Chapitre 1
La Terre était une bille bleue, si brillante qu'on aurait dit un bonbon rond posé sur du velours noir. Lina Morel, astronaute, flottait doucement dans le module de la Station spatiale. Chaque geste était lent, comme si l'air était devenu du miel invisible.
— Lina, vérification des capteurs dans dix minutes, annonça la voix de Malik dans son casque.
— Reçu, répondit-elle. Et… bonjour, la planète.
Elle attrapa sa caméra, celle de son journal vidéo. Un petit voyant rouge s'alluma.
« Journal de bord, jour 12. Ici Lina. Je suis encore impressionnée par la Terre. On la voit respirer, presque. Les nuages ressemblent à de la mousse, et les nuits sont brodées de petites lumières. Je me répète une règle : s'émerveiller, oui… mais rester concentrée. Dans l'espace, tout se gagne pas à pas. »
Elle poussa du bout des doigts contre une poignée, glissa jusqu'au panneau de contrôle et vérifia les chiffres. Température, pression, niveau d'oxygène. L'ordinateur bipa gentiment, comme un chat content.
Une goutte d'eau s'échappa de sa gourde et se mit à flotter devant son nez. Lina l'attrapa avec une serviette en riant.
« Petite leçon du jour : rien ne tombe ici. La gravité est si faible que tout flotte. Alors on doit ranger chaque objet, fermer chaque sac, parce qu'un simple stylo peut devenir une mini-fusée si on le laisse partir. »
Dans le hublot, l'aube passa d'un coup. Un ruban rose et doré glissa sur l'horizon.
— Ça y est, on entre dans la zone de travail, dit Malik. Prête pour la mission “Crocus” ?
Lina sourit.
— Prête. On va faire pousser nos plantes comme des championnes.
Chapitre 2
Le laboratoire sentait le plastique neuf et le métal tiède. Des câbles soigneusement attachés couraient le long des parois. Dans une boîte transparente, une mini-serre attendait : de petites graines, des sachets de substrat, et des lampes LED violettes.
— Objectif du jour, expliqua Yumi, la spécialiste des expériences, c'est de vérifier si nos jeunes pousses supportent les changements de lumière. Ça aidera pour les futures bases lunaires.
— Et pour les salades de l'espace, plaisanta Malik.
— Je signe tout de suite, répondit Lina. J'en rêve.
Lina installa des gants fins et s'accrocha avec ses pieds à une barre, pour ne pas tourner sur elle-même comme une toupie. Elle ouvrit la boîte : une odeur légère de terre sèche s'en échappa, si familière que ça lui serra le cœur.
« Journal de bord. Être astronaute, ce n'est pas seulement regarder les étoiles. C'est aussi être un peu jardinière, un peu mécanicienne, un peu scientifique. Aujourd'hui, je travaille sur une expérience de botanique. On mesure tout : l'humidité, la lumière, la vitesse de croissance. Dans l'espace, on n'improvise pas : chaque étape est écrite, relue, validée. Et si quelque chose cloche… on s'arrête. Sécurité d'abord. »
Elle plaça les capteurs, vérifia les branchements, puis dictait les valeurs à Yumi qui les notait.
— Capteur A : 23,4. Capteur B : 22,9.
— Ça ressemble à ma moyenne en maths, plaisanta Malik.
— Toi, tu ne serais pas en train de me dire que tu as eu 23 en maths ? répondit Lina.
— En gravité zéro, tout est possible.
Ils rirent, puis retrouvèrent leur sérieux. Une alarme douce, presque timide, retentit : « BIP… BIP… »
— Qu'est-ce que c'est ? demanda Lina, déjà attentive.
Yumi plissa les yeux.
— Une variation de pression dans le circuit d'eau… très légère.
Lina sentit son ventre se nouer, mais sa voix resta calme.
— On suit le protocole. On coupe l'arrivée d'eau de la serre et on cherche la fuite.
Dans l'espace, même un “très léger” comptait.
Chapitre 3
Ils se déplacèrent en file, s'attrapant aux poignées, comme des alpinistes sur une paroi invisible. Lina emportait une lampe et des lingettes absorbantes. Dans le conduit transparent, une bulle d'eau tremblait, collée à une jointure.
— Voilà notre fugitive, murmura Malik.
— Une fuite minuscule… mais têtue, dit Yumi.
Lina s'approcha. En apesanteur, l'eau ne coule pas : elle s'accroche, elle s'étale, elle fait des perles. Et ces perles peuvent se glisser partout, même dans un tableau électrique.
— Première règle : on sécurise la zone, dit Lina. Personne ne touche à l'électronique.
— Reçu, chef, répondit Malik, très sérieux.
Ils placèrent des lingettes autour du raccord, puis Lina fixa une petite pince spéciale pour bloquer le passage. Ses doigts travaillaient lentement, sans trembler. Elle avait appris cela pendant des années : simulations, entraînements en piscine, exercices de stress, répétitions jusqu'à ce que le geste soit aussi naturel que de lacer ses chaussures.
« Journal de bord. Moment important. Beaucoup pensent que l'espace, c'est l'aventure et la liberté. C'est vrai… mais l'aventure est encadrée par des règles précises. On apprend à garder la tête froide. Ici, une fuite d'eau, c'est comme une fuite dans un sous-marin : il faut agir vite, mais bien. On respire, on annonce ce qu'on fait, on vérifie deux fois. Et on travaille en équipe. Toujours. »
— Pression stabilisée, annonça Yumi après un regard sur l'écran.
— Bien. Maintenant, on nettoie et on remplace le joint, dit Lina.
Le joint de rechange était rangé dans une trousse, attachée par un cordon, parce qu'un objet perdu dans l'espace est un objet qui peut se cacher pendant des mois. Lina pensa à un ancien instructeur qui disait : « Dans l'espace, le désordre est un ennemi silencieux. »
Malik tendit l'outil.
— Tu sais, Lina, si on était dans un film, on aurait déjà une musique dramatique et des étincelles.
— Et moi, je ferais un discours héroïque, répondit Lina.
— Et la serre exploserait, ajouta Yumi, les yeux pétillants.
— Alors restons dans la vraie vie : pas d'explosion, juste du travail bien fait, conclut Lina.
Quand la fuite fut réparée, la station redevint silencieuse, comme si elle retenait son souffle puis soupirait.
Chapitre 4
La journée n'était pas finie. Après l'expérience “Crocus”, il y avait l'entretien de la station, puis une séance de sport obligatoire.
— Obligatoire ? répéta Malik en se tenant le ventre. Même dans l'espace ?
— Surtout dans l'espace, dit Lina. Sinon nos muscles fondent comme de la glace au soleil.
Ils s'attachèrent à un tapis roulant avec des sangles, comme si le tapis voulait les éjecter. Lina commença à courir. Ses pas ne faisaient presque aucun bruit, mais son cœur battait fort, et de petites gouttes de sueur flottaient parfois avant d'être aspirées.
« Journal de bord. On fait du sport environ deux heures par jour. Sans gravité, le corps se fatigue autrement : les os perdent de leur solidité, les muscles s'habituent à ne plus porter de poids. Alors on s'entraîne, on surveille notre santé, on mange de façon équilibrée. Être astronaute, c'est aussi prendre soin de soi pour pouvoir prendre soin de la mission. »
Après le sport, Lina rejoignit la coupole, ce grand dôme avec des fenêtres. La Terre passait en dessous, immense et silencieuse. On distinguait une ligne de montagnes, des rivières qui brillaient comme des serpents, et un désert couleur miel.
Yumi la rejoignit.
— Tu regardes quoi ?
— Je cherche mon pays, dit Lina doucement. Parfois je crois le reconnaître… puis la station avance et tout s'éloigne.
— Ça te manque ?
Lina réfléchit.
— Oui. Mais ici, je comprends mieux pourquoi on doit protéger la Terre. On la voit entière. Pas de frontières. Juste une maison.
Une lumière verte dansa près du pôle : une aurore, comme un rideau de théâtre qui s'agite.
— On dirait que la planète nous fait un signe, murmura Yumi.
— Un signe qui dit : “Travaillez bien, et revenez en paix”, répondit Lina.
Elle se sentit apaisée, comme si la Terre lui avait posé une main sur l'épaule.
Chapitre 5
Le lendemain, une étape clé attendait : préparer un petit “largage” de matériel, un colis scientifique qui devait repartir vers la Terre. Dans la vraie vie, rien ne se jette par la fenêtre : tout est planifié, emballé, étiqueté, vérifié. Lina adorait cette précision. Ça ressemblait à un puzzle géant.
— Lina, tu gères l'inventaire, demanda Malik.
— Avec plaisir. Mais je te préviens : je suis très stricte avec les listes, répondit-elle.
— On m'a dit que tu pouvais sentir un tournevis manquant à dix mètres.
— C'est faux, dit Lina, puis elle sourit. À huit mètres.
Ils rirent, puis Lina ouvrit le classeur numérique. Chaque objet avait un code. Chaque échantillon avait une histoire : une poussière de filtre, un morceau de mousse, des images de plantes, des mesures.
« Journal de bord. On est un peu comme des facteurs scientifiques. On envoie sur Terre des données et des échantillons, et on reçoit du matériel. Chaque gramme compte. Dans une fusée, le poids, c'est de l'énergie. Alors on calcule tout. Être astronaute, c'est comprendre la technique, mais aussi respecter les limites : on n'emporte pas “au cas où”. On emporte ce qui est utile, sûr, nécessaire. »
Quand tout fut prêt, Lina observa la mini-serre. Les graines n'avaient pas encore germé, mais la lumière violette les baignait comme un lever de soleil étrange.
— Tu crois que ça va pousser ? demanda Malik.
— Je crois que oui, répondit Lina. Les plantes sont courageuses. Elles s'adaptent. Comme nous.
À ce moment-là, un message arriva du centre de contrôle, sur l'écran.
— “Bravo pour la réparation. Expérience Crocus reprise. Fenêtre de communication dans vingt minutes.”
Yumi leva les bras.
— On a sauvé la serre !
— Et sans musique dramatique, fit Malik.
Lina inspira lentement. Une chaleur tranquille envahit sa poitrine : la sensation d'avoir fait ce qu'il fallait, au bon moment.
Chapitre 6
Le soir — même si, en orbite, le soleil se levait et se couchait plusieurs fois par jour — Lina coupa les lumières principales. Dans son petit coin de sommeil, elle s'installa dans son sac fixé au mur. La station ronronnait autour d'elle, comme une grande machine bienveillante.
Elle alluma une dernière fois sa caméra.
« Journal de bord, jour 13. Mission presque au milieu, et déjà tant de choses apprises. Aujourd'hui, je veux dire quelque chose d'important : être astronaute, ce n'est pas être “seule dans l'espace”. C'est être la main d'une équipe immense. Sur Terre, des ingénieurs, des médecins, des techniciens veillent. Ici, nous appliquons ce qu'ils ont préparé avec nous. On se fait confiance. On se parle clairement. On se corrige sans se vexer. Parce que notre objectif est commun : explorer, comprendre, et revenir. »
Elle marqua une pause. Dans le hublot près de son coin, la Terre défilait lentement. Une tache bleue plus sombre indiquait l'océan.
« Ce matin, on a eu un petit problème d'eau. Rien de spectaculaire, mais c'était un vrai test : rester calme, suivre les étapes, protéger la station. On a réussi. Mission accomplie pour aujourd'hui. Et je ressens deux choses en même temps : la fierté… et une immense curiosité. J'ai envie d'apprendre encore. Comment construire un habitat sur la Lune ? Comment recycler mieux l'air et l'eau ? Comment cultiver de vraies tomates ici ? »
Elle sourit, fatiguée mais heureuse.
« Si un jour tu regardes le ciel en te demandant qui se trouve là-haut… pense à ça : l'exploration, ce n'est pas un saut magique. C'est une série de petits pas bien préparés. Et ces pas nous rappellent aussi de prendre soin de notre Terre, parce que c'est le premier vaisseau spatial que nous ayons tous. Bonne nuit. »
Lina éteignit la caméra. Dans le silence doux, elle ferma les yeux. La station poursuivait sa route, et, quelque part en dessous, la planète bleue brillait comme une promesse.