Chapitre 1 — La combinaison qui serre un peu le ventre
La fermeture éclair de la combinaison glisse avec un bruit de zip très sérieux, comme si elle aussi connaissait la mission. Nils inspire… et son souffle rebondit contre le casque, un peu trop fort.
— Ça va, Nils ? demande Aïcha, l'ingénieure de bord, en ajustant ses gants.
— Oui… enfin… je crois, répond-il. J'ai l'impression d'avoir un tambour dans la poitrine.
Le chef de mission, Tomas, pose une main calme sur l'épaule de Nils.
— Le stress, c'est comme une alarme. Il veut t'aider, mais parfois il hurle trop. On va lui apprendre à parler normalement.
Nils avale sa salive. Il se répète les étapes, comme une chanson : vérifier l'oxygène, vérifier la radio, vérifier les attaches. Tout est carré. Pourtant, son ventre fait des nœuds marins.
Dans sa poche, un petit enregistreur attend. Son microjournal audio. Il appuie sur le bouton. Une diode rouge s'allume.
« Microjournal de Nils, jour de départ. Sensation numéro un : je suis un sandwich, coincé entre la fierté et la trouille. Je sens le tissu épais sur mes épaules, et j'entends mon cœur cogner comme un marteau. Objectif : respirer comme on me l'a appris, lentement. »
— Nils, annonce la voix du contrôleur dans le casque, embarquement dans cinq minutes.
À travers la vitre du couloir, la fusée se dresse, blanche et brillante sous les projecteurs. Elle ressemble à un crayon géant prêt à écrire une phrase dans le ciel.
— Souviens-toi, dit Aïcha. Ici, personne ne joue au héros. On suit les procédures. On se parle. On se protège.
— Et on protège aussi l'espace, ajoute Tomas. Pas de déchets, pas de gestes inutiles. Une vis perdue en orbite, c'est un projectile.
Nils hoche la tête. Ses mains tremblent un peu, mais il s'accroche aux consignes comme à une rambarde solide. Pas à pas, sans précipitation. Il monte l'échelle.
Chapitre 2 — Décollage : le rugissement et le calme
Dans le siège, Nils est attaché comme un paquet fragile qu'on ne veut pas abîmer. Son casque colle légèrement à son front. L'air sent le métal propre et le plastique neuf.
— Compte à rebours, annonce la radio.
Dix. Neuf. Huit.
Nils appuie discrètement sur l'enregistreur.
« Microjournal. Là, je sens mon dos contre le siège, très dur. Mes mains sont lourdes. Je transpire un peu. Tomas m'a dit : “Respiration carrée.” Je fais : j'inspire quatre secondes… je bloque… j'expire… je bloque… Ça calme l'alarme. »
Trois. Deux. Un.
Le monde se transforme en rugissement. La fusée pousse, pousse, pousse, comme un géant qui vous soulève sans demander la permission. Nils a l'impression que quelqu'un lui colle une montagne sur la poitrine. Sa voix sort en morceaux :
— Je… je… waouh !
Aïcha rit, un rire qui ne se moque pas, un rire qui dit : “Moi aussi, je connais ça.”
— Bienvenue dans la lessiveuse spatiale !
Puis, soudain, le bruit change, comme si on fermait une porte énorme. La pression diminue. Nils sent son corps devenir… plus léger. Ses bras flottent un peu, hésitants.
— Séparation des étages, dit Tomas. Tout est nominal.
Nominal. Ce mot a un goût de chocolat chaud : simple, rassurant.
Nils regarde par le hublot. La Terre s'arrondit, bleue et blanche, avec des nuages qui ressemblent à des pinceaux. Il a envie de dire quelque chose de grand, mais il ne trouve que ceci :
— Elle est… vraiment belle.
— Et fragile, répond Tomas. Alors on fait attention. Même ici.
Nils note mentalement : le métier d'astronaute, ce n'est pas seulement flotter et regarder les étoiles. C'est aussi être gardien.
Chapitre 3 — Premier jour en apesanteur : le café qui s'échappe
Dans la station, tout flotte : les stylos, les sachets de nourriture, les petites étiquettes colorées. Nils s'accroche à une barre, pousse doucement, et se retrouve à glisser comme sur une patinoire invisible.
— Règle numéro un, dit Aïcha en montrant un velcro au mur : si ce n'est pas attaché, ça devient un objet volant non identifié.
— Même moi ? demande Nils.
— Toi, surtout toi, répond-elle. Les débutants sont les plus imprévisibles.
Tomas leur distribue des tâches. La journée est réglée comme une montre : vérifier les systèmes de ventilation, faire un peu de sport pour protéger les muscles, noter les données scientifiques, communiquer avec le sol.
— Et les déchets ? demande Nils.
— Triés et rangés, dit Tomas. Rien ne part “dans l'espace”. L'espace n'est pas une poubelle. Chaque objet doit avoir une place.
Plus tard, Nils tente de boire un café dans un sachet. Il presse un peu trop fort. Une goutte s'échappe, puis une deuxième… et voilà une bulle marron qui se met à voyager, tranquille, comme si elle visitait la station.
— Euh… mon café s'enfuit, annonce Nils, catastrophé.
Aïcha attrape une lingette.
— Pas de panique. On ne chasse pas une bulle comme un moustique. On la guide.
Tomas s'approche calmement.
— La sécurité, c'est aussi ça : ne pas faire de gestes brusques. Une goutte dans un ventilateur, et c'est une autre histoire.
Nils se mord la lèvre. Son stress remonte comme une vague.
Il allume le microjournal.
« Microjournal. Sensation : mon estomac a fait un salto quand j'ai vu la bulle de café. Mon cerveau a crié : “Catastrophe !” Mais Tomas a parlé lentement, Aïcha aussi. J'ai compris : on ne se juge pas, on corrige. Je respire. Le stress redescend quand je me concentre sur une action simple. »
Ensemble, ils récupèrent la bulle, qui finit dans une lingette, vaincue avec politesse.
— Tu vois, dit Aïcha. Même le café doit respecter les règles ici.
— Je croyais que l'espace était un endroit sans contraintes, murmure Nils.
— C'est l'inverse, répond Tomas. La liberté, c'est ce qu'on obtient quand on respecte les contraintes.
Chapitre 4 — Une sortie dans le noir brillant
Le lendemain, un message du sol arrive : un petit capteur extérieur doit être inspecté. Rien d'urgent, mais une sortie extravéhiculaire est prévue. Nils a le droit d'observer de près, attaché à l'écoutille. Juste observer. Son cœur, lui, n'a pas lu le programme.
Devant la combinaison de sortie, plus épaisse, plus rigide, Nils a la gorge sèche.
— Je sens le stress qui revient, avoue-t-il.
Tomas répond sans le regarder de travers, comme si c'était une info météo.
— Normal. On va le gérer. Dis-moi : qu'est-ce que tu contrôles ?
— Ma respiration. Mes gestes. Mes check-lists.
— Exact. Le reste, on le prépare en équipe.
Aïcha vérifie chaque attache. Elle parle en rythme :
— Corde de sécurité : ok. Pression : ok. Radio : ok. Et ton visage ?
— Mon visage ? répète Nils.
— Oui. Détends-le. Tu fais une tête de statue.
Nils essaie de sourire. Ça lui tire les joues contre le casque.
L'écoutille s'ouvre. Le noir dehors n'est pas un noir de peur : c'est un noir velours, piqué d'étoiles. La Terre passe en dessous, immense, silencieuse. Nils a l'impression de regarder une lampe bleue dans une chambre sombre.
Aïcha sort, lente et précise, accrochée à sa ligne. Ses mouvements ressemblent à une danse très lente, guidée par des règles. Elle rejoint le capteur, inspecte, nettoie un peu, vérifie les connecteurs.
— Nils, décrit ce que tu vois, demande Tomas. Ça t'aidera à rester ancré.
— Je vois… la lumière du Soleil sur le gant d'Aïcha. Je vois la station… et la Terre… On dirait un globe, mais vivant.
Il enregistre, chuchotant presque.
« Microjournal. Sensation : je suis minuscule et pourtant utile. Mon stress est là, comme un chat nerveux, mais je le caresse avec des mots : “Je suis en sécurité. Je suis attaché. Je respire.” Je comprends que le métier d'astronaute, c'est aussi respecter ce vide. Ne rien laisser s'envoler. Ne rien abîmer. »
Aïcha rentre. L'écoutille se referme. L'air revient avec un souffle doux.
— Sortie terminée, dit Tomas. Bon travail, équipe.
Nils sent une chaleur étrange dans la poitrine : pas la panique, mais la fierté tranquille.
Chapitre 5 — La leçon des morceaux invisibles
Plus tard, pendant une visioconférence avec des élèves sur Terre, Nils montre un écrou attaché avec une ficelle courte.
— Pourquoi tu l'as attaché ? demande une voix d'enfant dans le haut-parleur. Il est petit !
Nils regarde Tomas, puis répond.
— Justement parce qu'il est petit. Ici, un objet qui flotte peut aller partout. Et dehors, un petit morceau qui se perd devient un déchet spatial. Ça tourne autour de la Terre très vite… et ça peut frapper un satellite ou une station. C'est pour ça qu'on fait attention à chaque outil.
Aïcha ajoute :
— On appelle ça des débris. Il y en a déjà beaucoup. Alors on évite d'en créer. On répare plutôt que de jeter. On range. On invente des systèmes pour récupérer. C'est une forme de respect.
Après l'appel, Tomas confie à Nils une mission simple mais importante : vérifier l'inventaire et s'assurer que tout est bien attaché.
Nils s'applique. Il colle des étiquettes, tend des filets, replace un tournevis dans son support. Chaque “clic” de velcro lui fait du bien, comme si son cerveau aimait les choses à leur place.
Mais une alarme discrète sonne : un léger pic de dioxyde de carbone. Rien de dangereux, mais il faut agir.
Le stress saute dans la tête de Nils : “Et si… et si… ?”
Tomas garde une voix stable.
— Procédure. On vérifie le filtre, on réduit l'effort physique quelques minutes, et on surveille.
Aïcha pointe l'écran.
— Nils, tu lis les valeurs. Moi je vérifie le module. Tomas communique avec le sol.
Nils inspire. Son rôle est clair. Son stress se transforme en énergie utile.
— Valeur en baisse… encore… ok, ça revient.
Quelques minutes plus tard, l'alarme s'éteint.
Nils enregistre aussitôt.
« Microjournal. Sensation : au début, j'ai eu un frisson froid, comme quand on entend un bruit la nuit. Puis j'ai eu une phrase dans la tête : “Procédure.” Ça m'a servi de lampe torche. Le stress ne disparaît pas, mais il peut devenir un conseiller, s'il ne prend pas toute la place. »
Tomas hoche la tête en l'écoutant.
— Tu apprends vite, Nils. Pas à aller vite. À être juste.
Chapitre 6 — Retour : un rêve qui attend sagement
Le jour du retour arrive. Nils range ses affaires avec un soin presque affectueux. Il caresse du bout du gant une paroi de la station.
— Merci, murmure-t-il, sans savoir à qui il parle exactement.
Dans la capsule, les attaches se resserrent. La rentrée dans l'atmosphère secoue comme un tambour de machine à laver, mais plus chaude. Le hublot s'illumine de flammes orange, magnifiques et impressionnantes.
Nils respire lentement, compte dans sa tête, serre les dents juste ce qu'il faut.
« Microjournal. Sensation : vibrations, chaleur, pression. Je me sens comme un noyau dans une pêche qu'on secoue. Mais je sais ce qui se passe. Ce n'est pas un monstre, c'est de la physique : l'air frotte, ça chauffe, et le bouclier thermique nous protège. Je fais confiance à l'équipe, aux ingénieurs, aux tests. »
La capsule finit par ralentir. Un choc plus doux : l'atterrissage. Ensuite, le silence. Puis des voix, des pas, la trappe qui s'ouvre, l'air de la Terre qui entre, plein d'odeurs de poussière et d'herbe.
Nils cligne des yeux au soleil. Ses jambes tremblent, lourdes, comme si la gravité lui mettait un sac à dos de pierres. Aïcha le taquine gentiment :
— Alors, Monsieur l'Astronaute, tu préfères flotter ou marcher comme un pingouin fatigué ?
— Je… je vais voter pour flotter, répond Nils, en riant.
Tomas l'aide à s'asseoir.
— Tu as fait ta première mission. Tu as appris le plus important : rester calme, demander de l'aide, respecter les règles… et respecter ce qui nous entoure, là-haut et ici.
Le soir, dans son lit, Nils repense au noir brillant, à la Terre bleue, aux gestes précis. Il appuie une dernière fois sur son enregistreur.
« Microjournal final. Sensation : je suis épuisé, mais heureux. Je n'ai pas “vaincu” le stress. Je l'ai apprivoisé. Et je sais que l'espace n'est pas un terrain de jeu : c'est un lieu fragile qu'on visite avec précaution. Un jour, j'aimerais repartir… mais pas en courant. Pas en sautant des étapes. Je veux retourner là-haut quand je serai prêt, avec la même patience qu'une étoile qui s'allume lentement. »