Il était une fois, dans un royaume enchanté où les nuages avaient l'air de chantilly et où les arbres faisaient parfois “coucou” quand on passait, un jeune prince nommé Basile.
Basile était un prince motivé. Très motivé. Tellement motivé qu'il s'entraînait à sourire devant un miroir, à dire “Bonjour, noble carotte !” aux potagers, et à faire des révérences aux grenouilles (qui répondaient rarement, il faut l'avouer).
Mais ce matin-là, une mission l'attendait : ouvrir la herse du grand château. Une herse, c'est une énorme grille en fer qui descend et monte, comme un peigne géant qui aurait décidé de garder une porte. Basile trouvait ça impressionnant… et un peu drôle, parce que quand elle bougeait, elle faisait “GRAAANG… GRAAANG…” comme si elle éternuait.
Chapitre 1 : La herse qui tousse
Dans la cour du château, la herse était baissée. Et devant, il y avait le capitaine des gardes, un monsieur très droit qui avait une moustache si raide qu'on aurait pu y suspendre des chaussettes.
“Prince Basile,” déclara le capitaine, “la herse ne veut pas remonter.”
Basile cligna des yeux. “Elle… ne veut pas ?”
“Exactement. Elle fait semblant de coincer. Regardez.”
Le capitaine tira sur une corde. La herse trembla, monta d'un tout petit bout, puis redescendit avec un bruit de casserole fâchée : “CLONG !”
Basile approcha et dit poliment : “Bonjour, chère herse. Ça va ?”
La herse répondit… en toussant. Oui, en toussant. Un bruit métallique, un peu ridicule : “KRRR… KRRR…”
Basile recula d'un pas. “Oh ! Elle est enrhumée ?”
À ce moment-là, une fée passa en volant au-dessus de la fontaine. Elle s'appelait Plume-Paillette et elle adorait tout commenter. Elle se posa sur l'épaule du prince comme un petit oiseau brillant.
“Pas enrhumée,” chuchota Plume-Paillette. “Chatouillée !”
“Chatouillée ?” répéta Basile.
“Oui. Quelqu'un a glissé une plume magique dans la mécanique. Résultat : dès qu'on tire, la herse rigole et retombe.”
Comme pour prouver ses mots, le capitaine tira encore. “GRAAANG !” La herse monta, puis éclata d'un rire étrange : “Hiii-hiii-hiii !” et retomba : “CLONG !”
Le capitaine rougit. “Je ne ris pas, moi. C'est la herse.”
Basile, lui, ne put s'empêcher de pouffer. “C'est la première fois que je vois une porte qui a le hoquet de rire.”
Plume-Paillette fit un tour dans l'air. “Pour enlever la plume magique, il faut trouver la clé du boîtier. Et la clé… se trouve dans la volière royale.”
“La volière ?” Basile se redressa. “Parfait ! J'adore les oiseaux. Ils ont l'air de raconter des blagues sans parler.”
Le capitaine toussota. “Euh… juste un détail, Votre Altesse : les oiseaux de la volière… parlent. Beaucoup.”
Basile sourit encore plus. “Encore mieux !”
Et hop ! Le prince partit d'un pas décidé, avec Plume-Paillette sur son épaule, tandis que derrière lui la herse refaisait : “KRRR… KRRR…” comme si elle préparait une autre farce.
Chapitre 2 : La volière des bavards
La volière royale était un endroit merveilleux : une grande maison de verre et de lierre, pleine de branches, de balançoires en rubans, et de petites fontaines qui faisaient “glouglou” comme si elles racontaient des secrets.
Dès que Basile entra, une pluie de plumes colorées virevolta autour de lui.
“Un prince ! Un prince !” cria une perruche verte. “Il a l'air bien coiffé !”
“Pas tant que ça !” répondit un canari jaune. “Regarde, un épi ! Un épi !”
Basile posa la main sur ses cheveux. “Un épi ? Où ça ?”
“Là !” dirent trois oiseaux en même temps.
Plume-Paillette gloussa. “Ils adorent taquiner. Ne t'inquiète pas.”
Un grand hibou aux lunettes rondes descendit d'une branche en prenant son temps, comme s'il comptait ses pas.
“Bienvenue,” dit le hibou. “Je suis Professeur Hou-Hou. Ici, nous gardons beaucoup de choses… et beaucoup de chansons.”
À peine avait-il fini sa phrase qu'un merle se mit à chanter : “La clé, la clé, où est la clééé ?” sur un air très entraînant.
Basile se boucha une oreille, en riant. “On dirait une devinette musicale.”
“C'est exactement ça,” répondit Professeur Hou-Hou. “La clé du boîtier de la herse est cachée dans notre volière, mais elle se laisse trouver seulement par quelqu'un de… optimiste.”
Basile gonfla le torse. “Ça tombe bien. Je suis optimiste même quand je renverse ma soupe.”
“Vraiment ?” demanda une pie, qui avait l'air très curieuse.
“Oui,” dit Basile. “Quand je renverse ma soupe, je me dis : ‘Chouette ! Une occasion de goûter le pain plus vite !'”
Les oiseaux firent “Ooooh !” comme si c'était un tour de magie.
Professeur Hou-Hou hocha la tête. “Alors écoute. La clé n'aime pas la tristesse. Si tu te plains, elle se cache. Si tu souris, elle brille.”
Basile regarda autour de lui. “D'accord. Où commence-t-on ?”
Plume-Paillette pointa du doigt un couloir de branches décorées de petits panneaux : “Par ici, c'est le Chemin des Trois Niches.”
Basile avança. La première niche était occupée par un rouge-gorge très sérieux qui tenait une minuscule louche.
“Pour passer,” annonça le rouge-gorge, “il faut répondre : qu'est-ce qui est petit, mais qui peut ouvrir de grandes choses ?”
Basile réfléchit. “Une… clé ?”
Le rouge-gorge sourit, et sa louche se transforma en flèche qui indiquait la suite. “Bravo.”
Dans la deuxième niche, un pigeon portait une couronne de miettes.
“Moi, je propose une épreuve,” dit-il. “Trouve la clé sans te fâcher si on te chatouille les oreilles.”
“Chatouiller les oreilles ?” répéta Basile. Trop tard : deux mésanges lui tirèrent doucement les lobes en riant.
Basile éclata de rire lui aussi. “Ça chatouille ! Mais c'est rigolo !”
La couronne de miettes du pigeon tomba et révéla un petit indice : un morceau de ruban argenté.
“Un ruban ?” demanda Basile.
“Oui,” répondit Plume-Paillette. “Ça veut dire : suis ce qui brille.”
Dans la troisième niche, un corbeau très poli tenait un miroir.
“Regarde-toi,” dit le corbeau. “Et dis une chose gentille sur toi.”
Basile rougit. “Euh… Je… je suis persévérant.”
Le miroir fit “ding !” et la branche devant eux s'écarta comme une porte secrète.
Derrière, une petite pièce cachée apparaissait, remplie de plumes rangées comme des crayons. Au milieu, sur un coussin, reposait une clé dorée… mais elle gigotait comme un ver de terre.
“Bonjour !” dit la clé, d'une voix aiguë. “Je me cache, je me montre, je me cache, je me montre… C'est ma gymnastique.”
Basile s'approcha doucement. “Je te promets que je ne me plains pas. Même si tu sautes.”
La clé fit un petit saut… et atterrit dans la main du prince.
“Tu es léger comme un bonbon,” dit Basile.
“Merci,” répondit la clé, flattée. “J'adore les compliments.”
Plume-Paillette applaudit. “Mission presque réussie ! Maintenant, il faut retourner à la herse… avant qu'elle ne se mette à raconter des blagues aux passants.”
Chapitre 3 : La plume farceuse
Sur le chemin du retour, Basile courait presque. La clé dans sa poche faisait “tintintin” comme une petite cloche joyeuse.
Arrivés dans la cour, ils trouvèrent le capitaine des gardes en pleine discussion… avec la herse.
“Je vous assure,” disait le capitaine, “qu'un garde ne peut pas être remplacé par une grille.”
“Hiii-hiii !” répondit la herse, qui semblait beaucoup trop amusée par elle-même.
Basile leva la clé. “Je crois que j'ai ce qu'il faut !”
Le capitaine soupira de soulagement. “Enfin !”
Ils allèrent derrière le mécanisme, là où se trouvait un petit boîtier avec une serrure minuscule. Basile inséra la clé. Elle tourna avec un “clic” très satisfait.
La porte du boîtier s'ouvrit, et… une plume blanche jaillit comme un ressort. Elle se mit à voler en tournoyant autour de la herse, en chatouillant les barreaux.
La herse se mit à rire de plus belle : “Hiii-hiii-hiii ! Hiii-hiii-hiii !”
“Attrape-la !” cria Plume-Paillette.
Basile se lança, les bras en avant, comme s'il voulait serrer un nuage. La plume esquiva. Il sauta à gauche. Elle fit un looping. Il sauta à droite. Elle passa sous son nez.
Le capitaine tenta aussi, mais sa moustache se fit chatouiller, et il éternua si fort que son casque glissa : “ATCHOUM !”
Les gardes, eux, essayèrent de garder leur sérieux. Mais quand le capitaine éternue avec une moustache qui tremble, c'est compliqué.
Basile reprit son souffle. “D'accord, plume farceuse. Tu veux jouer ? On va jouer.”
Plume-Paillette sourit. “Ah ! Ça, c'est de l'optimisme.”
Basile prit un grand drap de velours qui servait à couvrir les statues quand il pleuvait. Il le brandit comme une cape.
“Attention,” dit-il à la plume. “Voici le Prince-Attrape-Plume !”
La plume sembla hésiter, curieuse. Elle vint le chatouiller le bout du nez.
Basile fit exprès de rire très fort : “Ha ha ha ! Ça ne marche pas, je suis un prince en acier… enfin, presque !”
La plume, vexée d'être “pas efficace”, fonça pour chatouiller davantage. Basile déploya le drap d'un coup : floup ! La plume se retrouva prise dans le velours.
“Gotcha !” s'écria un garde… puis il se reprit. “Euh… je veux dire : attrapée !”
Plume-Paillette fit claquer ses doigts. “Plume magique, fin de la farce. Retour au panier.”
La plume se calma, rapetissa un peu, et se posa sagement dans une petite boîte.
Aussitôt, la herse arrêta de rire et remonta d'un coup, comme si elle venait de se réveiller d'une sieste.
“GRAAANG…” fit-elle, très dignement cette fois.
Le capitaine se redressa. “Enfin !”
Mais Basile posa une main sur le métal. “Merci, herse. Tu as bien ri. Maintenant, on va ouvrir pour de vrai.”
La herse, comme si elle comprenait, fit un petit bruit doux : “clink.” Presque un “d'accord.”
Chapitre 4 : Le pont-levis qui dit au revoir
La grande porte du château s'ouvrit. Les villageois, qui attendaient dehors avec des paniers de tartes et des bouquets, applaudirent.
“Vive le prince Basile !” cria une boulangère. “Et vive la herse… euh… si elle promet d'arrêter de tousser !”
Basile rit. “Promis, on lui donnera une couverture si elle reprend froid.”
Plume-Paillette tourna autour de lui. “Tu as vu ? Avec un sourire et un peu d'idée, même une plume farceuse finit dans une boîte.”
Le capitaine hocha la tête. “Et ma moustache survivra. C'est une bonne nouvelle.”
Tout le monde entra dans la cour. On goûta des tartes aux pommes qui sentaient le soleil. Le merle de la volière, venu en invité, chanta : “La clé, la clé, elle a trouvééé !” et les enfants répétèrent en chœur, en tapant dans leurs mains.
Le soir tomba doucement, comme une couverture violette pleine d'étoiles. Les lanternes s'allumèrent une à une, et le château sembla sourire.
Basile regarda le ciel. Il se sentait fier, mais surtout content. Ce n'était pas une aventure de bataille ou de dragons. C'était une aventure de rire, de plumes et de bonne humeur. Et ça, il trouvait ça très princier.
Quand la fête se termina, le capitaine s'approcha. “Votre Altesse, il est l'heure de fermer.”
Basile acquiesça. “Oui. Mais cette fois, doucement. Pas de chatouilles.”
Ils allèrent près du fossé, là où le pont-levis reliait le château au chemin. Basile posa les mains sur la grande manivelle. Elle était froide, mais elle ne faisait pas peur. Elle semblait simplement attendre, comme un gros jouet sérieux.
“Prêt ?” demanda le capitaine.
“Prêt,” répondit Basile.
Plume-Paillette se posa sur la manivelle, comme pour surveiller. “Et n'oublie pas : même quand ça grince, on peut rester optimiste. Un grincement, c'est parfois un rire qui a perdu son chemin.”
Basile tourna. Le pont-levis commença à se relever lentement. Les chaînes firent “clac… clac… clac…” comme des castagnettes fatiguées.
En bas, un petit canard du fossé fit “coin coin” d'un air très concerné.
“Ne t'inquiète pas,” dit Basile au canard. “On ne ferme pas le monde. On ferme juste pour la nuit.”
Le canard sembla approuver et replongea la tête dans l'eau, sûrement à la recherche d'un ver optimiste.
Le pont-levis monta, monta encore. Le vent passa entre les tours et fit danser les drapeaux. La herse, maintenant bien sage, resta levée, comme si elle faisait un salut.
Quand le pont-levis fut complètement relevé, un calme doux s'installa. Pas un calme triste. Un calme qui disait : “Tout va bien. On recommencera demain.”
Basile bâilla. “Quelle journée.”
Plume-Paillette bâilla aussi, ce qui était drôle parce qu'une fée qui bâille fait un petit nuage de paillettes, comme un éternuement poli.
“Bonne nuit, prince motivé,” murmura-t-elle.
“Bonne nuit,” répondit Basile. “Demain, je serai encore optimiste. Même si ma soupe décide de faire un plongeon.”
Et dans le royaume enchanté, sous les étoiles qui clignotaient comme des yeux malicieux, le pont-levis resta relevé, gardant le château en paix… et prêt pour une nouvelle surprise rigolote au prochain matin.