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Histoire de cow-boy 11 à 12 ans Lecture 37 min.

Eli et la carte des eaux cachées

Eli Morel, chargé d'organiser la fête du printemps à Dry Willow, découvre un ancien canal d'eau avec l'aide de Luz, une messagère, et doit agir rapidement pour garantir l'approvisionnement en eau tout en faisant face à la menace de Vern Collier qui souhaite contrôler les ressources. Ensemble, ils s'unissent pour redonner vie à leur village et partager la joie de la fête.

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Eli Morel, un cow-boy aux cheveux bruns ébouriffés et portant un bandana rouge, se tient au bord d'un Trou Clair, affichant une expression de détermination. À ses côtés, Luz Ortega, une jeune fille de 12 ans avec un chapeau de paille et une chemise en denim, regarde une carte ancienne, son visage exprimant curiosité et excitation. Ils se trouvent dans un paysage de prairie ensoleillé, avec des saules pleureurs près d'un point d'eau cristallin, des collines rousses en arrière-plan sous un ciel bleu clair. Eli vérifie le niveau de l'eau tandis que Luz consulte la carte pour trouver un ancien canal, créant une atmosphère joyeuse et pleine d'anticipation. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Le Trou Clair

Dans la clarté nacrée d'un matin de printemps, la poussière des plaines collait aux bottes et parfumait l'air d'une odeur de terre chaude. Eli Morel s'arrêta au bord du Trou Clair, un point d'eau cerné de saules, aussi précieux qu'un coffre à bijoux au milieu de la prairie. L'eau y dormait, lisse, miroitante, cabossée par le friselis d'un vent léger. Des libellules bleues traçaient des éclairs sur la surface. Un crotale, quelque part, fit frissonner ses anneaux, puis se tut. Eli leva les yeux vers les collines rousses. Il rêva, sans vraiment s'y autoriser, d'un monde où la pluie tomberait quand on la sifflerait, comme un cheval bien dressé. Puis il replanta les pieds dans le réel. Il avait une fête à assurer.

Cette fête du printemps, tout le monde l'attendait à Dry Willow. On avait promis riants rubans, gâteaux de maïs, concours de lancer de lasso, musique au violon, et surtout, de l'eau pour boire, rire et se rafraîchir. Il y aurait des bottes cirées et des écharpes colorées, des marmites et des histoires qu'on raconte en gardant un sourire dans la poche. Le maire avait désigné Eli pour s'assurer que tout se déroule sans accroc. Parce qu'Eli était un rêveur pratique, dit-on, un homme qui savait autant dessiner des plans dans sa tête que réparer une roue de charrette avec deux clous et un bout de cuir.

Il fit le tour du Trou Clair, s'accroupit, trempa sa main. L'eau, un peu basse, offrait encore la clarté d'un miroir. Les bêtes viendraient bientôt boire, et c'était le signe que la fête pouvait s'y tenir, si l'on gérait bien chaque goutte. Il leva le regard vers Mistral, son mustang gris pommelé, qui mâchait une touffe d'herbes avec l'air de considérer l'univers. Eli se redressa.

— Eli, tu es là ? lança une voix familière, que le vent promena sur le bord de l'eau.

Levi Harper, le forgeron, arrivait en roulant des épaules, sa chemise sombre piquetée de poussière. Il portait un sourire bon enfant et un marteau glissé à la ceinture comme un bijou.

— On a les guirlandes, on a la viande salée, on a même une planche pour que Tamsin installe ses fleurs. Mais si l'eau faiblit, la fête va tourner court, dit Levi. Tu t'en charges, n'est-ce pas ?

— Je m'en charge, répondit Eli en regardant l'horizon. On va surveiller les flux. Et si besoin, on apportera des barils depuis le ruisseau des Fleurs. Mais on gardera cette fête debout.

Levi hocha la tête, rassuré, puis repartit. Eli resta un moment à écouter le clapotis discret, le frisson des saules, le souffle de Mistral. Il sortit du sac de selle un carnet où il notait tout : les niveaux d'eau, les vents, les jours favorables. Chaque page portait des traits, des flèches, des petits mots. Il avait l'esprit qui aimait ordonner le chaos, lui donner forme, sans oublier que le monde peut surprendre.

Ce fut alors qu'un nuage apparut, loin, à la lisière des mesas. Pas un nuage de pluie. Un nuage de poussière, haut, étiré, qui s'épaississait comme une pensée insistante. Eli plissa les yeux, une main en visière. Quand on vit de loin, dans l'Ouest, on lit la poussière comme d'autres lisent la tempête. La poussière vous parle : elle dit la vitesse, le nombre, l'urgence.

Un seul cavalier, estima-t-il. Vite. L'allure et la couleur du nuage, la façon dont il se déchirait en éventail, tout disait la fatigue et la hâte. Mistral tourna une oreille. Eli resserra son bandana.

La silhouette se détacha du voile poudreux. Un cheval mince et nerveux, la tête haute. La cavalière posa pied à terre au bord du Trou Clair, sa monture tremblante, ruisselante de sueur. Elle gardait une sacoche serrée contre sa cuisse, comme on garde un secret. Une mèche sombre échappait de son chapeau, collée à sa tempe.

— Je cherche Eli Morel, dit-elle, la voix râpeuse d'avoir avalé trop de poussière.

— C'est moi, répondit Eli. Prenez de l'eau, votre cheval aussi. Et reprenez votre souffle.

Elle acquiesça, posa un genou à terre, but avec mesure, puis tendit le seau à son cheval. Elle leva des yeux clairs vers Eli. Ils avaient la couleur d'un ciel qui s'apaise.

— Je m'appelle Luz Ortega. Je suis messagère. J'ai une nouvelle qui ne peut pas attendre. Et un secret qui peut sauver votre fête.

— Dites-moi, fit Eli, son ventre se nouant sans se figer. On a besoin de bonnes nouvelles, par ici.

— Pas ici, pas à voix haute. Quelqu'un pourrait écouter. Marchons à l'ombre des saules, proposa Luz.

Ils s'éloignèrent dans la fraîcheur légère que donnaient les branches. L'air sentait l'argile humide. On entendait un grillon têtu. Ils marchèrent sans se presser, cet art propre aux hommes et aux femmes de l'Ouest : être pressé en gardant l'allure de qui ne l'est pas.

Chapitre 2 — La carte des eaux cachées

Sous la voûte souple des saules, Luz détacha la sacoche et en sortit un carnet épais, dont la couverture avait durci à force de soleil. Les pages étaient constellées de signes, de traits courbes, de petits points. On aurait dit un trésor.

— Mon père entretenait les vieux canaux espagnols, dit-elle. Il sillonnait les terres quand personne ne s'en souciait. Il a dessiné ceci. Des conduites en pierre, des vannes oubliées sous les talus, des passages creusés dans la roche. Il y avait un réseau. Il y en a encore.

Eli se pencha, le souffle retenu. Le monde lui apparut, d'un coup, autrement : non plus comme une page blanche brûlée par le soleil, mais comme un tapis sous lequel couraient des veines d'eau.

Luz posa le doigt sur un point marqué d'une croix, près d'une courbe rappelant la forme du Trou Clair.

— Ici, dit-elle. Une vanne à crémaillère. Si elle s'ouvre, l'eau du ruisseau des Fleurs peut être dérivée vers votre point d'eau. Juste pour quelques jours, le temps de la fête. Ensuite, on la referme. C'était la règle de mon père : ne jamais priver un ruisseau de son cours plus que nécessaire.

— Où est-elle, exactement ? demanda Eli. Je vois la carte, mais je dois voir le sol.

— À l'entrée d'un ancien arroyo, là où les pierres sont rouges et où un vieux mesquite s'accroche de travers. La roue de la vanne tombait toujours en panne, d'après les notes. Il faut de la graisse, une barre en fer, et quelqu'un de solide pour la manœuvrer. Et… nous ne sommes pas les seuls à la connaître.

Eli releva la tête, soudain attentif.

— Qui d'autre ?

— Vern Collier. Il a mis des hommes sur le coup. Il veut bâtir un barrage privé pour remplir ses réservoirs. Il surveille les points d'eau, filant là où la poussière s'élève. Mais il ne sait pas que la vanne existe encore. Seulement qu'il y a quelque chose à creuser.

— Alors, dit Eli d'une voix posée, nous irons avant lui. Nous ouvrirons, nous ferons couler, nous fêterons, et nous refermerons.

— C'est risqué. Un messager de rien, comme moi, se serait peut-être contenté de délivrer la nouvelle et de filer. Mais… j'ai vu l'affiche de votre fête. J'ai vu des visages espérer. Il faut une joie qui mouille les joues avec de l'eau et des rires. Alors j'ai choisi de vous faire confiance.

— Vous avez bien choisi, répondit Eli. Quand on partage l'eau, on partage plus qu'une boisson.

— Nous devons partir vite, reprit Luz. Ce nuage de poussière que vous avez regardé… c'était moi. Mais j'en ai vu un autre, au loin, plus épais. Ils arrivent, Eli.

Eli tâta la sangle de Mistral. Les gestes revenaient comme un refrain appris dans l'enfance. Il enfila ses gants. Son esprit fit defiler une liste : barre en fer chez Levi, graisse, cordes, gourdes, et prévenir Tamsin pour qu'elle occupe les enfants, garder la place du Trou Clair propre, qu'on puisse travailler sans foule.

— On y va, dit-il enfin.

— Près de la mesa du Coyote, précisa Luz en repliant la carte. Vous verrez, le soleil frappe la roche d'une lumière qui fait croire qu'elle brûle. Il ne faudra pas s'y laisser prendre.

Ils sortirent de l'ombre et montèrent en selle. Mistral eut ce petit front têtu qui disait que la route l'excitait. Ils partirent au trot, puis au galop, laissant derrière eux le Trou Clair s'ébrouer sous les feux du matin. Le vent leur fouettait le visage, la poussière leur dessinait des moustaches pâles, les herbes sèches claquaient comme des doigts. Les collines de Dry Willow défilaient, poudrées de sauge, piquées de yuccas. Un coyote glissa comme un trait de fusain dans un ravin.

Le ruisseau des Fleurs n'était pas très loin, en vérité. Mais l'Ouest plie les distances comme un cow-boy plie le cuir : à sa façon. Ce qui semble tout près se révèle souvent à deux heures d'une selle qui grince.

Ils s'arrêtèrent toutefois chez Levi, le forgeron. L'ombre et la chaleur du feu se croisaient, toussant des étincelles. L'atelier sentait la suie, la corde, le métal.

— Levi, dit Eli, j'ai besoin d'une barre en fer solide, d'un pot de graisse, et d'un sourire qui dit que tout ira bien.

— Je peux te donner les trois, répondit Levi en déposant son marteau. Où allez-vous ?

— À la vanne oubliée, fit Luz.

Levi se figea une seconde, puis son visage s'éclaira d'une prudence amusée.

— J'ai entendu parler de ce vieux truc. Certains disent qu'il chante quand on l'ouvre, comme un grillon rouillé. Fais attention que la chanson ne t'arrache pas la main.

— On fera attention, promit Eli.

— Et… si tu as besoin de bras, je viens, dit Levi.

— Reste près du Trou Clair. Surveille. Si tu vois un nuage de poussière foncer vers nous, fais-en lever un autre. Beaucoup. Avec des couvertures et des charrettes. Que Vern pense qu'une armée arrive.

— Tu veux l'effrayer avec de la poussière ? fit Levi, souriant.

— La poussière, c'est le langage des plaines, répondit Eli. On va lui parler dans sa langue.

Chapitre 3 — Le langage de la poussière

Ils atteignirent l'arroyo quand le soleil commençait à allumer le monde de travers, comme s'il avait besoin de vérifier chaque recoin. Les pierres rouges se chauffaient, pulsant la chaleur. Un mesquite tordu levait ses branches osseuses, silhouette de vieux danseur. Une pie cria quelque part, cri parfois moqueur, parfois complice.

Luz mit pied à terre la première. Elle fit quelques pas, les yeux sur la carte, puis sur la terre, puis sur la carte encore. Elle avançait comme quelqu'un qui se souvient moins avec sa tête qu'avec ses pieds. Eli la suivit, la barre en fer sur l'épaule.

Les doigts de Luz glissèrent sur un talus. Elle accrocha un morceau de pierre. Un son, métallique, répondit. Elle écarta la poussière. Une roue, plantée là, mangée par le rouge et le gris de la rouille, se dévoila peu à peu, comme un œil qui s'ouvre. À côté, un couvercle de pierre tremblait quand on le poussa.

— Elle est là, dit Luz, le souffle un peu court.

— Belle endormie, fit Eli avec douceur. On va te réveiller sans te fâcher.

Le cœur d'Eli battait à la fois vite et calme, comme lors des départs. Il se baissa, essuya la roue avec des gestes patients. La graisse poissait ses doigts, et l'odeur de métal ancien monta comme un souvenir. Il rangea son impatience dans un coin.

— Va pour la barre là, dit-il. Et je prendrai appui ici.

Un bruit lointain les fit se figer. Ils levèrent la tête. À l'horizon, un trait gris s'allongea, puis se referma, puis s'ouvrit à nouveau : un nuage de poussière, plus dense que celui d'un seul cavalier, montait. Leur présence n'était pas encore un danger, mais l'Ouest vous apprend à compter le temps avec les yeux.

— Il faut aller vite, murmura Luz.

— Pas au risque de casser, répliqua Eli. Un mécanisme brisé, c'est une fête envolée. Un mécanisme respecté, c'est de l'eau à boire.

Il posa la barre dans l'axe, prit appui. La roue geignit. Elle chanta, en effet, un grillon rouillé. Son son vibra dans le ventre d'Eli et se perdit dans le canyon.

Pendant qu'il travaillait, des images s'allumaient dans son esprit comme des lampes : Tamsin qui accrochait des fleurs, des enfants qui couraient avec des rubans, Levi qui riait en tapant sur une enclume, et au milieu, l'eau, l'eau, l'eau, brillante comme un cadeau.

— Eli ! appela Luz. Tu as vu vers le sud ? La poussière se dédouble.

— Deux groupes, confirma-t-il. Vern a partagé ses hommes. Il pense qu'en galopant de deux côtés, il trouvera le trésor. Mais le trésor, c'est nous qui l'ouvrons.

Il s'essuya le front, puis se tourna vers Luz, soudain sérieux.

— Luz, j'ai besoin que tu ailles au Trou Clair. Dis à Levi de lever le plus grand nuage de poussière possible. Qu'ils fassent tourner les charrettes, qu'ils agitent des couvertures. Que ça gonfle, que ça mousse, que ça parle aux collines. Vern pensera qu'on a une foule prête. Il hésitera.

— Tu restes seul ? demanda Luz.

— Je ne suis jamais seul, répondit Eli en posant la main sur la roue. Il y a toi, même en route, il y a la ville et… il y a Mistral qui se prendra pour un taureau si ça cogne.

— Ne te fais pas décoiffer, répondit-elle avec un sourire rapide.

— Va, Luz. Et reviens vite. Je veux que tu vois l'eau couler.

— J'y vais, oui. Eli, si je n'avais qu'un seul conseil à te donner, ce serait celui-ci : n'écoute pas trop la peur des autres. Ton cœur sait lire la poussière.

— Il sait lire la tienne, en tout cas, dit Eli.

Luz bondit en selle et disparut, avalée par l'odeur chaude du désert et le dos des dunes. Eli revint à la roue. Il suivit avec soin l'ordre des choses. Graisser. Tester. Respirer. Appuyer. Il se parlait tout bas, des mots simples qui, mis bout à bout, formaient une chaîne. La chaîne d'un plan.

Une ombre passa sur lui, et il leva la tête. Un vautour tournait dans le ciel, tranquille et paresseux. La poussière à l'horizon dessina deux longs doigts qui s'approchaient. Il n'était pas pressé. Il était accordé.

Chapitre 4 — La vanne qui chante

Les minutes se mirent à avoir une épaisseur différente. L'arroyo semblait retenir son souffle. Le soleil, d'abord brûlant, commença à filtrer à travers un voile, comme s'il avait pris pitié. Au loin, une poussière plus lourde montait maintenant… du côté du Trou Clair. Eli sourit. Levi avait compris. Il avait brandi dans le ciel une conversation de sable. Vern la lirait, à sa façon : mal, espéra Eli.

Il appliqua son épaule à la barre, plongea tout son poids. La roue gronda. Elle céda d'un demi-tour. Un filet d'eau répondit, quelque part, imperceptible, puis plus net. Eli sentit une vibration sous ses pieds, un frémissement bas, presque animal. Comme si la terre tirait une couverture.

Il entendit des sabots. Mistral releva la tête, oreilles pointées. La poussière se rapprochait, cependant on percevait un doute dans sa progression, des arrêts, des hésitations. La rumeur avait la musique d'un troupeau qui ne sait plus s'il avance.

— Encore un effort, murmura Eli à la vanne, comme on parle à une bête nerveuse.

Il repoussa, la barre glissa, la roue craqua. Une eau fraîche, d'abord boueuse, puis plus claire, vint lécher le couvercle de pierre qui trembla. Eli recula d'un pas, ouvrit le couvercle en coin, et contempla, émerveillé, la gorge sombre d'où montait l'eau. Elle arrivait. Elle venait au rendez-vous.

Il n'eut pas le loisir de contempler longtemps. Un cavalier surgit sur la crête, silhouette découpée, fusain noir sur ciel pâle. Il n'avait pas dégainé, il n'avait pas le visage d'un homme pressé de se battre. Juste celui d'un homme pressé de comprendre. Derrière lui, deux autres se montrèrent, puis arrêtèrent leurs montures, incertains.

— Morel ! cria le premier. Qu'est-ce que tu fais près de ce vieux trou ? C'est dangereux, tu vas te briser la jambe.

La voix était ferme, mais pas méchante. Eli reconnut Jonas, un vaquero qui bossait parfois pour Vern. Il lui avait déjà partagé un café dans une aube froide.

— Je fais couler l'eau pour la fête, lança Eli, la voix claire. Ensuite, je referme. C'est ancien, c'est légal, et pour tout le monde.

— Vern dit que l'eau doit être contenue, répondit Jonas. Qu'il faut prévoir l'été.

— Viens voir, Jonas. Regarde mes mains, pas seulement la poussière que ton patron t'a vendue, dit Eli.

Jonas hésita. Il regarda ses deux compères qui avaient pris l'air de ceux qui se trouvent aux portes d'une décision. Il inspira, puis descendit prudemment, mains ouvertes, comme on approche un cheval.

La roue continua de gémir. L'eau monta encore, glouglouta, puis coula en fil plus franc dans la rigole qu'Eli avait dégagée. Les pierres, brossées, semblaient plus claires. La vallée prit un parfum humide, presque sucré.

Luz revint dans un souffle, arrivée du côté du Trou Clair, fer à feu dans la gorge, le regard brillant. Elle sauta de sa selle, ouvrit les bras, comme si elle avait envie de serrer l'eau contre elle.

— J'ai vu leur poussière hésiter, dit-elle. Levi s'est surpassé. On aurait dit un troupeau de buffles invisibles.

— Tu as bien fait, répondit Eli, que la joie allégeait d'un coup.

Jonas était au bord de la rigole, penché, sa main glissant sur la pierre.

— C'est propre, dit-il. Ça tient. Je sais que Vern a ses raisons, mais… c'est beau de voir l'eau revenir.

— Aide-moi à poser les planches de déviation, demanda Eli. On ne va pas noyer un nid de renards pour faire la fête.

— Et vous n'allez pas vous moquer ? risqua Jonas.

— On va se souvenir, répondit Eli. On va se souvenir que tu as aidé.

Alors, avec un soin qui n'avait rien de guerrier, ils installèrent des planches, calées avec des pierres rondes, pour guider l'eau jusqu'à un lit plus stable. L'eau accepta, docile. Mistral rua une fois, heureux de l'odeur fraîche.

— Ça vient ! s'exclama Luz, les yeux rieurs.

— Ça vient, confirma Eli. Maintenant, il faut retourner au Trou Clair. S'assurer que la rigole rejoint le canal. Et prévenir la ville.

— Je file, dit Luz. Et je dirai aux enfants de ne pas patauger tant que ce sera boueux.

— Et je vais parler à Vern, dit Jonas, un peu soudainement. Je vais lui dire que ça se fait proprement. Il n'aime pas qu'on décide sans lui, mais il n'est pas méchant. S'il voit la fête, il comprendra peut-être.

— Dis-lui qu'il est invité, ajouta Eli avec un sourire. ça, dans l'Ouest, c'est une corde qui attache sans blesser.

Chapitre 5 — La loi de l'eau et la parole des hommes

Le canal ancien fit son office. L'eau glissa, balaya la poussière, prit sa route. Au Trou Clair, la surface remonta, reprit son souffle, creusa ses reflets. L'odeur d'argile fraîche devint une promesse. Les femmes posèrent des bassines sous les saules, les hommes déplacèrent des barils, les enfants ajustèrent des rubans. La fête avait maintenant une colonne vertébrale claire. On sentait le village se gonfler d'un espoir tranquille, posé comme un chapeau qu'on aime.

Eli revint avec Luz, les bottes humides, les manches retroussées. Levi leur fit un signe, ajusta une guirlande de fer-blanc qui tintinabulait, puis montra du menton la poussière qui montait lentement par l'ouest. Elle n'était plus nerveuse, ni hachée. Elle avait le rythme d'une visite.

Le sheriff Dawes arriva au pas, ses moustaches blondes tâchées de tabac, son regard simple. À ses côtés, Vern Collier, large comme un taureau de parade, le chapeau enfoncé bas, la chemise propre, les mains posées sur la selle avec une application presque enfantine. Derrière, Jonas trottait, la tête droite.

Le sheriff s'arrêta et posa les pieds à terre. Vern le fit aussi. Autour d'eux, les conversations se couvèrent sans s'éteindre. Les violons se turent, par prudence. Les poules, elles, continuèrent à picorer, ignorantes des lois du comté.

— Morel, dit le sheriff, d'un ton qui aimait aller au fait. On m'a dit que tu avais ouvert une vanne ancienne. Est-ce vrai ?

— C'est vrai, répondit Eli. Pour la fête, et pour quelques jours seulement. Nous refermerons. Personne ne manque d'eau, et nous avons guidé le flux pour ne pas abîmer les berges. Jonas l'a vu.

— Il a vu, confirmera Jonas, le menton haut.

Vern regarda le Trou Clair, puis Eli. Il avait des yeux d'homme qui a appris à compter l'été avant que l'été n'arrive. Il humecta ses lèvres, pesant sa parole.

— Je protège mes bêtes et mes gens, dit-il enfin. L'été sera dur.

— Et moi, je protège la joie de mes gens, répondit Eli, simplement. La joie leur donne de la force pour tenir l'été. Sans elle, ils plient plus vite que les herbes sous le vent.

— La loi dit quoi ? demanda Vern, moyen de déplacer la conversation vers un terrain plus sûr.

Le sheriff sortit un vieux carnet. Il le tapota comme on tapote un animal qu'on aime et qui a ses défauts.

— La loi dit que les canaux anciens, s'ils sont entretenus, peuvent servir à des besoins communs, à condition de ne pas détourner l'eau plus longtemps que nécessaire. La loi dit aussi que, si Vern a des réserves de plus, il est plus fort, mais pas le seul à décider. La loi, c'est une corde qu'on tient à plusieurs. Et j'ajoute, pour ce que ça vaut, que la fête du printemps n'a jamais pris à boire à personne sans lui rendre un peu de sourire.

Vern pinça les lèvres. Son regard glissa vers Luz, qui tenait sa carte serrée, puis revint à Eli. On voyait qu'il calculait, non en pièces de monnaie, mais en troupeaux, en jours et en nuits. Il soupira.

— Très bien, concéda-t-il. Mais je ne veux pas de gaspillage. Pas un seau renversé. Si je vois des quantités d'eau jetées pour faire des farces, je ferme la vanne moi-même.

— Tu es invité, répéta Eli. Tu verras que la joie arrose mieux que les seaux renversés.

— Et la vanne ? demanda le sheriff. Qui la refermera ? Moi, j'aime clore les histoires proprement.

— Je la refermerai, dit Eli. Avec Luz. On posera un verrou de fortune pour que personne ne s'amuse à jouer au maître des eaux.

— Parfait, conclut le sheriff. Dans le comté de Dry Willow, la poussière parle, mais on peut aussi parler sans lever trop de sable.

Vern fit un demi-sourire. C'était presque une amitié. Il tendit la main. Eli la prit, ferme, honnête, les coudes un peu raides comme toujours chez des hommes qui font la paix sans l'habitude d'en faire.

— J'ai une chose à dire, lança Luz. Cette carte est à mon père. Elle n'est pas à vendre. Elle n'est pas à donner. Elle sert à faire du bien. Quand elle ne sert plus, elle retourne dans ma sacoche. J'ai vu trop de cartes devenir des armes.

— Personne ne te la prendra, dit le sheriff d'un ton net.

— Je n'en veux pas, ajouta Vern. Je voulais juste voir s'il y avait de l'eau dans la roche. Je n'ai pas besoin de papier pour savoir qu'il vaut mieux partager un peu aujourd'hui pour ne pas se battre demain.

La tension s'envola aussi vite qu'une feuille sous le vent. Un violon se remit à chanter. Un enfant lâcha un rire qui fit plier les vieux. On entendit même un “youpi” qui aurait fait rire les bisons s'ils avaient fréquenté les villes.

Chapitre 6 — La fête et le lendemain

La fête du printemps déplia ses couleurs. On noua des rubans aux crinières des chevaux. On mit de la farine sur les joues pour rendre les rires plus visibles. Les violoneux frottèrent leurs archets, les bottes frappèrent la terre au rythme des reels, et c'était beau de voir les visages se lisser. Le soleil préparait sa descente en saupoudrant d'or le bord des choses. Au Trou Clair, l'eau, fidèle, lançait de petits éclats comme autant de pièces d'argent sur une nappe.

Eli circulait, une main sur l'épaule des uns, un mot pour les autres. Il plaçait ici un baril à l'ombre, là un seau près du feu pour la tisane. Il rappelait, avec un clin d'œil, que l'eau c'est la fête mais aussi la vie, et qu'on boit d'abord avant d'arroser ses bottes pour rire. Il gardait un œil sur le canal, sur les planches, sur la candeur des enfants. Mistral, lui, s'était laissé décoré d'un collier de chardon doré dont il affectait de ne pas se préoccuper. On lui avait promis une pomme, on tient nos promesses à Dry Willow.

Luz, assise un moment sous un saule, écrivait dans le carnet de son père. Elle notait la date, l'odeur de l'eau, la chanson de la vanne, les visages, les rires, tout ce qu'une carte n'écrit pas quand elle n'est qu'une carte. Puis elle referma, le glissa contre elle, et leva la tête. L'air vibrait d'un accord presque parfait.

— Eli ! cria une petite voix. Tu vas faire le tour avec nous ?

Une bande d'enfants, chapeaux trop grands, bottes trop lourdes, l'entourèrent. Ils avaient monté un cheval de bois sur roulettes, qu'ils traînaient comme un rêve qui avance. Un petit garçon aux yeux bruns brillants leva son seau.

— Merci pour l'eau, dit-il, très sérieux. Mon grand-père dit qu'on a le droit de jouer, parce que tu t'es occupé des choses sérieuses. Il dit que c'est comme ça qu'on tient debout.

— Ton grand-père a de la sagesse dedans sa moustache, répondit Eli en riant.

Il accepta d'accrocher à la traîne du cheval de bois une corde légère. Ils avancèrent tous ensemble, faisant mine de mener un troupeau. La poussière se souleva, moelleuse et claire, comme un rideau. Eli fit tournoyer son lasso, non pour attraper, mais pour dessiner dans l'air des cercles parfaits que la poussière révéla. On aurait dit de grandes fleurs de sable qui s'ouvraient et se refermaient. Un nuage se leva, doux, utile : il le voulait. C'était un signe pour Levi, qui, de l'autre côté, répondit en lançant en l'air des poignées de terre sèche. La poussière, cette fois, parlait juste de fête. Elle portait la lumière comme une robe.

— On dirait que les anges font cuire des crêpes, gloussa une petite fille en regardant les tourbillons.

— Ils en font sans doubler le sel, j'espère, répondit Eli. Sinon, on devra tout boire après.

On fit des concours de lasso, où le but était d'attraper non pas un veau imaginaire, mais le rire d'un ami. On disputa une course où les bottes devaient toucher l'eau sans y glisser. On posa des oreilles contre la terre pour entendre, à travers, la musique du ruisseau. Quelques vieilles racontèrent des histoires de pluies qui venaient avec des chants. On chanta pour de bon, alors, juste pour voir, et une brise se leva, avec le parfum de l'eau et de la sauge.

Vern Collier vint faire un tour, de son pas un peu raide. Il ne dansa pas, mais on le vit sourire en voyant Jonas gagner une course en glissant à moitié. Il donna lui-même un seau à une vieille dame qui l'avait oublié. C'était peut-être peu, mais ce peu-là, les petites gens savent l'élever.

Le sheriff, en fin d'après-midi, s'approcha d'Eli.

— On referme demain, dit-il, plus pour valider que pour ordonner.

— Demain matin, confirma Eli. Quand les lanternes auront tout raconté ici.

— Je vais passer voir. C'est le plaisir de fermer proprement, tu sais.

— Je sais.

La nuit vint, posant sur le Trou Clair des reflets comme des écailles de poisson. Les lanternes allumées se mirent à cligner, Big Dipper au-dessus répondait de loin. L'odeur de café sur la braise, de pain grillé, de viande et de menthe s'entremêla doucement. On raconta la journée, non pas pour se l'approprier, mais pour la ranger dans un coin du cœur où elle ne s'abîme pas.

Luz s'approcha d'Eli, un cornbread à la main, la carte serrée sous le bras.

— Je voulais te dire, dit-elle, que mon père écrivait très peu de mots. Il dessinait surtout. Mais un jour, il a écrit ceci dans la marge : “L'eau heureuse n'aime pas être à la botte d'un seul.” Je crois qu'il se serait plu ici.

— Alors faisons en sorte que l'eau se souvienne de nous avec tendresse, répondit Eli, en acceptant le pain chaud.

— Je repartirai demain après avoir refermé la vanne, dit Luz. Je ne sais pas où je porterai le prochain message. Mais je sais que Dry Willow fait son bruit dans ma mémoire.

— Quand tu voudras, ton cheval aura ici un seau, et toi un bol, dit Eli.

— Et toi, tu rêves encore ? demanda-t-elle, taquine. Ou seulement tu fais ? J'ai l'impression que tu fais beaucoup.

— Je rêve en faisant, répondit-il. Et parfois, je fais en rêvant.

Ils rirent doucement. Tamsin passa, déposant une fleur sur le chapeau d'Eli, puis s'éloigna en dansant léger.

Au petit matin, l'air était net et frais. Des traces de pas brodaient la terre. Les saules avaient gardé sur leurs feuilles des perles d'eau. Le Trou Clair était repu. Eli, Luz, le sheriff et Vern prirent le chemin de la vanne. Mistral se haussait sur ses sabots, content d'être utile.

La roue les attendait, glacée de rosée. On entendait gémir la mécanique, heureuse d'avoir travaillé. Eli posa la main dessus, comme on salue un ami.

— On referme ? dit le sheriff, de ce ton qui n'admet pas l'adieu mais l'accompagne.

— On referme, répéta Eli.

Il tourna. La roue répondit, plus souple. L'eau se fit moins pressée, puis sage. On ramena les planches, on calça les pierres, on posa le verrou de fortune : une chaîne et un cadenas qui n'avaient rien de grandiose mais tout d'efficace. Luz donna un dernier regard au canal.

— À la prochaine fois, si la prochaine fois est une bonne idée, dit-elle à la vanne comme à un chat en liberté.

Ils rentrèrent. À l'entrée de Dry Willow, un nuage de poussière s'éleva. Mais cette fois, il n'annonçait ni cavalier empressé, ni troupe de ranchers. C'étaient des enfants qui couraient, traînant leur cheval de bois, soulevant la poussière comme on soulève une couverture pour sauter dessous. Le nuage s'enroula autour d'eux, doré. Il révéla une chose simple : le village avait de nouveau le goût d'espérer.

— On t'a gardé un morceau de gâteau de maïs ! cria le petit garçon aux yeux bruns, brandissant un paquet enveloppé dans un torchon.

— Vous êtes des flèches rapides, répondit Eli, ému. Gardez l'eau en mémoire, les enfants. Gardez-la comme on garde un secret doux.

— Un secret à partager, corrigea la petite fille au chapeau mauve.

— Exactement, dit Eli.

Luz serra sa main. Elle grimpa en selle, puis se tourna.

— Tu as assuré ta fête, cow-boy rêveur et pratique, dit-elle en souriant. Je repartirai avec l'idée que la poussière, parfois, cache un cœur qui bat pour les autres.

— Et n'oublie pas, répondit Eli, que si un jour tu as besoin d'un nuage de poussière pour te couvrir, je saurai en lever un, rien qu'en faisant tourner ma corde.

— Je le garde, promit-elle.

Elle talonna, s'éloigna, emportant avec elle la carte et le souvenir d'un Trou Clair. Le soleil montait. Il ne brûlait pas encore. Eli se retourna vers la ville. Il eut cette sensation nette, pure, d'une corde bien tendue entre ce qu'il était et ce qu'il voulait être.

Ce jour-là, le Far West sembla moins rugueux. Peut-être parce que des hommes et des femmes avaient partagé une eau simple. Peut-être parce qu'on avait choisi d'offrir au lieu de retenir. Peut-être parce qu'un nuage de poussière, au lieu d'annoncer l'ennui, avait servi un courage commun.

Eli siffla doucement. Mistral avança, la tête basse, sagesse de cheval. La fête laissait ses miettes, des chansons restaient sur les lèvres. Le printemps s'installait. Et l'espoir, qui n'aime pas dormir dehors, avait retrouvé sa place sur le seuil des maisons, là où l'on pose les bottes pour la nuit.

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Cavalier
Personne qui monte à cheval.
Vanne
Dispositif qui permet de contrôler le passage d'un liquide dans un canal.
Saule
Arbre qui pousse près des rivières, souvent avec des branches tombantes.
Convoquer
Demander à quelqu'un de venir ou de se rassembler.
Réservoir
Grand récipient pour stocker de l'eau ou un autre liquide.
Dévier
Changer la direction d'un liquide ou d'un objet.

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