Chapitre 1 : Le froid qui pique le nez
Le matin, la lumière arrive tard. Dans la cour du collège, l'air a un goût de givre. On dirait qu'il craque quand on respire.
Hugo remonte son écharpe jusqu'au bout du menton. À côté de lui, Lina tape des pieds pour se réchauffer.
— J'ai l'impression d'être un esquimau… mais sans le courage, souffle Lina.
— T'inquiète, répond Hugo. L'hiver, c'est juste… une saison qui fait la maligne.
Ils ont tous les deux 11 ans et ils se connaissent depuis la maternelle. Lina observe toujours tout, comme si chaque détail pouvait devenir une idée. Hugo, lui, pose mille questions, surtout sur la météo.
— Pourquoi les jours sont si courts ? demande-t-il en regardant le ciel gris clair.
— Parce que le soleil fait la grasse matinée, répond Lina, sérieuse.
Hugo rit.
— Et il se couche tôt, alors. Comme nous quand on a sport.
En rentrant chez lui, Hugo colle son front contre la fenêtre. Les arbres ont l'air plus fins, plus silencieux. Sur le trottoir, les gens marchent vite, les épaules rentrées.
Il se dit que l'hiver ressemble à une grande couverture froide. Pas méchante. Juste impressionnante.
Le soir, il en parle à Lina sur un message :
« J'aimerais bien comprendre comment on peut aimer l'hiver. »
Elle répond presque aussitôt :
« On va mener l'enquête. Demain, après l'école ? »
Chapitre 2 : Une mission avant la nuit
Le lendemain, la cloche sonne et le ciel est déjà en train de devenir violet. Les journées ont une façon bizarre de filer, comme si quelqu'un les pliait plus vite.
Lina retrouve Hugo devant le portail.
— J'ai une idée, annonce-t-elle. On peut aller au petit parc près de la ferme pédagogique. Il y a des animaux qui restent dehors même quand il fait froid.
— Ceux qui supportent le froid ? demande Hugo, intrigué.
— Oui. Et on peut demander au soigneur comment ils font.
Ils traversent le quartier. Les toits ont des traces de gel, comme du sucre en poudre. Une odeur de bois brûlé sort de certaines cheminées. Ça donne faim et ça donne envie de rentrer… mais Hugo marche quand même.
La ferme pédagogique est petite, coincée entre des maisons et un terrain de sport. On entend des bruits doux : des souffles, des pas dans la paille, un « bêê » paresseux.
Devant l'enclos, ils aperçoivent des moutons. Leurs toisons sont épaisses, un peu sales, mais incroyablement rassurantes. Plus loin, des chèvres grignotent calmement.
— Elles n'ont pas l'air de se plaindre, murmure Hugo.
— Elles ont sûrement des pulls intégrés, plaisante Lina.
Un homme avec une veste verte arrive avec un seau. Il sourit.
— Bonjour, vous voulez voir les animaux ?
— Oui ! répond Hugo. Comment ils font, quand il gèle ? Ils ont pas… froid dans les oreilles ?
L'homme rit.
— Je m'appelle Malik. Les moutons ont leur laine, les chèvres ont un poil épais. Et surtout, on les nourrit bien. L'énergie de la nourriture les aide à se réchauffer.
Lina lève la main, comme en classe.
— Et on peut les aider, nous ?
Malik réfléchit.
— Vous pouvez apprendre à ne pas les déranger, déjà. Et si vous voulez être utiles… on prépare des petits enrichissements : des choses simples pour qu'ils s'occupent quand il fait froid, au lieu de rester immobiles. Ça les garde en forme.
Hugo se penche vers Lina.
— On pourrait proposer une idée. Un truc facile.
Lina a déjà les yeux qui brillent.
— J'en ai une.
Chapitre 3 : L'idée de Lina
Ils s'installent sur un banc, juste devant l'enclos. Le bois est glacé. Lina s'assoit sur son manteau comme sur une bouée.
— Alors, dit Hugo, ton idée de génie ?
— Une chasse au foin, annonce Lina. On pourrait faire des petites boules de foin avec quelques morceaux de carottes dedans, et les cacher dans l'enclos. Comme ça, les chèvres et les moutons cherchent. Ça les fait bouger, et ça les occupe.
— Comme un jeu de piste… mais pour des animaux, résume Hugo.
— Exactement ! Et c'est pas dangereux si Malik valide.
Malik revient et écoute leur plan. Il hoche la tête.
— C'est une bonne idée. On peut préparer ça ensemble samedi matin. Vous apportez des carottes, et je vous montre comment faire sans stresser les animaux.
Hugo sent une chaleur monter dans sa poitrine. Pas celle du chauffage. Une chaleur de « on sert à quelque chose ».
— On sera là, promet-il.
En rentrant, le froid semble moins agressif. Hugo remarque les détails qu'il ne regardait pas : les flaques gelées qui font des dessins, le bruit sec des feuilles mortes sous les chaussures, l'air qui sent la neige même quand il n'y en a pas.
Le soir, sa mère sort une soupe fumante.
— Tu as les joues rouges, dit-elle. Ça a été ?
Hugo hésite, puis répond :
— Oui. Et je crois que j'ai compris un truc. L'hiver, ça peut être… utile. Si on s'y met.
Sa mère sourit, et Hugo se sent reconnaissant d'être au chaud, d'avoir une soupe, et d'avoir un samedi qui l'attend.
Chapitre 4 : Samedi, carottes et mains gelées
Samedi matin, le ciel est clair mais froid. Un froid net, comme une feuille de papier.
Hugo retrouve Lina devant la ferme. Elle porte un bonnet trop grand qui lui tombe sur les yeux.
— On dirait un champignon, se moque Hugo.
— Et toi, on dirait une saucisse dans ton manteau, réplique Lina sans hésiter.
Ils déposent un sac de carottes et un autre avec du foin que Malik leur donne.
— On va faire des boules, explique Malik. Pas trop serrées, pour que les animaux puissent les défaire. Et on ne met pas trop de carottes : c'est un bonus, pas un gâteau.
Ils travaillent sur une table en bois. Le foin pique un peu les doigts. Les carottes sentent fort, une odeur fraîche et terreuse.
Lina souffle sur ses mains.
— Mes doigts deviennent des bâtons de glace.
— Pense aux moutons, dit Hugo. Eux, ils font ça toute la journée.
— Justement, répond Lina. Respect total.
Quand ils ont une dizaine de boules, Malik ouvre le petit portillon.
— Vous restez là, derrière la barrière. On va les déposer doucement.
Hugo voit les moutons lever la tête. Ils ont des yeux calmes, presque curieux. Malik pose les boules à différents endroits. Une chèvre s'approche, renifle, puis commence à tirer le foin avec une énergie comique.
— Elle a trouvé le trésor ! chuchote Lina.
— Elle est plus rapide que nous en contrôle de maths, ajoute Hugo.
Ils restent un moment à regarder. Le silence est doux. On entend juste le froissement du foin, un souffle, un petit coup de sabot.
Hugo sent que l'hiver n'est pas vide. Il est juste… plus discret.
Avant de partir, Malik leur dit :
— Merci. Ce que vous faites, c'est simple, mais ça compte. Et merci d'avoir pensé à eux.
Lina répond :
— On est contents.
Hugo, lui, pense : « Je suis chanceux. » Et il le pense vraiment.
Chapitre 5 : Le défi que Hugo évite
En sortant, Lina s'arrête près du terrain de sport voisin. Une petite pente est couverte d'une fine couche de neige récente. Pas assez pour faire un vrai bonhomme, mais assez pour glisser.
Deux enfants descendent sur des luges en plastique. Leurs rires partent dans l'air froid comme des bulles.
Lina se tourne vers Hugo.
— On essaye ?
Hugo recule d'un pas, sans s'en rendre compte.
— Bof… c'est pour les petits.
— On a le même âge que ceux-là, remarque Lina en pointant une fille qui a l'air d'être en sixième.
Hugo hausse les épaules.
— J'aime pas tomber. Et j'aime pas… ne pas savoir contrôler.
En réalité, il a surtout peur d'avoir l'air ridicule. Peur de glisser de travers. Peur qu'on le regarde.
Lina ne se moque pas. Elle observe la pente, puis Hugo.
— On peut essayer doucement. Une seule descente. Et si tu veux, on part ensemble.
Hugo ne répond pas tout de suite. Il sent le froid dans ses oreilles, mais il sent aussi un petit courage, tout petit, comme une braise.
— On n'a pas de luge, dit-il, cherchant une excuse.
Lina fouille dans son sac et sort… un grand carton plié.
— Ma mère voulait le jeter. Je l'ai gardé. On peut s'asseoir dessus. Version économique.
Hugo éclate de rire malgré lui.
— Tu prévois tout, toi.
— C'est ma spécialité, répond Lina. Prévoir et avoir l'air sérieux.
Chapitre 6 : Une descente, un grand sourire
Ils montent la petite pente. Le vent leur pince les joues. La neige crisse sous leurs semelles.
En haut, Hugo regarde en bas. Ce n'est pas très haut, mais son ventre fait quand même une petite vrille.
— Prêt ? demande Lina.
— Prêt… mais pas trop, répond Hugo.
Ils s'assoient sur le carton, côte à côte. Lina cale ses pieds comme des freins.
— Si on part trop vite, je crie « patate », dit-elle.
— Pourquoi « patate » ?
— Parce que ça ne veut rien dire, et ça fait rire. Donc ça aide.
Hugo inspire. L'air est froid, propre, presque brillant.
— Ok, dit-il. On y va.
Ils poussent avec leurs mains. Le carton glisse. D'abord lentement, puis un peu plus vite. Le monde devient un mélange de neige blanche, de manteaux colorés et de ciel pâle.
Hugo serre les dents… puis il entend Lina crier :
— PATATE !
Et il éclate de rire, un rire qui lui réchauffe le ventre.
Ils arrivent en bas en secouant un peu, mais sans tomber. Le carton s'arrête contre un tas de neige.
— On est vivants, annonce Lina avec une voix dramatique.
— Et… c'était trop bien, avoue Hugo, surpris par ses propres mots.
Ils remontent une deuxième fois. Puis une troisième. À la quatrième, Hugo glisse un peu de côté et tombe sur les fesses. Ça ne fait pas mal. Juste un choc mou, et une bouffée de froid dans le pantalon.
Lina tend la main.
— Alors, monsieur le courageux ?
Hugo se relève en riant.
— J'avais peur pour rien. Enfin… pas pour rien. Mais ça valait le coup.
Le soleil commence déjà à descendre. Le ciel se teinte d'orange. Les lampadaires s'allument, un par un, comme si la ville bâillait.
Sur le chemin du retour, Hugo marche plus léger.
— Tu sais, dit-il, je suis content. Pas seulement pour la glissade.
— Pour quoi, alors ?
— Pour ce matin. Pour les animaux. Pour la soupe chez moi. Pour… toi qui gardes des cartons dans ton sac.
Lina sourit, un sourire tranquille.
— Moi aussi. Et je crois que l'hiver, c'est ça. Il fait froid dehors, mais on peut fabriquer du chaud avec des petites choses.
Hugo regarde ses mains un peu rouges, son manteau qui sent le foin, et la buée qui danse devant sa bouche.
Il pense : « Je suis reconnaissant. » Pas comme une phrase de leçon. Comme une sensation.
Et quand il se glisse dans son lit le soir, il revoit la chèvre qui cherche les carottes, la pente blanche, et le mot « patate » qui flotte dans l'air.
L'hiver lui paraît encore grand. Mais beaucoup moins effrayant.
Et surtout, il se dit, juste avant de s'endormir : « J'ai osé. »