Chapitre 1
Le vent du matin glissait sur la prairie comme une main froide. Il pliait les herbes blondes et faisait claquer la toile des charrettes au loin. Jed Caldwell avançait au pas, les rênes souples, en laissant à son cheval, Dusty, le temps de trouver son souffle.
Dusty boitait depuis la veille. Pas beaucoup, mais assez pour que Jed le sente dans chaque mouvement : un petit “toc” irrégulier, un appel discret de douleur.
— Doucement, vieux frère, murmura Jed en se penchant pour lui tapoter l'encolure. On va arranger ça.
Au camp, près d'un cercle de pierres noircies, deux autres cavaliers pliaient leurs affaires. L'un, un grand gars roux nommé Hank, siffla en voyant la démarche du cheval.
— Ton bourricot danse la gigue, Caldwell. T'as perdu un fer ?
Jed mit pied à terre, se pencha, attrapa le sabot antérieur de Dusty et soupira. Le fer pendait d'un côté, retenu par un seul clou tordu.
— Oui. Et si je laisse ça traîner, il finira par se fendre le pied.
Hank haussa les épaules, l'air pressé.
— On file à Dry Creek. Tu trouveras bien un maréchal là-bas.
— Dry Creek est à une journée. Dusty n'y arrivera pas comme ça, répondit Jed. Et je ne l'abandonne pas.
Un rire léger vint de l'autre côté du feu. C'était Luna, une cavalière mexicaine au chapeau de feutre sombre, qui savait tresser une corde comme d'autres font des nœuds à leurs lacets.
— Tu es patient, Jed. Ça te sauvera plus d'une fois. Tu as de quoi faire un changement de fer ici ?
Jed fouilla dans ses sacoches. Un marteau, quelques clous, une petite râpe, une pince… et un fer de rechange, enveloppé dans un chiffon.
— J'ai les outils. Pas d'enclume.
— Alors il va falloir être malin, dit Luna en souriant. Dans l'Ouest, on se débrouille.
Jed leva les yeux vers l'horizon. Le soleil montait, rouge et large. Une journée de plus à travers le vide, les pierres, les piquants… et les ennuis.
— D'accord, conclut-il. On trouve de quoi improviser une forge. Et on fait ça proprement.
Chapitre 2
Ils quittèrent le camp en suivant un lit de rivière asséché. Les cailloux roulaient sous les bottes, et le silence s'étirait, seulement coupé par le cri d'un geai et le froissement des sacoches.
Jed marchait à côté de Dusty, la main sur la bride. Chaque fois que le fer branlant cognait, il serrait la mâchoire.
— Si tu veux, dit Hank, on peut te laisser un peu d'eau et continuer. On se retrouve à Dry Creek.
Jed s'arrêta net.
— Tu peux. Moi, je reste.
Hank grommela, mais Luna posa une main sur son bras.
— Il a raison. Un cheval n'est pas un outil qu'on jette quand il s'use.
Hank roula des yeux.
— Je dis pas le contraire. Je dis juste que… enfin, bon. On n'est pas une famille.
Luna eut un petit rire.
— Parfois, on le devient sur la route.
Ils arrivèrent à un amas de rochers. Une grosse dalle plate dépassait du sol, lisse comme une table.
Jed la toucha du bout des doigts.
— Ça peut faire une surface. Pas une enclume, mais…
— Mais assez pour frapper, compléta Luna. Et pour tenir le pied, on peut fabriquer un support.
Hank, qui aimait prouver qu'il n'était pas qu'une grande bouche, pointa du doigt un vieux tronc sec.
— Avec ça, je te fais un trépied. Et j'ai une idée pour chauffer ton fer. Dans les collines, il y a du charbon de bois laissé par les anciens feux d'orage.
Ils se séparèrent un moment. Jed ramassa des pierres, Luna chercha du bois droit, Hank partit vers les collines. Jed travaillait lentement, méthodique, comme s'il comptait chaque respiration. La patience, chez lui, n'était pas une attente molle : c'était un fil tendu.
Quand Hank revint, il portait une toile de jute pleine de morceaux noirs.
— Voilà ton trésor.
Luna avait déjà monté un petit foyer entre deux rochers, protégé du vent.
— On va y arriver, dit-elle. Mais il faudra de la douceur et de la force. Comme pour parler à quelqu'un de différent de toi.
Jed la regarda, surpris.
— Comment ça ?
— Hank voit le monde en ligne droite. Toi, tu vois des détours. Moi, j'ai appris à lire les silences. On n'a pas la même carte, mais on marche sur la même terre.
Hank renifla, un peu vexé.
— Hé, moi aussi je lis les silences. Surtout quand ils disent “danger”.
Comme pour lui donner raison, un bruit sec claqua dans le lointain. Pas un tonnerre. Un coup de feu.
Tous les trois se figèrent.
Chapitre 3
Le bruit se répéta, plus proche. Puis des voix, portées par le vent : des ordres, des jurons. Jed rabattit instinctivement Dusty derrière les rochers.
— Reste là, chuchota-t-il au cheval, comme s'il comprenait chaque mot.
Hank grimpa sur une pierre pour voir. Il redescendit aussitôt, pâle.
— Des types à cheval. Quatre, peut-être cinq. Ils escortent une charrette… et ils n'ont pas l'air de chanter des cantiques.
Luna serra sa corde entre ses doigts.
— Des bandits.
Jed observa le paysage. La vallée s'ouvrait comme une bouche : pas d'arbres, peu de cachettes. Mais il y avait leur foyer, leurs outils… et Dusty, incapable de galoper.
— On ne peut pas fuir, dit Hank. Alors on se cache. On attend qu'ils passent.
Un rire rauque éclata, et cette fois, ils distinguèrent des mots.
— Plus vite ! cria quelqu'un. Sinon, on te laisse ici !
Une voix plus faible répondit, tremblante. Un enfant, ou presque.
Jed sentit son ventre se nouer. Il jeta un œil à Luna.
— Tu as entendu ?
Elle acquiesça, les yeux sombres.
— Un jeune. Ils le forcent.
Hank souffla entre ses dents.
— On n'est pas des shérifs, Jed.
Jed ne bougea pas, mais sa voix se fit ferme.
— Non. Mais on est des hommes. Et lui, il est seul.
Ils se glissèrent entre les rochers jusqu'à un point où ils pouvaient voir sans être vus. La charrette avançait en grinçant. Un garçon d'environ douze ans marchait à côté, les poignets attachés. Il avait la peau très brune, les cheveux noirs collés de sueur, et un regard qui cherchait une porte de sortie.
Un des cavaliers le poussa du bout de sa botte.
— Avance, petit coyote.
Le garçon trébucha, se rattrapa, et releva le menton. Pas de larmes. De la peur, oui, mais aussi une sorte de fierté têtue.
Jed sentit quelque chose claquer en lui, comme un fouet.
— On ne les affronte pas de front, murmura Luna. Mais on peut les dérouter.
Hank se gratta la nuque.
— Dérouter comment ? Leur raconter une blague ?
Luna montra le foyer à moitié préparé.
— La fumée. Et le bruit. S'ils pensent qu'il y a un camp nombreux…
Jed comprit.
— On fait croire à un groupe. Hank, tu fais rouler des pierres plus haut, comme des chevaux qui arrivent. Luna, tu cries des ordres en espagnol et en anglais, comme si on était dix.
Hank grimaça.
— Et toi ?
Jed regarda Dusty, puis le fer de rechange.
— Moi, je vais leur voler leur attention… et si je peux, je coupe les liens du gamin.
Le plan avait le goût de la poussière : sec, risqué, mais possible.
Quand la charrette arriva à hauteur des rochers, Luna se redressa et lança, d'une voix puissante :
— ¡Alto! Ne bougez plus ! Vous êtes encerclés !
En même temps, Hank fit rouler une pluie de cailloux du haut de la pente. Le fracas imita une cavalcade. Jed, lui, se mit à frapper le marteau sur la dalle, comme s'il clouait un fer en urgence. Le “clang” métallique se répercuta, donnant l'impression d'un camp organisé.
Les bandits tirèrent sur leurs rênes.
— Qu'est-ce que…? grogna l'un.
— C'est une patrouille ! cria un autre.
Ils se dispersèrent, nerveux. La charrette s'arrêta. Le garçon profita d'une seconde de confusion pour se tourner légèrement vers Jed, les yeux écarquillés.
Jed surgit de derrière la pierre, rapide comme un coup de vent. Il attrapa le garçon par l'épaule et le tira vers l'ombre.
— Pas un mot, souffla-t-il.
Avec sa pince, il attrapa la corde aux poignets. Il n'avait pas de couteau assez fin sous la main, mais il pouvait tordre le nœud. Le garçon grimaça, mais ne cria pas.
Un bandit aperçut un mouvement.
— Là ! Hé !
Un tir claqua, la balle éclata sur la pierre dans un nuage de poussière. Jed plaqua le garçon au sol, le couvrant de son corps.
— Ça va ? murmura-t-il.
— Oui, répondit le garçon d'une voix serrée.
La corde céda enfin. Jed lui attrapa la main.
— Cours quand je te dis. Pas avant.
Hank, plus haut, hurla :
— Ils sont plus nombreux que vous, bande d'ânes ! Reculez !
— Tu viens de traiter qui d'âne ? répondit une voix de bandit, furieuse.
Le chef, un type au chapeau noir, tira un nouveau coup en l'air.
— Assez ! On se retire ! On a déjà ce qu'on veut !
Ils fouettèrent leurs chevaux, et la charrette repartit, sans le garçon, qui restait figé, comme si ses jambes avaient oublié leur travail.
Jed lui donna une petite tape.
— Maintenant.
Le garçon se mit à courir, d'abord maladroit, puis de plus en plus vite, jusqu'à tomber presque dans les bras de Luna.
Luna le rattrapa et le serra brièvement.
— Tranquilo. Tu es en sécurité.
Hank descendit en soufflant, le visage couvert de poussière.
— J'ai cru que mon cœur allait sortir par mes oreilles.
Le garçon les regarda tour à tour.
— Je m'appelle Tomás, dit-il. Ils… ils ont pris le sac de mon père. Moi, je… je devais guider la charrette.
Jed sentit un poids dans sa poitrine. Il n'avait pas sauvé le sac, mais au moins il avait sauvé Tomás.
— On va faire mieux, promit-il. Mais d'abord, on s'occupe de Dusty. Sans lui, on ne rattrapera personne.
Chapitre 4
Ils ramenèrent tout près du foyer. Jed attacha Dusty à un rocher, lui parla doucement, puis lui souleva le sabot avec précaution. Le vieux fer pendait toujours, comme une dent prête à tomber.
Tomás observait, fasciné malgré la peur encore accrochée à ses épaules.
— Tu sais faire ça ? demanda-t-il.
— Je sais apprendre, répondit Jed. Et j'ai déjà changé un fer… une fois. Ce n'était pas parfait. Dusty a boité pendant deux jours et m'a regardé comme si j'étais le pire idiot du monde.
Hank éclata de rire.
— C'est vrai. Ce cheval a un regard qui juge.
Dusty souffla, comme pour confirmer.
Luna alimenta le feu. Le charbon rougit, l'air vibra au-dessus des braises. L'odeur de fumée et de métal chauffé se mélangea à celle de la sauge écrasée sous les pas.
Jed posa le fer de rechange près de la chaleur.
— Il faut l'ajuster. Chaque pied est différent, comme chaque personne.
Tomás fronça les sourcils.
— Même si… on n'a pas la même langue ?
Luna s'accroupit à côté de lui.
— Surtout. Certains pensent que parler autrement, c'est être moins intelligent. C'est faux. Les mots changent, pas le courage.
Hank se gratta la barbe naissante, un peu gêné.
— J'ai connu un gars qui parlait à peine anglais. Il tirait mieux que moi et il cuisinait des haricots qui pouvaient ressusciter un mort. Alors… ouais. Les différences, ça sert.
Tomás sourit, petit, mais vrai.
Jed, concentré, retira enfin l'ancien fer. Il arracha les clous un par un, sans se presser, malgré l'urgence qui lui mordait l'esprit. Il nettoya le sabot, vérifia qu'il n'y avait pas de fissure. Dusty bougea, impatient.
— Je sais, je sais. C'est désagréable. Mais si je bâcle, tu souffriras plus longtemps.
Il chauffa le nouveau fer juste assez pour le rendre malléable. Puis, avec des coups précis sur la dalle, il le courba légèrement. “Clang. Clang.” Les étincelles sautaient comme des lucioles en colère.
Hank, qui avait d'abord ricané, se pencha.
— Pas mal, Caldwell.
— Merci. Maintenant, le moment délicat.
Jed plaça le fer sur le sabot. Il ajusta, retira, ajusta encore. Puis il prit un clou.
— Tomás, tu peux me passer la pince quand je te le dis, d'accord ? Et reste sur le côté. Un cheval, même gentil, peut sursauter.
Tomás hocha la tête, sérieux comme un adulte.
Jed commença à clouer. Le marteau frappait net. Dusty tressaillit une fois, mais Jed lui parla, calme.
— Voilà. Respire. On le fait ensemble.
Un clou entra de travers. Jed s'arrêta aussitôt.
— Je recommence.
Hank souffla.
— Tu perds du temps !
Jed le fixa.
— Je gagne un cheval. La différence compte.
Il retira le clou, en posa un autre, plus droit. “Tac. Tac.” Puis encore un. Et encore. Enfin, il râpa les bords, vérifia l'alignement, et reposa le pied au sol.
Dusty posa son poids, tenta un pas… puis un autre. La boiterie diminua. Il secoua la tête et souffla bruyamment, comme un soupir de soulagement.
Tomás applaudit sans bruit, les yeux brillants.
— Tu l'as fait !
Jed sourit, fatigué.
— On l'a fait.
Luna ramassa les affaires.
— Les bandits ont de l'avance, mais ils devront passer par le canyon de la Dent du Serpent pour gagner Dry Creek. On peut les couper.
Hank leva un sourcil.
— Avec un cheval fraîchement ferré et un gamin qui a couru toute la matinée ?
Tomás se redressa.
— Je peux tenir. Je connais le canyon. Je peux vous montrer un sentier.
Jed posa une main sur son épaule.
— Tu n'as rien à prouver. On te croit.
Tomás inspira, et sa voix trembla un peu.
— Ce sac… c'était tout ce que mon père avait. Il l'a allégé pendant des années. Il disait : “On garde seulement ce qui aide.” Les bandits l'ont pris parce qu'il y avait… une chose précieuse dedans.
Jed échangea un regard avec Luna.
— Alors on va le récupérer. Pas pour l'objet. Pour ce que ça représente.
Chapitre 5
Ils partirent à vive allure. Le soleil tapait fort, la poussière collait aux lèvres. Dusty, malgré son nouveau fer, tenait bon. Jed le sentait plus stable, plus sûr. Chaque foulée sonnait comme un tambour régulier.
Le sentier que Tomás indiquait serpentait entre des rochers rouges. Par endroits, il fallait descendre de cheval et mener les montures, les sabots cherchant des prises sur la pierre.
— Là, chuchota Tomás en pointant une fissure dans la paroi. Si on passe par ce couloir, on arrive au-dessus du canyon.
Le canyon de la Dent du Serpent portait bien son nom : une gorge étroite, tordue, qui semblait prête à mordre. Au fond, un filet d'eau brillait comme une lame.
Ils se glissèrent sur une corniche. En contrebas, la charrette des bandits s'était arrêtée. Les hommes parlaient fort, énervés.
— Ils étaient combien ? demandait l'un.
— J'en sais rien ! répondit un autre. Mais j'ai entendu le métal, comme une forge.
Hank murmura à Jed :
— Ta musique de marteau leur a fait peur. J'aurais jamais cru.
Jed observa. Quatre bandits. Le chef au chapeau noir fouillait dans des sacs sur la charrette, jetant des affaires au sol.
— Ils cherchent quelque chose, dit Luna.
Tomás serra les poings.
— Le sac de mon père est là. Celui avec une couture bleue.
Jed le repéra. Un sac en cuir usé, attaché à l'arrière, plus plat que les autres. Un sac “allégé”, pensa-t-il : pas de superflu, pas de poids inutile.
— On ne tire pas, souffla Jed. Trop risqué. On va les obliger à partir… en leur faisant croire que le canyon va se fermer.
Hank cligna des yeux.
— Le canyon va se fermer ?
Jed pointa une zone de pierres instables, un petit éboulement prêt à céder.
— Si on fait rouler ces rochers, ça fera un vacarme d'enfer. Ils croiront à une embuscade, ou à un éboulement. Ils fileront par la sortie nord, sans perdre de temps à fouiller.
Luna noua sa corde autour d'un bloc.
— Et le sac ?
Jed inspira.
— Je descends le récupérer pendant la panique. Luna, tu me couvres avec la corde si je glisse. Hank, tu déclenches l'éboulement au bon moment. Tomás, tu restes ici.
Tomás protesta :
— Je peux aider !
Jed le regarda, droit.
— Aider, parfois, c'est écouter. Tu as déjà été courageux. Là, tu dois être prudent.
Tomás avala sa salive et hocha la tête, à contrecœur.
Jed descendit, accroché à la roche. Les doigts râpés, les bottes cherchant l'équilibre. Luna tenait la corde, solide comme un piquet de clôture.
Arrivé derrière un rocher proche de la charrette, Jed attendit le signal. Son cœur battait vite, mais ses gestes restaient calmes. Il pensa à Dusty, à la patience du fer qu'on ajuste, au clou qu'on retire pour ne pas blesser.
Un grondement retentit soudain. Hank venait de pousser les pierres. Elles dévalèrent la pente dans un fracas énorme, soulevant une poussière épaisse.
— À couvert ! hurla un bandit.
— On est attaqués ! cria un autre.
Le chef jura :
— Remontez ! On dégage !
Dans la confusion, Jed bondit. Il attrapa le sac à couture bleue, tira. La lanière résista. Il sentit une main agripper son bras.
— Hé, toi !
Un bandit l'avait vu. Son visage était couvert de poussière, ses yeux plissés de rage. Il leva son revolver.
Jed n'eut pas le temps de réfléchir longtemps. Il abattit le sac comme un gourdin sur le poignet du bandit. L'arme tomba, cliquetant sur la pierre. Jed frappa une seconde fois, cette fois au ventre. Le bandit plia.
— Pardon, grogna Jed. Mais non.
Il se retourna pour courir… et glissa. La pierre était trop lisse. Son pied partit, et il sentit le vide.
La corde se tendit d'un coup sec. Luna, en haut, bloqua la chute, les talons plantés, les bras tremblants mais fermes.
— Monte ! cria-t-elle.
Jed, le sac en bandoulière, escalada comme il put. Ses doigts brûlaient. En bas, les bandits enfourchaient leurs chevaux, paniqués par le bruit qui continuait de résonner.
Hank, au-dessus, fit le plus beau mensonge de sa vie :
— Ils arrivent par l'est ! Coupez le passage !
Les bandits ne demandèrent pas leur reste. Ils quittèrent le canyon au galop, sans charrette, abandonnant quelques affaires sur place.
Quand Jed atteignit la corniche, il s'écroula un instant à genoux, haletant. Tomás se précipita.
— Le sac !
Jed le lui tendit. Tomás le serra contre lui comme on serre une couverture en hiver.
— Merci… Merci.
Hank souffla, admiratif malgré lui.
— Bon. Je retire ce que j'ai dit. On est peut-être une famille… bizarre.
Luna sourit.
— Les meilleures le sont souvent.
Chapitre 6
Ils campèrent à l'abri d'un surplomb, loin du canyon. Le soir tombait, violet et orange, et les étoiles s'allumaient une à une comme des trous dans un grand drap noir.
Tomás ouvrit enfin le sac. Il en sortit peu de choses : une photo pliée, une petite pierre brillante, un carnet, et une bourse légère.
— C'est tout ? demanda Hank, étonné.
Tomás caressa la couture bleue.
— Mon père disait qu'un sac trop lourd te ralentit. Il gardait seulement ce qui compte. La pierre, c'est un morceau d'argent. Pas énorme, mais assez pour acheter un bout de terre. Le carnet, c'est… c'est les noms des gens qui nous ont aidés. Il voulait se souvenir.
Jed prit le carnet avec délicatesse, sans l'ouvrir.
— Il a raison. Les souvenirs, ça pèse moins que les regrets.
Tomás releva les yeux.
— Vous… vous allez écrire vos noms ?
Hank fit une grimace.
— Moi ? Dans un carnet ? Je sais écrire… mais mon écriture ressemble à une piste de coyote ivre.
Luna rit doucement.
— Alors tu feras une marque. L'important, c'est l'intention.
Jed sortit un crayon de sa poche, court comme un doigt.
— Je vais écrire. Et Tomás, tu me dis comment s'écrit ton nom correctement. Pas “Thomas” à l'américaine si ce n'est pas le tien.
Tomás eut un sourire fier.
— T-o-m-á-s. Avec l'accent.
Jed hocha la tête et écrivit lentement, appliqué. Puis il ajouta : “Luna” et “Hank”, comme ils le souhaitaient. Hank fit ensuite une croix à côté, énorme et un peu de travers.
— Voilà. Chef-d'œuvre, marmonna-t-il.
Dusty mâchonnait tranquillement de l'herbe. Jed le regarda marcher autour du camp : le nouveau fer brillait faiblement à la lumière du feu, et le pas était régulier.
— Tu vois, dit Jed à Tomás, changer un fer, ce n'est pas juste clouer du métal. C'est écouter. S'arrêter quand il faut. Recommencer sans honte.
Tomás hocha la tête, sérieux.
— Et… pour les différences ?
Luna répondit la première :
— On les respecte comme on respecte un cheval : on ne le force pas à devenir un autre. On apprend son rythme.
Hank ajouta, en fixant les flammes :
— Et on évite de traiter les gens de “petit coyote”. Sauf si c'est un vrai coyote, et encore… ils sont susceptibles.
Tomás gloussa, et même Jed eut un rire bref.
Plus tard, avant de dormir, Tomás vida le sac. Il retira une vieille boucle de ceinture cassée, deux pierres inutiles, un bout de corde trop court.
— Ça, je n'en ai plus besoin, dit-il doucement. Mon père gardait parfois des choses par habitude. Je veux voyager léger… mais pas seul.
Il replia soigneusement la photo et le carnet, remit la petite pierre d'argent et la bourse, puis referma le sac. Il sembla soudain plus mince, pas seulement parce que le sac l'était, mais parce qu'un poids invisible avait glissé de ses épaules.
Jed lui passa une couverture.
— Demain, on t'emmène à Dry Creek. On trouvera ton père.
Tomás serra le sac allégé contre lui, comme une promesse.
Au-dehors, le Far West respirait, immense. Et dans cette immensité, un cheval ferré, trois voyageurs et un garçon différent des autres, mais enfin respecté, tenaient leur petite victoire entre leurs mains.