Chapitre 1 : Un Balai Pas Comme les Autres
Dans le paisible village de Poussière-sur-Plume, la magie était aussi répandue que les miettes de biscuit sous les coussins. Ici, tout le monde avait un peu de pouvoir, mais personne ne savait vraiment s'en servir. Les baguettes faisaient des bulles à la place d'étincelles, les grimoires éternuaient quand on les ouvrait, et même les grenouilles refusaient de se transformer en princes, prétextant que la vie de grenouille était bien plus amusante.
C'est dans cette ambiance farfelue que vivait Baluchon, un balai à la poignée tordue et aux poils ébouriffés. Il n'était pas un balai ordinaire – il avait des yeux pétillants, des bras fins en brindille et une bouche qui parlait plus vite que son ombre. Baluchon adorait discuter, surtout avec lui-même, car il n'avait pas beaucoup d'amis. Il faut dire qu'il n'était pas très doué pour balayer : il laissait toujours un tas de poussière dans un coin, et parfois même il en créait en s'agitant trop.
Un matin, alors que le soleil pointait à peine, Baluchon se réveilla d'une longue nuit de rêves étranges (il avait rêvé qu'il volait, mais avait atterri dans un gâteau au chocolat géant). Il sauta de son coin préféré et s'étira, ses brindilles craquant joyeusement.
— Encore une belle journée pour rater quelque chose ! s'exclama-t-il, tout excité.
Il fallait bien l'avouer : Baluchon était plein de bonne volonté, mais chaque fois qu'il essayait de rendre service, il se retrouvait dans des situations abracadabrantes. La semaine dernière, il avait voulu aider la sorcière Mirabelle à nettoyer sa cuisine, mais il avait déclenché une avalanche de casseroles enchantées. Résultat : Mirabelle avait passé deux jours à chercher sa marmite qui avait fui dans le jardin.
Aujourd'hui, Baluchon avait décidé de se rendre utile. Il voulait prouver à tout le village qu'il était plus qu'un balai à la maladresse légendaire.
Il se dirigea vers la place centrale, où un panneau affichait : « Grande Quête du Fromage Perdu ! Récompense à la clé ! »
— Une quête ! s'écria-t-il. Voilà ce qu'il me faut pour montrer de quoi je suis capable !
Il se précipita vers le stand où la sorcière Mirabelle, un chapeau de travers sur la tête, expliquait la situation à un groupe de villageois.
— Le fromage magique du village a disparu ! annonça-t-elle. Sans lui, plus de tartines enchantées, plus de soupe parfumée, plus de… enfin, plus rien d'amusant !
Le fromage magique était la fierté de Poussière-sur-Plume. Il brillait dans le noir, chantait des chansons rigolotes et rendait les plats délicieux. Sa disparition était une catastrophe.
Baluchon leva son manche bien haut.
— Moi, Baluchon, je me porte volontaire ! Je retrouverai le fromage, même si je dois balayer tout le village !
Mirabelle le regarda, sceptique.
— Hm… Disons que tu as l'enthousiasme. Fais attention à ne rien casser, cette fois.
Baluchon bomba le torse (autant que le peut un balai) et partit à l'aventure, tout guilleret.
Chapitre 2 : Le Chat Bavard et la Carte Froissée
Baluchon ne savait pas par où commencer. Il décida donc de rendre visite à son ami Chatouille, un chat noir à la langue bien pendue et aux moustaches tordues.
— Salut, Chatouille ! Tu as entendu parler du fromage disparu ? demanda-t-il.
Chatouille, qui faisait la sieste sur un coussin magique (qui ronflait plus fort que lui), ouvrit un œil.
— Mouais, j'ai entendu ça. Mais tu sais, moi, je préfère les sardines. Le fromage, ça me chatouille le nez.
— Mais moi, il faut que je le retrouve ! Tu n'aurais pas vu quelque chose de louche cette nuit ?
Chatouille se gratta derrière l'oreille.
— J'ai vu passer un drôle de corbeau, tout encapuchonné, avec un air suspect. Il est allé vers la Forêt des Farces.
Baluchon frissonna. La Forêt des Farces était réputée pour ses arbres moqueurs, ses champignons qui faisaient des blagues et ses sentiers qui changeaient de place juste pour embrouiller les visiteurs.
— Tu m'accompagnes ? proposa Baluchon.
Chatouille soupira.
— Bon… Je viens. Mais si je me retrouve avec des plumes dans la bouche, tu me dois une boîte de sardines magiques.
En route, ils croisèrent la marchande de cartes, une vieille dame à la voix grinçante.
— Une carte pour la Forêt des Farces ? demanda Baluchon.
La vieille sortit une carte chiffonnée qui se tortilla dans tous les sens.
— Elle n'est pas très fiable, mais elle aime les chansons. Si tu la chantes, elle t'indiquera le chemin, fit-elle en gloussant.
Baluchon prit la carte, qui lui tira la langue.
— Allez, en avant la musique ! déclara-t-il.
Chatouille leva les yeux au ciel. Baluchon entonna une chanson complètement inventée, et la carte se déplia, montrant un chemin sinueux.
— C'est parti, miaula Chatouille. Mais si tu te mets à danser, je rentre chez moi.
Baluchon éclata de rire, et, bras dessus, bras dessous (enfin, autant que possible entre un balai et un chat), ils prirent la direction de la Forêt des Farces.
Chapitre 3 : Pièges, Poils et Plantes Bavardes
Dès qu'ils entrèrent dans la forêt, une branche leur fit une grimace.
— Vous êtes perdus d'avance ! ricana-t-elle.
Baluchon, toujours optimiste, répondit :
— Peut-être, mais on s'amuse déjà !
Chatouille, lui, jetait des regards inquiets à droite et à gauche.
Soudain, le chemin disparut sous leurs pieds. À sa place, il y avait un tapis de feuilles qui se mirent à danser la farandole.
— Oh non, pas les feuilles gigoteuses ! grogna Chatouille.
Baluchon tenta de les balayer, mais les feuilles se mirent à lui tirer les poils du bas.
— Hé ! Pas la moustache ! s'exclama-t-il.
Les feuilles riaient de plus belle. Baluchon, vexé, décida d'employer la ruse.
— Feuilles, si vous me laissez passer, je vous raconterai une blague.
Les feuilles se figèrent, curieuses.
— Pourquoi les balais ne mangent-ils jamais de soupe ? Parce qu'ils préfèrent les miettes !
Un silence, puis les feuilles éclatèrent de rire et se poussèrent sur le côté, ouvrant un nouveau sentier.
— Merci, Baluchon, t'es le roi des blagues nulles, chuchota Chatouille en roulant des yeux.
Ils continuèrent, mais furent bientôt arrêtés par une touffe de chardons parlants.
— Mot de passe ! grogna la touffe.
Baluchon réfléchit. Il tenta :
— Euh… Poussière ?
Rien.
— Balayette ?
Toujours rien.
Chatouille, qui commençait à perdre patience, miaula :
— Fromage magique ?
La touffe se mit à éternuer.
— Ah-CHOUETTE ! Passez, mais faites vite, j'ai le rhume des pollens.
Après avoir esquivé quelques champignons farceurs qui lançaient des sorts de démangeaison (Chatouille se retrouva à se gratter les oreilles avec ses pattes arrière, ce qui n'était pas très digne), ils virent enfin, tout au bout d'une clairière, une silhouette encapuchonnée.
C'était le corbeau suspect !
Chapitre 4 : Le Corbeau Magouilleur
Le corbeau, grand, sombre, avec un chapeau pointu et des lunettes de soleil, tenait entre ses ailes un coffre mystérieux. Il marmonnait tout seul.
— Ce fromage, il est à moi maintenant ! Je vais ouvrir ma propre boutique de fondues magiques, et plus personne ne rira de mon accent de corbeau !
Baluchon s'approcha discrètement, mais Chatouille éternua si fort que le corbeau sursauta.
— Qui va là ? gronda-t-il.
Baluchon leva les bras (enfin, les brindilles).
— Bonjour, monsieur le corbeau ! Je viens… euh… juste vérifier que tout va bien avec votre… euh… coffre.
Le corbeau plissa les yeux.
— On ne me la fait pas, à moi ! Vous êtes venus pour le fromage ! Mais il est à moi, vous entendez ?
Chatouille, qui n'aimait pas qu'on lui crie dessus, sortit ses griffes (juste pour impressionner).
— Rends le fromage et personne ne sera griffé, corbillon !
Le corbeau éclata de rire.
— Même pas peur ! Je connais mille sorts de défense. Regardez !
Il agita ses ailes, prononça une formule compliquée, et… se transforma en poule.
— Cot… cot… cot ! fit-il, l'air ahuri.
Baluchon ne put s'empêcher de rire.
— On dirait que ta magie est aussi capricieuse que la mienne !
La poule-corbeau, vexée, tenta de s'enfuir, mais trébucha sur le coffre et l'ouvrit sans le vouloir. Le fromage magique roula hors du coffre, se mit à chanter une chanson de marin et atterrit aux pieds de Baluchon.
— Mission accomplie ! s'exclama-t-il, tout fier.
Mais le fromage, farceur, sauta dans les bras de Chatouille, lui chatouillant les moustaches.
— Hé, arrête ça ! cria Chatouille en riant.
Baluchon dut utiliser toute sa diplomatie de balai pour convaincre le fromage de rentrer sagement dans le coffre.
— Si tu reviens au village, je te promets de te raconter une histoire drôle tous les soirs, proposa-t-il.
Le fromage, séduit, accepta.
La poule-corbeau, penaude, demanda pardon.
— Je voulais juste qu'on me respecte… snif.
Baluchon, qui avait le cœur tendre, sourit.
— Tu pourrais venir au village. On a toujours besoin d'un expert en fromages qui sait faire rire les enfants !
La poule-corbeau hésita, puis hocha la tête.
Chapitre 5 : Retour Triomphal et Tartines Enchantées
Le chemin du retour fut moins chaotique. Les feuilles gigoteuses leur firent une haie d'honneur, la touffe de chardons éternua de joie, et même les champignons farceurs leur offrirent des bonbons qui changeaient de couleur.
Arrivés sur la place du village, Baluchon brandit le fromage magique comme un trophée. Tous les villageois accoururent, Mirabelle en tête.
— Bravo, Baluchon ! Tu es notre héros du jour !
Baluchon rougit (ce qui est difficile pour un balai, mais il y parvint).
— Oh, vous savez, j'ai juste balayé les problèmes sur le côté…
Tout le monde rit. La sorcière Mirabelle installa le fromage sur son trône doré, et la fête commença. Tartines enchantées, potions pétillantes, soupes magiques… Il y en avait pour tous les goûts.
Le corbeau, redevenu lui-même, ouvrit une petite échoppe de fondues rigolotes. Son accent de corbeau fit fureur, et il devint la mascotte du village.
Chatouille, lui, reçut une boîte entière de sardines magiques qu'il partagea avec Baluchon (enfin, surtout lui).
Baluchon, installé au centre de la fête, raconta ses aventures en exagérant un peu (beaucoup). Les enfants l'écoutaient bouche bée, et même les adultes souriaient.
Au moment où la lune commença à briller, Baluchon regarda Chatouille et chuchota :
— Tu sais quoi ? J'ai peut-être deux mains gauches, mais j'ai réussi une vraie mission.
Chatouille sourit et tapota la poignée de son ami.
— Tu es maladroit, mais tu es le plus courageux des balais.
Baluchon sourit de toutes ses brindilles, fier comme jamais.
Et, dans le village de Poussière-sur-Plume, on se souvint longtemps de la grande aventure du balai pas très doué, mais toujours prêt à essayer.
Car, ici, la magie était capricieuse, mais l'amitié, elle, était toujours au rendez-vous.
Et si jamais vous passez à Poussière-sur-Plume, surveillez bien vos tartines : elles pourraient bien se mettre à chanter, juste pour vous faire sourire.