soleil et des pigeons qui se prenaient pour des patrons. Ils marchaient très lentement, comme s'ils avaient des rendez-vous importants.
Le kiosque était là, au milieu, rond et un peu vieux, avec un toit qui faisait de l'ombre. Aujourd'hui, il était complètement vide. Pas de musiciens, pas de papiers, juste le plancher en bois et un petit escalier.
Sacha monta le premier, en criant :
« Je suis le roi du kiosque ! »
Sa voix rebondit : « kiosque… kiosque… kiosque… »
Léo fit « ouh » en entendant l'écho.
« On dirait que le kiosque parle. »
Je grimpai aussi. Le bois fit « cloc cloc ».
« Parfait. Ici, nos gentillesses vont faire… cloc cloc aussi ! »
Je pointai Léo du doigt, comme un arbitre.
« Règle numéro un : pas de coups, pas de moqueries. Règle numéro deux : on peut rigoler. Règle numéro trois : si on rate, on recommence. »
Sacha demanda : « Et règle numéro quatre : on goûte ? »
« À la fin, » dis-je. « Le courage, d'abord. Les biscuits après. »
Léo leva la main.
« Je commence. »
Il s'approcha de moi, très sérieux, et dit :
« Malo, tu as des cheveux en bataille ! »
Je pris une grande inspiration, parce que ça piquait un peu. J'avais passé du temps à les ébouriffer exprès, mais quand même.
Je répondis doucement :
« Merci, Léo. Mes cheveux veulent faire la fête. Les tiens sont bien sages, ça doit être pratique pour lire. »
L'écho répéta : « lire… lire… »
Léo cligna des yeux, surpris.
« Hé… c'était gentil. »
Sacha couina : « À moi ! À moi ! » et il se plaça devant Léo.
Sacha regarda Léo et déclara avec sa voix de chef :
« Léo, tu marches comme un canard ! »
Léo ouvrit la bouche, prêt à répondre quelque chose de pas très gentil, je le vis à sa tête. Ses sourcils se rapprochaient, ses joues gonflaient. On aurait dit une bouilloire.
Je murmurai :
« Courage, miroir gentil. »
Léo serra les poings, puis les relâcha.
Il répondit :
« Merci, Sacha. Un canard, ça sait nager. Je pourrais te sauver si tu tombes dans une flaque. »
L'écho fit : « flaque… flaque… »
Sacha éclata de rire.
« Une flaque ! Je veux tomber dans une flaque ! »
« Pas maintenant, » dit Léo, qui souriait enfin.
À mon tour de tester Sacha. Je pris une voix très dramatique.
« Sacha, tu as oublié de fermer ta bouche quand tu mâches. On voit la purée voyager ! »
Sacha s'arrêta net, choqué.
« Hé ! »
Je levai les mains.
« Je joue, je joue ! Miroir gentil, toi aussi. »
Sacha réfléchit si fort que son front se plissa.
Puis il répondit :
« Merci, Malo. La purée, elle veut visiter le monde. Et toi, tu as de bonnes dents pour la croquer. »
L'écho répéta : « croquer… croquer… »
Léo se plia en deux en riant.
« La purée touriste ! »
On recommença, encore et encore. On testait des phrases, pas trop méchantes, juste un peu piquantes, comme un cactus en peluche.
Léo dit : « Malo, tu parles trop ! »
Je répondis : « Merci. Ça remplit le silence, et le silence a parfois froid. »
Sacha dit : « Léo, t'es lent ! »
Léo répondit : « Merci. Comme ça, je vois les fourmis travailler. »
Je dis : « Sacha, tu bouges tout le temps ! »
Sacha répondit : « Merci. Je donne du sport à l'air. »
Et à chaque fois, l'écho rendait ça encore plus drôle, comme si le kiosque approuvait : « approuvait… prouvait… ou-vait… »
Au bout d'un moment, on était essoufflés. Léo s'assit sur une marche.
« Franchement, c'est dur. J'ai envie de répondre “toi aussi !” comme d'habitude. »
Je m'assis à côté de lui.
« Moi aussi. Mais tu as vu ? Quand on répond gentil, l'autre rigole au lieu de se fâcher. C'est… puissant. »
Sacha hocha la tête très fort.
« C'est comme un sort magique, mais sans baguette. »
On entendit des pas sur les graviers. Quelqu'un approchait.
Chapitre 3 : L'applaudissement qui accélère tout
Un voisin du quartier, monsieur Karim, arrivait avec son chien tout frisé, un petit nuage sur pattes. Il s'arrêta devant le kiosque, nous observa deux secondes… et d'un coup, il applaudit.
« Bravo ! » lança-t-il. « Je ne sais pas ce que vous faites, mais c'est très… artistique ! »
Le chien aboya : « Wouf ! » comme s'il applaudissait aussi.
Moi, je sentis mon ventre faire un petit « floup ». Quand un adulte regarde, mes idées deviennent parfois timides.
Léo me chuchota :
« On fait quoi ? On fuit en mode ninja ? »
Sacha murmura :
« Moi je peux me cacher derrière mon oreille. »
« Courage, » dis-je, mais ma voix tremblait un peu.
Monsieur Karim sourit.
« Continuez, allez. Ça met de bonne humeur. »
Léo se leva si vite qu'on entendit « clac ! » sur le bois.
« Bon… alors on continue, » dit-il, comme un présentateur. « Euh… Malo, tu as… des chaussettes pas assorties ! »
Oh non. C'était vrai. Une chaussette verte et une bleue. J'avais oublié de vérifier. Là, mon cerveau criait : “Honte ! Cache-toi dans le kiosque et deviens une planche !”
Je regardai monsieur Karim. Il attendait, amusé. Le chien penchait la tête, curieux.
Je pris une grande inspiration.
« Merci, Léo. Comme ça, mes pieds ne se disputent pas, ils font équipe de couleurs. »
L'écho répéta : « couleurs… couleurs… »
Monsieur Karim applaudit encore : « Clap clap clap ! »
Le chien fit : « Wouf ! Wouf ! »
Sacha sauta.
« À moi ! Léo, tu as un nez qui brille ! »
Léo rougit. Son nez brillait vraiment un peu au soleil. Il allait sûrement répondre “c'est ton cerveau qui brille pas”, je le connaissais.
Il inspira, regarda monsieur Karim… et là, je vis son courage pousser, comme une plante qui sort de la terre.
« Merci, Sacha, » dit Léo. « Mon nez sert de petite lampe. Si un jour il fait sombre, je te guiderai jusqu'au goûter. »
L'écho fit : « goûter… goûter… »
Monsieur Karim éclata de rire.
« Excellent ! »
Tout s'accéléra. On se mit à parler plus vite, à répondre plus vite, comme dans un jeu télé.
« Sacha, t'es une pile électrique ! »
« Merci, Malo ! Je recharge les câlins ! »
« Malo, tu fais le chef ! »
« Merci, Léo ! Un chef peut aussi écouter ! »
« Léo, tu fais le sérieux ! »
« Merci, Sacha ! Le sérieux protège les blagues ! »
Le kiosque renvoyait nos mots et nos rires : « blagues… blagues… »
Monsieur Karim tapait dans ses mains, de plus en plus fort : « Clap clap ! »
Même le chien remuait la queue à toute vitesse, comme un essuie-glace content.
Et puis, forcément, une petite chamaillerie essaya de se glisser. Sacha, trop excité, marcha sur le pied de Léo.
Léo grimaça.
« Aïe ! Mais regarde où tu mets tes… » Il s'arrêta, pile avant de dire une phrase pas gentille. On aurait dit qu'il avait avalé un “stop”.
Sacha ouvrit de grands yeux.
« Pardon ! Je voulais pas ! »
Je sentis un silence tout léger. Le moment où, d'habitude, ça part en “c'est ta faute” et “non c'est toi”.
Léo posa sa main sur son pied, puis regarda Sacha.
On voyait qu'il devait être courageux. Le vrai courage, pas celui des films. Celui qui dit : “Je choisis la paix.”
Il souffla et déclara :
« Merci, Sacha… euh… merci d'avoir un pied énergique. Mais là, mon pied a besoin d'un câlin. »
Sacha se jeta sur le pied de Léo en faisant semblant de le câliner.
« Câlin de pied ! CÂLIN DE PIED ! »
Léo éclata de rire.
Moi aussi. Monsieur Karim applaudit encore plus fort.
« Voilà ! Ça, c'est du courage et de l'humour ! »
Je me sentis grand, comme si j'avais gagné un badge invisible.
Monsieur Karim dit :
« Vous savez quoi ? Vous devriez présenter ça à votre maman. Elle va adorer. »
Léo leva un sourcil.
« Ou elle va dire qu'on fait trop de bruit. »
Monsieur Karim fit un clin d'œil.
« Dans ce cas, vous répondrez en miroir gentil. »
Le chien aboya : « Wouf ! » comme s'il disait “courage !”.
On descendit du kiosque, encore tout chauds de rire.
Chapitre 4 : Le pique-nique des miroirs gentils
Sur le chemin du retour, Léo me donna un petit coup d'épaule.
« Ton jeu, là… il marche. »
Je fis semblant d'être très modeste.
« Je sais. Je suis un génie humble. »
Sacha courait autour de nous en faisant : « Humble bumble ! Humble bumble ! »
À la maison, maman était dans la cuisine. Elle se retourna, méfiante.
« Pourquoi vous avez cette tête-là ? La tête… “on a fait un truc”. »
Léo prit la parole, courageux.
« On a inventé un jeu. Ça s'appelle le miroir gentil. »
Maman posa son torchon.
« Ah oui ? Et ça casse des objets ? »
« Non, » dis-je vite. « Ça casse… les disputes. Enfin, ça les rend rigolotes. »
Maman nous observa, puis elle sourit un peu.
« Montrez-moi. »
On se plaça comme sur une scène. Sacha chuchota :
« Je veux être le kiosque ! »
« Tu peux être l'écho, » proposai-je.
Sacha se mit derrière nous et répéta tout bas : « bas… bas… »
Maman croisa les bras, amusée.
Léo dit : « Maman, tu fais une tête de brocoli ! »
Maman leva les sourcils.
« Pardon ? »
Mon cœur fit « boum ». Oups. Léo avait choisi trop fort.
Je regardai Léo. Il avala sa salive. Courage.
Maman répondit… en jouant le jeu, à ma surprise :
« Merci, Léo. Un brocoli, c'est plein de vitamines. Et toi, tu as une imagination qui saute partout, ça me fait rire. »
Sacha répéta : « rire… rire… »
On éclata tous les trois. Léo souffla, soulagé.
« Ça marche même avec les mamans ! »
Maman fit semblant d'être très fière.
« Attention, je suis une maman de compétition. »
Alors maman nous proposa :
« Si vous continuez à être aussi “miroir gentil”, on peut faire un pique-nique au parc. »
Sacha hurla : « OUIIIII ! » et son “oui” fit presque écho dans la cuisine.
Quelques minutes plus tard, on était de retour au parc, mais cette fois sur l'herbe, avec une nappe, des pommes, des petits sandwichs et des biscuits qui sentaient la vanille.
Monsieur Karim passa au loin et nous fit un signe de la main. Le chien aussi, enfin… il agita la queue, c'est son signe à lui.
On s'assit. Léo attrapa un biscuit et dit la bouche pleine :
« Malo, t'as des miettes sur le nez. »
Je sentis la vieille envie de répondre “toi aussi”. Je la vis arriver, comme un petit moustique.
Je respirai. Courage.
« Merci, Léo. Comme ça, mon nez a un goûter secret. »
Sacha gloussa : « Goûter secret ! » puis ajouta :
« Léo, tu mâches fort ! »
Léo répondit en souriant :
« Merci, Sacha. Comme ça, je fais de la musique pour nos oreilles. Crunch crunch ! »
Maman nous regarda, attendrie.
« Vous savez, le courage, ce n'est pas seulement grimper aux arbres. C'est aussi choisir des mots qui rendent l'autre plus léger. »
Je mordis dans ma pomme. « Croc ! »
Je pensais au kiosque désert, aux applaudissements, au moment où Léo avait failli se fâcher mais avait choisi le câlin de pied.
Je dis doucement :
« Le miroir gentil, ça fait comme… une petite lumière. »
Sacha hocha la tête en mâchant : « Mmh-hm ! Lumière au chocolat ! »
Léo rit.
« Demain, on recommence ? »
« Demain, » dis-je. « Et après-demain aussi. »
Le vent fit bouger les feuilles. On entendit des pigeons discuter très sérieusement près d'un banc. Et nous, on continua notre pique-nique en inventant des phrases gentilles, des échos imaginaires, et des rires qui faisaient “ha ha ha” comme un petit concert rien qu'à nous.