Chapitre 1 — La vitrine vide
À midi pile, Malo pédalait vers la boulangerie des Tilleuls. Douze ans, une mèche qui refusait d'obéir, et un cerveau qui aimait ranger les idées comme des pièces de puzzle.
Il freina devant la vitrine. Quelque chose clochait.
Le présentoir à “Étoiles au miel”, les biscuits préférés de tout le quartier, était… vide.
À l'intérieur, Madame Lenoir, la boulangère, tournait en rond derrière le comptoir, farine sur le tablier et sourcils en bataille.
— Malo ! Tu tombes bien. Mes Étoiles au miel ont disparu. Disparues ! Et je les avais refroidies sur la grille, juste là. J'ai tourné le dos deux minutes pour sortir une plaque du four…
Malo posa son casque sur le comptoir.
— Volées ? demanda-t-il, en baissant la voix comme dans les films.
— Je ne veux pas accuser n'importe qui, souffla Madame Lenoir. Mais ce matin, il y avait du monde. Et… j'ai trouvé ça.
Elle lui tendit un petit morceau de carton brun, froissé, avec une trace de miel collant. Dessus, au feutre bleu, quelqu'un avait écrit : “P-17”.
Malo sentit son cœur faire un petit saut. Un indice.
À ce moment-là, Inès entra en claquant la porte. Elle avait onze ans, des lunettes rondes, et un sens de l'organisation capable de mettre au carré une tornade.
— Pourquoi tout le monde a une tête de fin du monde ? demanda-t-elle.
Malo lui montra le carton.
— Enquête express, annonça-t-il. Biscuits disparus. Indice mystérieux.
Inès plissa les yeux.
— “P-17”… comme “Place 17” ? Ou “Planche 17” ? Ou “Pigeon 17” ?
— Merci, très utile, soupira Malo. On va commencer simple. Madame Lenoir, qui était ici ?
La boulangère compta sur ses doigts.
— Monsieur Duroc du bureau de tabac, Lila du collège, et… le facteur, Hugo. Il m'a livré un colis. Ah, et un petit garçon avec une trottinette rouge, mais je ne le connais pas.
Malo fit tourner le carton entre ses doigts.
— On a un code, des suspects, et du miel. Ça sent l'aventure.
Inès sourit.
— Et un manque de goûter. C'est personnel, maintenant.
Ils sortirent. Dehors, la rue brillait sous un soleil de printemps. Malo regarda le bout de carton.
— On suit l'indice : P-17. Ça doit correspondre à quelque chose du quartier.
— Au parc, il y a des plaques sur les arbres avec des numéros, dit Inès. Mon père m'a montré ça.
Malo releva la tête. Le parc arboré n'était qu'à cinq minutes.
— Alors… direction le parc. Et on garde les yeux ouverts. Même les écureuils pourraient être complices.
— Si un écureuil a volé des Étoiles au miel, je lui demande son autographe, répondit Inès.
Chapitre 2 — P comme Parc, 17 comme…
Le parc des Marronniers respirait la fraîcheur. Les allées en gravier craquaient sous les baskets. Les arbres faisaient de l'ombre en taches, comme si quelqu'un avait renversé une boîte de peinture verte.
Malo et Inès passèrent devant l'aire de jeux, le terrain de basket, puis une rangée de grands chênes. Sur chaque tronc, une petite plaque en métal était fixée, avec un numéro et un nom.
Inès s'accroupit au pied d'un arbre.
— Regarde ! Ici : “P-12”. Là : “P-13”. C'est bien un système du parc.
Malo sentit un frisson de satisfaction.
— Donc P-17, c'est une plaque d'arbre. On la trouve, et on verra ce qu'elle cache.
Ils avancèrent en comptant.
— P-14… P-15…
Un joggeur passa, écouteurs dans les oreilles, sans les voir. Plus loin, un vieux monsieur nourrissait des pigeons en marmonnant.
— P-16, annonça Malo.
Le chêne suivant portait une plaque un peu tordue. Malo se pencha.
“P-17 — Tilleul argenté”.
— Tilleul… comme la boulangerie des Tilleuls, chuchota Inès.
— Coïncidence ? Pas sûr.
Sous l'arbre, le sol était couvert de petites feuilles en forme de cœur. Malo repéra quelque chose de brillant, coincé entre deux racines : un emballage transparent avec des traces de miel.
— Ha ! On est sur la bonne piste.
Inès regarda autour.
— Mais qui aurait laissé ça ici ?
Malo observa le tilleul. La plaque était rayée, comme si on avait frotté dessus avec quelque chose de dur. Il passa doucement son doigt. Une fine poussière métallique resta sur sa peau.
— La plaque a été manipulée, murmura-t-il. Peut-être qu'il y a un message caché.
Inès sortit une petite bouteille d'eau de son sac.
— Tu veux faire ton détective scientifique ?
Malo grinça.
— Je veux surtout comprendre. Si on mouille légèrement, la poussière et les rayures ressortiront.
Il versa quelques gouttes. La surface s'assombrit. Les rayures formèrent des traits plus clairs. Peu à peu, un dessin apparut : trois flèches minuscules, gravées en direction du banc le plus proche.
— Oh, c'est malin ! dit Inès. Un code sur une plaque. Comme une chasse au trésor.
Malo se redressa.
— Une enquête, corrigea-t-il. Et le banc nous attend.
Ils s'approchèrent du banc. Sous les lattes de bois, un petit sachet en papier était scotché. Malo le décolla prudemment.
À l'intérieur : une Étoile au miel… intacte. Et un autre morceau de carton : “P-18”.
Inès ouvrit de grands yeux.
— Donc quelqu'un a pris les biscuits… pour les cacher dans le parc ? Pourquoi ?
Malo regarda l'Étoile au miel et résista héroïquement à l'envie de croquer dedans.
— On ne mange pas les preuves, dit-il, très sérieux.
— Même si les preuves sont délicieuses ?
— Surtout si elles sont délicieuses.
Ils se remirent en route.
— On continue, dit Malo. Mais on réfléchit aussi : qui connaît ces plaques ? Qui sait graver des flèches ? Et qui a assez de temps pour organiser ça ?
Inès leva un doigt.
— Le facteur ! Il passe partout, il connaît le quartier, et il a des outils dans sa camionnette.
Malo hocha la tête, mais ses yeux se plissèrent.
— Possible. Mais n'oublie pas le petit garçon à trottinette. Les jeux de piste, c'est une spécialité de… ceux qui s'ennuient.
— Ou ceux qui préparent une surprise, ajouta Inès.
Malo sourit. Le mystère restait doux, comme le miel sur l'emballage.
Chapitre 3 — La chaîne des indices
P-18 se trouvait un peu plus loin, près d'un massif de roses. La plaque indiquait “P-18 — Érable champêtre”. Cette fois, la surface semblait normale.
Malo s'accroupit, scruta les bords, puis souffla doucement dessus. Rien.
— On a appris quelque chose, dit Inès. Les flèches étaient visibles parce que la plaque avait été frottée. Là, non.
Malo observa le sol. Un fil de ficelle verte dépassait sous un caillou, comme une queue de lézard.
— Tiens.
Il tira doucement. La ficelle menait à un petit tube en plastique caché derrière la plaque, fixé avec du ruban.
Dans le tube : un papier roulé.
Malo le déroula. C'était une mini carte du parc, dessinée au feutre. Une croix rouge marquait un endroit : “La cabane des jardiniers”.
En dessous, une phrase : “Pour la suite, demande au gardien : le mot de passe est ÉTOILE.”
Inès lâcha un rire.
— Un mot de passe ! On est dans un roman.
— On est surtout dans le parc, répondit Malo. Et le gardien est là-bas, près des massifs.
Le gardien, Monsieur Rami, portait une casquette et des gants de jardinage. Il taillait des buissons avec un calme de métronome.
Malo s'approcha.
— Bonjour, Monsieur Rami. Euh… ÉTOILE.
Le gardien s'arrêta net, comme si on avait appuyé sur pause.
— Ah, vous êtes les deux, dit-il en baissant la voix. Je me demandais quand vous arriveriez. Suivez-moi, mais discrètement.
Inès chuchota à Malo :
— Il est dedans, c'est sûr.
— Ou il est très bon acteur, chuchota Malo en retour.
Monsieur Rami les conduisit vers une petite cabane en bois, à l'écart, entourée d'arbustes. Sur la porte, une plaque “Accès réservé”.
Il sortit une clé, ouvrit, et les fit entrer.
À l'intérieur, il y avait des outils, des sacs de terreau, et… une grande boîte en carton posée sur une table. Une odeur sucrée flotta immédiatement.
Malo s'approcha. La boîte était entrouverte. Il aperçut une montagne d'Étoiles au miel.
— Voilà donc où elles étaient, murmura Inès, mi-soulagée, mi-fascinée.
Monsieur Rami leva les mains, comme pour se défendre.
— Je n'ai rien volé ! On m'a demandé de garder ça ici, le temps… de quelque chose. On m'a dit que c'était pour une “mission goûter”.
Malo se tourna vers lui.
— Qui vous a demandé ?
Le gardien hésita, puis sortit une enveloppe de sa poche.
— On m'a laissé ça ce matin avec un sourire jusqu'aux oreilles. Je n'ai pas posé de questions. J'aime les surprises… mais je n'aime pas les ennuis.
Malo prit l'enveloppe. Dessus, un dessin de trottinette rouge.
Inès souffla :
— Le petit garçon…
Dans l'enveloppe, il y avait un dernier indice : un morceau de plaque en métal, comme un coin arraché, avec un numéro gravé : “P-21”.
Malo fronça les sourcils.
— Il a cassé une plaque ?
Monsieur Rami se gratta la nuque.
— J'ai remarqué que la plaque du P-21 était un peu abîmée, oui. Mais je pensais que c'était vieux.
Malo referma l'enveloppe.
— On doit retrouver P-21. Et surtout, comprendre pourquoi quelqu'un a déplacé tous ces biscuits.
Inès posa une question, simple et brillante :
— Malo… si ce n'est pas un vol, c'est quoi ? Une fête ?
Malo regarda les Étoiles au miel. Une “mission goûter”, une chasse au trésor, un gardien complice…
— Une surprise. Mais pour qui ? Et pourquoi ne pas demander à Madame Lenoir ?
Inès pencha la tête.
— Peut-être parce que sinon, elle aurait dit non.
— Ou parce qu'on voulait… nous faire participer, répondit Malo.
Il sentit l'excitation monter. Résoudre un mystère, c'était bien. Aider quelqu'un à faire quelque chose de gentil… c'était encore mieux.
— Allez, dit-il. P-21.
Chapitre 4 — La plaque déchiffrée
P-21 se trouvait près du grand étang du parc. Les canards glissaient sur l'eau, l'air important, comme s'ils surveillaient la zone.
L'arbre portait une plaque tordue, à moitié arrachée. Malo s'accroupit, examina les vis manquantes.
— On a bien une plaque abîmée. Et regarde : il y a des chiffres minuscules autour du bord.
Inès se pencha.
— On dirait… un cadran. Comme une montre.
Malo sortit un crayon de sa trousse (il en avait toujours un, “au cas où”). Il frotta délicatement la plaque sur une feuille. Les reliefs apparurent en gris : des lettres et des chiffres, disposés en cercle.
Au centre, trois lettres se détachaient : N, E, S.
— Nord, Est, Sud ? proposa Inès.
— Oui ! Et les chiffres indiquent des directions. C'est une plaque-boussole, improvisée.
Malo tourna la feuille pour aligner le N vers le nord. Il regarda autour. Dans le parc, il y avait un panneau avec une carte. Il repéra le nord grâce à la flèche.
— Si on suit les chiffres… 3 pas au nord, 5 à l'est, puis 2 au sud…
Inès, déjà debout, comptait.
— Un, deux, trois… maintenant à droite… un, deux, trois, quatre, cinq… et deux vers le banc !
Ils arrivèrent devant un vieux banc, un peu penché. Derrière, un buisson dense cachait quelque chose : une petite boîte en fer, décorée de stickers.
Malo l'ouvrit. À l'intérieur, un carnet et un stylo, plus une photo imprimée. Sur la photo, Madame Lenoir tenait une plaque de four et riait, plus jeune, avec des gens autour d'elle. Au dos : “Il y a 10 ans — premier jour de la boulangerie”.
Inès comprit avant Malo.
— C'est un anniversaire !
Malo feuilleta le carnet. Des pages remplies d'une écriture enfantine, parfois un peu tordue, racontaient un plan : “Récupérer les Étoiles”, “Faire un parcours pour que Malo et Inès aident”, “Tout rendre à l'heure”, “Dire merci”.
À la dernière page, un message :
“Madame Lenoir a toujours une Étoile en plus pour ceux qui ont une mauvaise journée. Alors aujourd'hui, c'est nous qui lui faisons une surprise. Signé : Samir (trottinette rouge) + l'équipe.”
Malo relut.
— Il nous a inclus dans l'équipe… sans nous prévenir.
Inès sourit.
— C'est un peu culotté… mais plutôt adorable.
Malo ferma la boîte.
— On doit ramener les biscuits à la boulangerie, et vite. Et prévenir Samir que sa plaque-boussole, c'est génial, mais casser une plaque du parc, c'est non.
— On peut réparer, dit Inès. Monsieur Rami a des vis et des outils.
Malo hocha la tête.
— Esprit d'équipe. On fait ça proprement.
Ils coururent à la cabane des jardiniers. Monsieur Rami, soulagé de voir leurs têtes pas fâchées, les aida à récupérer la boîte d'Étoiles au miel. Inès trouva des vis de rechange, Malo maintint la plaque P-21 pendant que le gardien la refixait.
— Ça tiendra, dit Monsieur Rami. Et je garderai un œil sur les apprentis bricoleurs.
Malo prit la boîte de biscuits dans ses bras. Elle était plus lourde qu'un sac de cours.
— Mission : restitution, annonça-t-il.
Inès ajouta :
— Mission : surprise sans catastrophe.
Ils partirent au pas de course, en évitant les flaques, les pigeons, et la tentation d'ouvrir la boîte “juste pour vérifier”.
Chapitre 5 — La vérité, et beaucoup de miel
La boulangerie des Tilleuls était pleine. Une odeur de pain chaud et de chocolat flottait dans l'air. Madame Lenoir était derrière le comptoir, toujours inquiète.
Quand Malo posa la boîte sur le comptoir, elle resta figée.
— Mes… Étoiles…
Malo leva les mains.
— Ce n'est pas un vol. C'est une surprise. Pour vous.
Inès posa le carnet devant elle.
Madame Lenoir lut, cligna des yeux, et sa bouche s'ouvrit en un “oh” silencieux.
— Samir… le petit avec la trottinette ? murmura-t-elle. Il vient souvent avec sa maman. Je lui donne parfois un biscuit quand il attend.
La porte s'ouvrit à ce moment précis. Samir entra, trottinette rouge à la main, suivi de deux camarades du quartier et… du facteur Hugo, qui portait une guirlande en papier.
Samir s'arrêta net en voyant Malo et Inès.
— Euh… vous avez trouvé ?
Malo croisa les bras, mais son sourire le trahit.
— Oui. Déjà, ton plan est brillant. Ensuite, tu as abîmé une plaque du parc.
Samir baissa la tête.
— Je voulais juste que ça fasse… “vrai mystère”. J'ai pas pensé.
Inès intervint, plus douce :
— On l'a réparée avec Monsieur Rami. Mais la prochaine fois, tu demandes de l'aide avant de jouer au graveur secret.
Le facteur Hugo rit.
— Je confirme : la prochaine fois, je fournis du scotch et des cartons, pas du métal.
Madame Lenoir sortit de derrière le comptoir. Elle regarda Samir, puis Malo, Inès, les autres, et même Hugo.
— Vous m'avez fait peur, dit-elle, mais sa voix tremblait de joie. Et… c'est la plus belle des surprises.
Samir sortit un petit panneau en papier : “Merci, Madame Lenoir ! 10 ans !”
Les clients, qui avaient tout entendu, applaudirent. Même Monsieur Duroc du bureau de tabac, de passage, fit un petit salut solennel.
Madame Lenoir essuya ses yeux avec le coin de son tablier.
— Bon. Puisque vous aimez les enquêtes… j'ai une mission pour vous.
Malo se redressa.
— Laquelle ?
Elle posa une plaque de four sur le comptoir.
— Répartir ces Étoiles au miel. Une pour chaque personne qui a participé. Et une pour Monsieur Rami. Et… une pour les enquêteurs.
Inès prit une Étoile, la renifla comme un expert.
— Preuve numéro un : ça sent le bonheur.
Malo en prit une aussi, enfin. Il croqua. Le miel craqua sous la dent, doux et chaud.
Samir, plus rassuré, demanda :
— Alors… vous avez aimé le parcours ?
Malo avala, puis dit :
— Oui. Surtout la plaque-boussole. C'était malin.
Inès ajouta :
— Et le mot de passe. Très classe.
Samir gonfla un peu la poitrine.
— J'avais peur que ça rate.
Malo lui tapa doucement l'épaule.
— Ça a failli. Mais en équipe, on a rattrapé. C'est ça, le vrai truc.
Madame Lenoir reprit son sourire de toujours, celui qui faisait oublier les jours gris.
— Et maintenant, dit-elle, vous me promettez une chose ?
— Quoi ? demanda Malo.
— La prochaine enquête… vous la faites avec moi. Parce que j'ai un mystère beaucoup plus grave : qui me vole mes crayons derrière le comptoir ?
Inès éclata de rire.
Malo leva son biscuit comme un serment.
— Promis. Mais d'abord… on interroge les pigeons du parc. Ils ont des têtes de coupables.
Et Samir, complice, murmura :
— Surtout celui qui boite. Il sait tout.