Le matin qui sent la menthe
Ce matin-là, le renard Lino ouvre les yeux et reste un instant immobile. L'air a changé. Il n'est plus piquant comme en hiver. Il sent l'herbe humide, la terre tiède et une petite odeur de menthe sauvage. Lino remue le bout de son museau.
« Ça y est… ça sent le printemps », murmure-t-il, tout content.
Il sort de son terrier. Le soleil fait des taches dorées sur le sol. Des gouttes brillent sur les feuilles, comme de minuscules perles. Lino étire ses pattes, puis secoue sa queue rousse.
Aujourd'hui, il a une idée qui lui chatouille le ventre de joie : un pique-nique. Un vrai, tranquille, avec des choses simples à grignoter. Il a entendu les mésanges chanter plus fort que d'habitude, comme si elles disaient : « Dehors ! Dehors ! »
Lino prépare tout avec soin. Il trouve une petite pomme tombée d'un arbre, encore fraîche. Il prend aussi quelques baies sèches qu'il garde dans une cachette, et un bout de pain dur oublié par l'hiver près d'un vieux tronc. Pour boire, il emporte une feuille large, pliée comme une petite coupe, pour y recueillir un peu d'eau claire à la source.
Avant de partir, il regarde le ciel. Il est bleu pâle, avec des nuages doux, comme de la laine. Lino sourit.
« Je vais trouver l'endroit parfait. »
Il marche lentement, sans se presser. Ses pattes font un petit bruit dans l'herbe neuve. Parfois, il s'arrête juste pour écouter : un bourdonnement, un coucou au loin, le froissement d'un buisson. Tout a l'air de se réveiller, et lui aussi.
L'arbre en fleurs
Au bout d'un chemin bordé de jeunes pousses, Lino arrive près d'un arbre qu'il connaît bien. En hiver, il était tout nu, avec des branches grises. Aujourd'hui… c'est autre chose.
L'arbre est couvert de fleurs blanches et roses. Elles tremblent un peu dans l'air, comme des petites étoiles. Lino avance doucement, comme si l'arbre était un secret.
« Oh… » fait-il, tout bas.
Son cœur se serre, puis s'ouvre, comme une grande porte. Il sent une joie chaude monter en lui. Il ne sait pas pourquoi c'est si beau, mais il sait que ça lui fait du bien.
Il approche son nez des fleurs. Elles sentent doux, un peu comme du miel, un peu comme la pluie. Un pétale tombe et se pose sur sa patte.
« On dirait un flocon… mais un flocon du printemps », chuchote Lino.
Un merle se pose sur une branche et penche la tête.
« Tu le trouves joli, hein ? » gazouille le merle.
Lino hoche la tête.
« Ça me donne envie de rire et de respirer très fort. »
Le merle chante, et sa chanson ressemble à un petit ruisseau qui danse.
Lino s'assoit au pied de l'arbre. Il ferme les yeux une seconde. Il entend le vent. Il sent le soleil sur ses oreilles. Il goûte l'air, comme on goûte une soupe. Puis il se relève.
« Mon pique-nique sera encore meilleur si je le partage avec le printemps », décide-t-il.
Il cherche autour de lui un coin d'ombre légère, pas trop froide. L'herbe est tendre, mais il veut un endroit un peu spécial. Un endroit où il pourra se sentir comme dans une maison, juste pour un moment.
Alors il voit, un peu plus loin, une branche basse entre deux buissons. Une idée jaillit.
« Une cabane ! »
La cabane aux draps qui dansent
Lino connaît un endroit près d'un vieux chêne où le vent a accroché des draps oubliés depuis longtemps. Des animaux les ont tirés, pliés, déplacés. Ce ne sont pas des draps parfaits : il y a des coins froissés, des petits trous, des traces de boue sèche. Mais ils sentent le savon très léger et le soleil.
Lino retourne vite près du chêne. Il tire un drap blanc avec ses dents, puis un drap à carreaux bleu. Il les traîne doucement, sans les déchirer. Le tissu glisse sur l'herbe en faisant un son de vague.
Il installe son abri entre deux branches et un buisson. Il coince un coin sous une pierre plate. Il noue un autre coin autour d'une branche basse, en tirant fort. Le drap se tend et fait une tente. L'autre drap devient un rideau.
Quand le vent souffle, la cabane respire. Les draps bougent doucement, comme s'ils étaient vivants.
Lino entre dedans. La lumière est toute douce, un peu blanche, un peu bleue. Ça sent le tissu chaud et l'herbe écrasée.
« Je me sens bien ici », dit-il à voix haute, juste pour entendre sa propre voix.
Il étale une feuille large au sol, comme une nappe. Il pose sa pomme, ses baies, son bout de pain dur. Puis il s'assoit, ses pattes bien rangées, et il commence à manger.
La pomme craque sous ses dents. C'est frais, un peu sucré. Les baies sont petites mais pleines de goût. Le pain est dur, mais Lino le mâche doucement. Ça fait travailler ses mâchoires, et ça l'amuse.
Un écureuil passe la tête entre les draps, très poli.
« Tu fais un pique-nique ? » demande l'écureuil.
« Oui ! » répond Lino. « Tu veux sentir la pomme ? Elle sent bon. »
L'écureuil renifle, puis sourit.
« Mmm… ça sent le soleil. »
Une abeille bourdonne dehors, près des fleurs. Lino l'entend et ne bouge pas.
« Elle travaille », murmure-t-il.
Le mini-rebondissement arrive sans prévenir : une rafale de vent plus forte fait claquer le rideau. Le drap à carreaux se décroche d'un côté et tombe sur la pomme, comme un couvercle.
Lino sursaute, puis éclate d'un petit rire.
« Oh ! La cabane veut manger avec moi ! »
Il remet le coin du drap en place, en le coinçant mieux. Cette fois, il ajoute une branche comme une petite barre.
« Voilà. Comme ça, tu tiens bon. »
La cabane redevient calme. Les draps dansent plus doucement. Lino finit son repas, puis boit un peu d'eau claire dans sa feuille-coupe. C'est froid et propre, ça glisse dans sa gorge comme un secret.
Après manger, il s'allonge un moment. Il écoute son ventre, tout content. Il regarde une tache de lumière qui bouge sur le drap. Il cligne des yeux. Le printemps a une façon de parler sans mots.
Quand il ressort, le monde a l'air encore plus lumineux. L'arbre en fleurs est toujours là, avec ses pétales qui flottent parfois comme des petits bateaux.
« Merci », dit Lino à l'arbre, sans savoir exactement à qui il parle : à l'arbre, au vent, au jour.
Le papillon sur la patte
Lino marche vers une clairière. L'herbe y est plus haute, et des fleurs jaunes poussent comme des points de peinture. Il avance tout doucement pour ne pas écraser les tiges.
Soudain, quelque chose vole près de son museau. C'est léger, silencieux, presque comme une feuille qui aurait appris à se déplacer. Un papillon, avec des ailes orange et noires, tourne en rond, puis se pose sur une fleur.
Lino retient son souffle. Il s'assoit, très calme. Il pose une patte devant lui, ouverte, sans bouger.
« Bonjour, petit papillon », souffle-t-il.
Le papillon hésite, bat des ailes, puis… vient se poser sur la patte de Lino. Ses pattes minuscules chatouillent à peine. On dirait un petit poids de rien du tout.
Lino sent son cœur faire « boum » doucement, comme un tambour très loin. Il ne bouge plus. Il regarde les ailes, si fines qu'on pourrait croire qu'elles sont peintes au pinceau.
« Tu es si léger », dit-il. « On dirait une pétale avec des couleurs. »
Le papillon reste un instant, puis s'envole. Il monte, tourne autour de l'arbre en fleurs, et disparaît dans la lumière.
Lino reste là, avec sa patte encore un peu chaude, comme si le papillon avait laissé une trace de soleil.
Le soir arrive lentement. Le ciel devient rose, puis mauve. Lino retourne vers son terrier en passant près de sa cabane aux draps. Il la regarde une dernière fois. Les tissus bougent comme une douce vague. Il se dit qu'il pourra refaire un pique-nique un autre jour.
Dans son terrier, il se couche. L'air sent encore la terre et les fleurs. Il ferme les yeux.
Il repense à l'arbre en fleurs, à la pomme qui craque, à la cabane qui danse, et surtout au papillon sur sa main.
Un sourire se dessine sur son museau.
« Le printemps, c'est plein de petites joies », murmure Lino. « Et moi, je peux les garder dans mon cœur. »
Puis il s'endort, calme et heureux, comme une feuille portée par un vent doux.