Il était une fois un prince qui s'appelait Basile, et qui avait un don très spécial : il se méfiait de tout, mais gentiment. Pas une méfiance qui gronde comme un dragon, non. Une méfiance qui chatouille comme une plume dans le nez.
Dans le royaume enchanté de Mirliflor, les fontaines racontaient des blagues à l'eau claire, les lapins portaient parfois des bottes trop grandes, et les tours des châteaux penchaient un peu… juste pour mieux écouter les secrets.
Le prince Basile, lui, avançait dans ce monde merveilleux comme on marche dans une salle pleine de savon : avec prudence, en regardant où poser les pieds, et en faisant des petits “hum-hum” très sérieux.
Chapitre 1
Ce matin-là, Basile sortit du château avec une mission simple : aller acheter du sirop de lune pour le goûter royal. Le sirop de lune, à Mirliflor, rendait les crêpes légèrement brillantes, comme si elles avaient mis un minuscule manteau d'étoiles.
Mais à l'entrée du pont-levis, se tenait le garde du château : Gaspard la Rigueur. On disait qu'il avait appris à sourire une seule fois, et qu'il l'avait rangé dans une boîte “pour plus tard”. Il portait une armure si bien repassée qu'on aurait pu s'y coiffer.
Gaspard leva sa hallebarde et déclara, avec une voix de trompette qui se prend au sérieux :
« Halte ! Mot de passe ! »
Basile cligna des yeux. Il était méfiant, oui… mais surtout, il aimait vérifier les choses.
« Mot de passe… d'accord. Mais comment je sais que c'est bien toi, Gaspard ? »
Le garde ne bougea même pas d'un cil.
« Je suis le garde. Je garde. C'est mon métier. »
Basile hocha la tête, comme s'il venait d'entendre une leçon de mathématiques.
« C'est justement ça qui m'inquiète. Si quelqu'un voulait se déguiser en garde, il dirait exactement : “Je suis le garde, je garde.” »
Gaspard fronça les sourcils. On aurait dit que deux chenilles faisaient la course sur son front.
« Prince Basile, c'est absurde. »
Basile sortit de sa poche une petite loupe en forme de cœur.
« Je vais te poser trois questions de vérification. C'est pour la sécurité… et pour mon calme intérieur. »
« Trois ? » répéta Gaspard, comme si le chiffre l'avait insulté.
Basile leva un doigt.
« Question une : quelle est ta boisson préférée ? »
Le garde cligna des yeux, surpris par l'attaque.
« De l'eau. Plate. »
« Très bien. Question deux : si une fée t'offrait un chapeau invisible, tu le mettrais… sur la tête ou sur les pieds ? »
Gaspard resta muet une seconde, comme si son cerveau cherchait la règle dans un grand livre.
« Sur… la tête. Un chapeau va sur la tête. »
Basile sourit.
« Bonne réponse, mais un peu trop logique. Tu vois ? C'est suspect. »
Gaspard serra sa hallebarde. Elle couina, vexée.
« Je ne suis pas suspect ! »
Basile leva un troisième doigt.
« Question trois : dis “pamplemousse” sans bouger la moustache. »
Gaspard n'avait pas de moustache. C'était justement le piège. Il prit une grande inspiration, très militaire :
« Pamplemousse. »
Et, par un miracle comique, une minuscule moustache en poussière d'or apparut sur sa lèvre, comme un trait de crayon rigolard. Elle frétilla toute seule, fière d'exister.
Le garde sentit quelque chose.
« Qu'est-ce que… »
La moustache fit un petit “tchik-tchik” et se mit à danser. Vraiment danser. Pas une danse élégante : une danse de ver de terre joyeux.
Basile éclata de rire.
« Oh ! Gaspard, tu as une moustache magique ! Elle a l'air de connaître une chanson que toi tu ignores ! »
Gaspard tenta de rester sérieux, mais sa bouche trembla, comme une porte qui veut s'ouvrir.
« Je… je… ce n'est pas réglementaire. »
La moustache, elle, s'en fichait du règlement. Elle se mit à chatouiller le nez du garde. Gaspard fit “HUM !” puis “HUM ! HUM !”, encore plus fort, pour se retenir.
Basile, très fier, conclut :
« Voilà. C'est bien toi. Seul le vrai Gaspard réussit à rester sérieux pendant qu'une moustache danse. »
Gaspard, malgré lui, laissa échapper un petit “pouf” de rire. Juste un. Un rire timide, comme un poussin qui sort la tête.
Puis il se redressa très vite.
« Mot de passe : Lavande. »
« Lavande ? » répéta Basile. « C'est doux, ça. Ça sent la fin d'une histoire. »
« Le règlement dit : “Un mot de passe doit être simple.” La lavande est simple. Et ça éloigne les mites. »
Basile salua, passa le pont, et la moustache magique fit un dernier salut en forme de boucle. Gaspard la chassa d'un geste… mais sa bouche gardait un petit coin levé, comme un secret.
Chapitre 2
Basile traversa la grand-route des Contes Classiques, là où les arbres avaient des nœuds qui ressemblaient à des visages étonnés. Il croisa une citrouille qui roulait toute seule, en soupirant :
« J'ai raté mon carrosse, moi… »
Il croisa aussi un loup… mais un loup végétarien, qui portait un panier de salades.
« Bonjour, votre Altesse ! Je fais un pique-nique, pas une bêtise ! »
Basile fit un petit signe méfiant, quand même.
« Je vous crois… mais je vous surveille gentiment. »
Le loup sourit, ravi :
« On ne me dit pas souvent ça ! »
Plus Basile avançait, plus les surprises s'accumulaient comme des coussins dans un fauteuil. Une fée passait en patins à roulettes, en laissant une trace de paillettes qui sentait la confiture. Un nain coiffait un hérisson, en disant :
« Un peu de gel, ça change tout ! »
Et enfin, au bout d'un sentier de pierres rondes, apparut la taverne la plus paisible du royaume : La Tasse Qui Papote.
Elle avait une enseigne en bois qui clignait de l'œil. Littéralement. Un œil peint, qui faisait “tic” et “tac” avec sa paupière.
À l'intérieur, il faisait chaud, et ça sentait le pain doré, le miel et les histoires. Des bancs grinçaient gentiment. Une cheminée ronronnait comme un gros chat. Derrière le comptoir, la tavernière, Dame Capucine, avait des cheveux couleur caramel et un rire qui faisait danser les cuillères.
« Prince Basile ! » s'exclama-t-elle. « Un chocolat mousseux ? Un jus de pomme qui raconte des devinettes ? »
Basile se pencha vers elle, très sérieux.
« Je viens pour du sirop de lune. Mais… j'ai une question importante : ce sirop est-il vraiment lunaire, ou juste un sirop qui se prend pour la lune ? »
Dame Capucine posa une main sur sa poitrine, comme si elle jurait devant une cour.
« Ici, mon prince, tout est honnête. Même les mensonges, on les annonce à l'avance. »
À une table, un crapaud en gilet rayé leva sa chope.
« Moi, je confirme ! Je suis un crapaud, pas un prince. On me l'a déjà proposé, mais je préfère mon gilet. »
Tout le monde rit, même les chaises.
Basile, pourtant, ne pouvait pas s'empêcher de vérifier. Il sortit un petit carnet où il notait ses “choses à ne pas oublier et autres mystères”.
« Dame Capucine, je voudrais voir le sirop. Et je voudrais aussi le sentir. Et peut-être lui demander son prénom. »
« Son prénom ? » répéta la tavernière, amusée. « Il s'appelle… Sirupin. »
Basile plissa les yeux.
« Ça ressemble beaucoup à “sirop”. C'est suspect. »
Sirupin, le sirop de lune, était dans une bouteille transparente. Il brillait doucement, comme un ver luisant qui aurait mangé une étoile. La bouteille avait même une petite étiquette qui souriait.
Basile approcha son nez.
« Hmm… ça sent la nuit d'été et les biscuits. »
La bouteille fit “plop” toute seule, et une petite voix sortit, très polie :
« Bonjour. Je suis Sirupin. Je ne mords pas. Je colle un peu, c'est tout. »
Basile recula d'un pas.
« Oh ! Tu parles ! Donc tu peux mentir ! »
« Je peux parler, donc je peux chanter aussi », répondit Sirupin. « Mais je ne mens pas. Ça me donne des bulles de honte. »
Dame Capucine rit.
« Ici, les bulles de honte montent et deviennent des bulles de rire. C'est pratique. »
Basile commença à se détendre. Un peu. Juste un peu, comme une cravate qu'on desserre.
Mais à ce moment-là, la porte de la taverne s'ouvrit, et une silhouette entra… très droite, très raide, très… réglementaire.
C'était Gaspard la Rigueur, en personne.
Il annonça, d'une voix qui voulait être un tambour :
« Inspection de routine. »
Le silence tomba une seconde… puis un petit courant d'air fit “pfiou”, comme pour souffler sur le sérieux. Le crapaud en gilet chuchota :
« Oh non, l'orage des sourcils… »
Basile se leva.
« Gaspard ? Tu as quitté ton poste ? C'est… suspect. »
Gaspard répondit, sans sourire :
« Je suis venu vérifier que vous n'achetiez pas du faux sirop. Les contrefaçons existent. Un prince doit être protégé. »
Basile croisa les bras.
« Très bien. Mais tu dois d'abord prouver que tu n'es pas un faux Gaspard. »
Gaspard soupira si fort que sa visière faillit s'embuer.
« Encore ? »
« Encore », confirma Basile, très fier de sa méthode.
Dame Capucine, malicieuse, posa une assiette de biscuits sur le comptoir.
« Oh, ça tombe bien. J'ai une idée. Ici, on prouve les choses avec créativité. »
Elle prit un biscuit en forme d'étoile et le posa sur la table, devant Gaspard.
« Garde Gaspard, si vous êtes bien vous, vous devez… faire rire ce biscuit. »
Gaspard la regarda, comme on regarde une marmite qui parle.
« Un biscuit… n'a pas d'oreilles. »
« Justement », dit Basile. « C'est une épreuve difficile. »
Le crapaud tapa des mains.
« Allez, monsieur le garde ! Faites un effort ! Le biscuit a l'air triste. »
Gaspard se racla la gorge. Il se pencha vers le biscuit, très près, comme s'il allait lui annoncer une nouvelle importante.
« Biscuit. Je… je t'ordonne… de rire. »
Le biscuit ne bougea pas.
Dame Capucine souffla :
« Ce n'est pas une caserne, Gaspard. Essaye autrement. »
Basile ajouta :
« Imagine que le biscuit est une princesse déguisée en… biscuit. »
« C'est absurde », dit Gaspard.
Mais il regarda l'étoile sucrée. Et, on ne sait pourquoi, il eut une idée. Une toute petite idée, coincée entre deux règles.
Il prit une serviette, la plia, et en fit un mini chapeau. Il posa le chapeau sur le biscuit.
Puis il murmura :
« Bonjour, je suis Sir Biscuit. Je protège le goûter. Personne ne passera… sauf la confiture. »
Le crapaud éclata de rire. La fée en patins qui passait près de la fenêtre rigola si fort qu'elle fit une pirouette involontaire dehors. Même la cheminée fit “ha-ha” en craquant.
Et, comme la taverne de Mirliflor était vraiment magique et bienveillante, le biscuit… se mit à rire. Oui, un rire de biscuit : un petit “cric-cric” croquant, avec des miettes qui sautaient de joie.
Gaspard resta bouche ouverte.
Basile applaudît.
« Bravo ! Tu viens de faire rire un biscuit. C'est la preuve la plus solide que je connaisse. »
Gaspard sentit ses joues rougir sous son casque.
« Je… je n'ai fait que… plier une serviette. »
Dame Capucine posa une main sur l'épaule du garde.
« Et tu as plié ton sérieux aussi, juste un peu. Ça te va bien. »
Gaspard tenta de retrouver sa voix de tambour, mais elle sonnait maintenant comme un tambourin, plus léger.
« Inspection terminée. Le sirop est… conforme. »
Sirupin, dans sa bouteille, fit une petite révérence.
« Merci. J'essaie d'être un bon sirop. »
Basile, rassuré, glissa la bouteille dans son sac, bien calée entre deux biscuits rieurs.
« Mission presque réussie. Il ne reste qu'à rentrer… sans se faire surprendre par une citrouille mélancolique. »
Chapitre 3
Sur le chemin du retour, Gaspard accompagna Basile. Ce n'était pas dans le règlement, mais Gaspard avait décidé que le règlement pouvait parfois prendre une petite pause, comme un chat qui s'étire.
Basile marchait en regardant les buissons.
« Je me méfie, Gaspard. On ne sait jamais. Un buisson peut cacher une fée farceuse. Ou un panneau “Par ici la sortie” qui mène au mauvais endroit. »
Gaspard, d'habitude très droit, avait maintenant une drôle de souplesse.
« Je surveille aussi, Prince Basile. Je suis sérieux… mais je peux être sérieux avec un petit rire de côté. »
Basile s'arrêta net.
« Tu viens de dire une phrase bizarre. C'est bon signe. »
« Merci… je crois », répondit Gaspard.
Ils passèrent près d'un étang où un cygne répétait des salutations.
« Bonjour. Bonjour. Bonjour. »
À chaque “bonjour”, ses plumes faisaient “pouf”, comme du pop-corn.
Basile chuchota :
« On dirait un prince en entraînement. »
Gaspard chuchota aussi :
« Ou un garde qui apprend à être poli. »
Ils rirent, doucement, comme deux pages qu'on tourne sans faire de bruit.
Mais soudain, un petit problème arriva. Rien de dangereux, juste… collant.
Le sac de Basile fit “gloup”. Sirupin, le sirop de lune, s'agita.
« Euh… excusez-moi… je crois que je suis un peu trop content. Quand je suis content, je… je déborde. »
Et une goutte de sirop s'échappa, tomba sur le chemin… et le chemin se mit à briller comme une piste de danse. Une piste de danse très glissante.
Basile leva les bras.
« Oh non. Une route patinoire ! C'est suspect ET glissant ! »
Gaspard posa un pied… et glissa d'un demi-centimètre. Pour lui, c'était énorme. Son casque fit “ding”.
Il se figea, horrifié.
« Ce n'est pas… prévu. »
Basile, méfiant mais créatif, regarda autour. Il vit un panier oublié près d'un arbre : dedans, des sachets de farine de fée. On s'en servait pour saupoudrer les gâteaux et leur donner un petit “hop” de bonheur.
Basile eut une idée.
« Gaspard, on va faire comme dans les contes : on transforme un souci en jeu. »
« En jeu ? » demanda Gaspard.
Basile prit un sachet, souffla dessus, et la farine s'envola comme un nuage tout doux. Elle tomba sur la piste brillante, et la rendit moins glissante, plus “douce sous les semelles”.
« Voilà ! » dit Basile. « On va avancer en faisant des pas de danse. Comme ça, si on glisse, on dira que c'était voulu. »
Gaspard eut un mouvement de recul.
« Je ne danse pas. »
Basile le regarda, très sérieux.
« Tu as fait rire un biscuit. Tu peux bien faire trois pas. »
Gaspard réfléchit. Il prit une grande inspiration, puis fit un pas… un autre… et un troisième. Ça ressemblait à une marche militaire qui aurait rencontré une musique rigolote.
Basile imita :
« Un, deux, trois, on glisse un peu, mais c'est exprès, vous voyez ! »
Sirupin s'excusa :
« Désolé, je suis chatouilleux. La joie me fait des gouttes. »
Ils avancèrent ainsi, en “danse-surveillance”, jusqu'au pont-levis. De loin, on voyait le château, grand et blond comme un gâteau au beurre. Les tours semblaient sourire, contentes de revoir le prince.
À l'entrée, le vent apporta une odeur familière. Douce, propre, un peu comme un câlin dans l'air.
« Lavande », dit Basile.
Gaspard hocha la tête.
« Le jardin du château. La lavande calme les esprits… et elle rappelle au règlement de ne pas trop crier. »
Basile leva la main.
« Attends. Dernière vérification. »
Gaspard gémit.
« Encore ? »
Basile sourit.
« Oui, mais cette fois, c'est une vérification gentille. Dis “pamplemousse”. »
Gaspard soupira, puis obéit :
« Pamplemousse. »
Et la petite moustache de poussière d'or réapparut aussitôt, comme si elle avait attendu derrière un rideau. Elle fit une pirouette sur sa lèvre. Gaspard tenta de rester sérieux… mais le jardin de lavande souffla un parfum si léger, si drôle, si apaisant, que son sérieux fondit comme une noisette sur une crêpe chaude.
Il rit. Pas un “pouf” timide cette fois. Un vrai rire, rond et clair.
« Ha ! Ha ! D'accord, d'accord… cette moustache, c'est… c'est une catastrophe. »
Basile répondit :
« Non. C'est une création. Et c'est mieux qu'une catastrophe. »
Ils entrèrent dans la cour. La lavande ondulait, violette, comme une mer de petites baguettes parfumées. Une brise passa, et le parfum fit un grand “pff…” tout doux, comme un souffle de bonne nuit.
Basile sentit son cœur devenir léger.
« Tu sais, Gaspard… je crois que ma méfiance peut servir à inventer des choses, pas seulement à s'inquiéter. Aujourd'hui, on a inventé une moustache, un biscuit qui rit, et une danse-surveillance. »
Gaspard regarda les rangées de lavande.
« Et moi, j'ai inventé… un sourire qui sort de sa boîte. »
Basile sortit Sirupin et le posa sur un banc.
« Sirupin, tu veux voir le goûter royal ? On va faire des crêpes brillantes. »
La bouteille fit “glou-glou” avec fierté.
« Avec plaisir ! Je promets de ne pas déborder… enfin, pas trop. »
Dans la cuisine, les crêpes tournèrent comme des petits soleils. Le sirop de lune les coiffa d'une lumière douce. Même la cuillère en bois avait l'air d'applaudir.
Gaspard goûta une crêpe. Sa moustache d'or frétilla, ravie.
« C'est… conforme. »
Basile éclata de rire.
« Tu vois ? Même quand tu fais une blague, tu restes un peu toi. »
Le soir tomba, calme et sucré. Les lanternes s'allumèrent comme des lucioles bien élevées. Dans le jardin, la lavande respirait tranquillement, et chaque respiration semblait dire : “Tout va bien. Tout va bien.”
Basile et Gaspard restèrent un moment dehors, à écouter le silence qui souriait.
Et dans ce royaume enchanté, malicieusement féerique et bienveillant, la magie fit ce qu'elle faisait de mieux : elle fit rire… et elle finit par un souffle de lavande.