Chapitre 1
La poussière du matin collait déjà aux bottes de Wade Cooper quand il descendit de cheval devant le ranch de Dry Creek. Le soleil n'était pas encore haut, mais l'air sentait la terre chaude, le cuir usé et le café trop fort.
Un homme l'attendait sur le porche, les bras croisés, l'air inquiet. Son chapeau était tiré bas, comme s'il voulait cacher ses soucis.
— Cooper ? demanda-t-il.
— Wade, répondit Wade en relevant la tête. On m'a dit que vous aviez un barrage qui fait des caprices.
L'homme souffla, comme si ce simple mot lui enlevait la moitié de son souffle.
— Caprices ? Il fuit. Et pas une petite fuite gentille. Une fuite qui peut emporter nos champs, notre troupeau… et notre ville.
Wade suivit son regard : au loin, une bande d'eau brillait entre les collines. On entendait presque le murmure du courant, même d'ici.
— Je suis pas venu pour regarder l'eau briller, dit Wade. Montrez-moi.
En chemin, ils croisèrent des cow-boys qui poussaient des bœufs vers l'ombre. Une fillette lança :
— Maman dit que si le barrage casse, on ira vivre dans un tonneau !
— Un tonneau, c'est solide, répondit Wade sans s'arrêter. Mais c'est pas pratique pour dormir.
Elle éclata de rire. L'homme du porche, lui, ne riait pas.
— Je m'appelle Silas Harlow. J'ai construit ce barrage avec mes frères. Maintenant… j'ai l'impression qu'il me regarde comme un vieux cheval qui n'a plus confiance.
Wade posa une main sur la corne de sa selle.
— Un vieux cheval, ça se remet à galoper. Faut juste savoir où ça coince.
Quand ils arrivèrent près du barrage, le bruit de l'eau gonfla d'un coup, lourd et impatient. Une digue de bois et de pierres barrait le ravin. Et, à sa base, l'eau s'insinuait en un mince jet sombre, comme une langue qui goûtait la terre.
Wade s'accroupit, toucha la boue.
— Elle est froide. Ça veut dire que ça vient du cœur, pas d'une flaque de surface.
Silas blêmit.
— On a eu des orages. Le réservoir est plein comme un verre au bord.
Wade se redressa, les yeux plissés.
— Alors on n'a pas le droit à l'erreur. Et on n'a pas beaucoup de temps.
Chapitre 2
Wade inspecta la digue comme un médecin qui écoute une poitrine. Il tapa du poing sur les planches, passa une lame fine dans une fissure, observa les pierres.
— Le problème, dit-il, c'est pas la pluie. C'est ce que la pluie a réveillé.
Silas fronça les sourcils.
— Un esprit ?
— Un trou. Et un trou, ça se nourrit. Plus l'eau passe, plus il grossit, et plus il attire l'eau. Une mauvaise habitude.
Ils descendirent sur la berge. À l'endroit où la fuite sortait, la terre vibrait légèrement, comme si quelque chose respirait dessous.
Wade posa l'oreille.
— Ça gronde.
Un jeune cow-boy s'approcha, le visage couvert de poussière, les yeux grands comme des pièces.
— Monsieur Harlow ! Y a des types en haut de la colline. Ils regardent le barrage.
Wade leva la tête. Sur la crête, trois silhouettes à cheval. Pas des voisins venus aider. Trop immobiles. Trop loin. Et pourtant, Wade sentit leur attention comme une main sur sa nuque.
— Des curieux ? tenta Silas.
— Ou des vautours, répondit Wade. Et les vautours, ça attend pas que la bête soit morte : ils attendent qu'elle soit faible.
Wade réfléchit vite. La réparation d'un barrage, c'était du bois, des pierres, de l'argile, et surtout des bras. Mais si quelqu'un avait intérêt à ce que Dry Creek manque d'eau… ou qu'elle en ait trop d'un coup… alors il faudrait plus que des outils.
— Il me faut des sacs de jute, dit Wade. Beaucoup. De l'argile. Des madriers. Et des clous qui ne cassent pas au premier coup. Vous avez ?
Silas hocha la tête.
— Au hangar.
Wade prit une respiration. Dans sa tête, les étapes se mettaient en ordre, comme des dominos.
— Écoutez-moi bien, Harlow. On va faire un bouchon à l'intérieur de la fuite, puis renforcer la face extérieure. Et on va le faire avant la nuit. Sinon, la pression va nous manger.
Silas avala sa salive.
— Et s'ils reviennent, ces types ?
Wade se tourna vers la colline.
— Alors on leur montrera qu'un barrage, ça se défend.
Chapitre 3
Le hangar sentait le foin, la sueur et la sciure. Des sacs de jute étaient empilés comme des pains géants. Wade retroussa ses manches.
— On remplit ces sacs d'argile humide, pas de sable. L'argile colle, elle s'étale, elle étouffe l'eau. Le sable, lui, se fait emporter en chantant.
Deux hommes grognèrent, mais ils obéirent. On entendit bientôt le bruit des pelles, les souffles courts, les « Hup ! » qu'on lâche quand on soulève trop lourd.
Wade attrapa un sac, le pesa dans ses mains.
— Pas trop. Si c'est trop lourd, vous le lâcherez au mauvais moment, et il partira au fond comme un caillou. On veut qu'il se cale, pas qu'il disparaisse.
Ils transportèrent les sacs jusqu'au barrage. Le soleil tapait, et la lumière rendait l'eau presque blanche, comme du métal fondu. Wade attacha une corde autour de sa taille.
— Je descends dans l'eau. Vous me retenez. Si je tire deux fois, vous remontez. Si je crie, vous remontez aussi. Si je dis “tout va bien”… vous remontez pas, même si votre cœur saute comme un lapin.
Silas s'approcha.
— Laissez-moi y aller.
Wade secoua la tête.
— Vous avez une ville à gérer. Moi, j'ai promis de réparer. C'est mon boulot. Et j'aime pas les boulots à moitié faits.
Il entra dans l'eau. Le froid le mordit jusqu'aux os. Le courant tirait sur ses jambes avec la mauvaise humeur d'un taureau. Il avança en s'agrippant aux pierres. Autour de lui, le bruit de l'eau remplissait tout, comme un tambour.
À la base de la digue, il trouva la fuite : une cavité sombre où l'eau s'enfonçait en sifflant. Wade planta ses bottes, serra les dents, et fit signe. Un sac glissa le long de la corde, arriva contre ses mains.
— Allez, ma vieille, marmonna-t-il au sac. Fais ton devoir.
Il enfonça l'argile dans la bouche du trou. L'eau le repoussa. Wade recommença, plus fort, jusqu'à sentir l'argile se plaquer contre le bois. Un deuxième sac, puis un troisième.
La fuite diminua un instant… puis l'eau se mit à trembler. Un grondement, plus profond.
Wade sentit la digue vibrer.
— Non, non, pas maintenant, souffla-t-il.
Sur la crête, un bruit sec : un coup de feu. La balle claqua sur une pierre, projetant des éclats.
— À couvert ! cria quelqu'un.
Wade leva la tête, l'eau lui fouettant le visage. Les silhouettes n'étaient plus des ombres tranquilles. Elles bougeaient. Elles s'approchaient.
Chapitre 4
— Sortez-le ! hurla Silas.
La corde se tendit. Wade lutta contre le courant, ses doigts glissant sur la pierre mouillée. Une autre balle siffla, plus près. La peur voulut s'installer dans sa poitrine, mais Wade la repoussa comme on repousse une porte qui claque : pas maintenant.
Il réussit à regagner la berge, trempé, grelottant, mais debout. Il arracha son chapeau de l'eau et le secoua.
— Ces gars-là, dit-il, ils aiment pas qu'on répare.
Silas attrapa une carabine.
— Des voleurs d'eau ?
— Des voleurs de tout, répondit Wade. On a un barrage qui tient à peine, et eux, ils veulent le finir à coups de plomb.
Les trois cavaliers arrivèrent à portée de voix. Le premier, moustache pointue, lança :
— Belle construction, Harlow ! Ce serait dommage qu'elle… s'écroule.
Wade s'avança d'un pas, les mains visibles mais la posture solide.
— Ce serait surtout dommage pour vous, dit-il. Parce que si ça casse, la vallée devient un fleuve. Et même un bandit sait pas nager avec des bottes.
Le moustachu rit, un rire sans chaleur.
— On est venus discuter. Votre eau… contre votre tranquillité.
Silas trembla, de colère ou de peur, impossible à dire.
— C'est l'eau de tout le monde !
Wade parla calmement :
— Vous discuterez quand le barrage sera stable. Pas avant.
Le moustachu plissa les yeux.
— T'es qui, toi ?
— Le type qui déteste qu'on l'interrompe au travail.
Le bandit leva son arme. Wade, lui, n'attendit pas : il attrapa une poignée de poussière sèche et la lança au visage du cheval le plus proche. L'animal recula en soufflant, surprenant son cavalier. Au même moment, les hommes du ranch, cachés derrière les sacs, tirèrent en l'air. Pas pour tuer. Pour dire : on est là.
Les bandits hésitèrent. Wade profita de ce battement.
— Vous voulez du bruit ? Le voilà. Maintenant, vous dégagez.
Le moustachu cracha par terre.
— On reviendra quand vous dormirez.
— Et nous, on dormira quand ce sera réparé, répondit Wade.
Ils repartirent au galop, laissant derrière eux une traînée de poussière et une menace qui restait accrochée comme une odeur de fumée.
Wade se tourna vers Silas.
— On double la garde. Et on continue. La digue vient de nous prévenir : elle n'aime pas la pression. Ni celle de l'eau, ni celle des hommes.
Chapitre 5
La fin d'après-midi allongea les ombres. Les nuages s'amassèrent, lourds, comme des bêtes qui se poussent au-dessus des collines. Wade fit clouer des madriers en travers de la zone fragile, puis ordonna :
— De l'argile sur les joints. Un manteau épais. On veut que ça devienne une seule peau.
Les marteaux frappaient, réguliers, et chaque coup semblait répondre au grondement du barrage : toc, toc, toc… comme un cœur qui refuse de lâcher.
La pluie commença d'un coup, sans prévenir, en grosses gouttes. La terre libéra une odeur forte, presque sucrée.
— Parfait, grogna Wade. L'eau nous teste.
Le niveau du réservoir monta. Les hommes s'agitèrent. Silas s'approcha, le visage ruisselant.
— Ça monte trop vite.
Wade fixa la surface. Le barrage gémissait par moments, un craquement de bois, un soupir de pierre.
— On va ouvrir la vanne de décharge, dit Wade. Doucement. Pas d'un coup. Si on relâche trop, on déstabilise. Si on relâche pas assez, on explose.
Ils coururent vers la roue métallique. Elle résista, rouillée, têtue. Wade posa ses mains dessus.
— Allez… tourne, vieille mule.
Silas aida. La roue grinca, puis céda. Un filet d'eau jaillit par le canal, d'abord timide, puis plus franc. Le niveau cessa de grimper aussi vite.
Mais au pied de la digue, la fuite… reprit, mince et sombre.
Wade sentit son ventre se serrer.
— Le bouchon tient, mais il souffre.
Un jeune homme, trempé, demanda :
— On fait quoi, Wade ?
Wade regarda les sacs restants, la pluie, la nuit qui approchait, et la colline d'où les bandits pourraient revenir.
— On retourne à l'eau, dit-il. Et cette fois, on lui donne de quoi tenir jusqu'à demain.
Silas attrapa son bras.
— Vous allez y laisser votre peau.
— Peut-être, répondit Wade. Mais si je fais pas ça, d'autres y laisseront la leur. Et j'ai horreur de cette idée.
Il remit la corde, serra le nœud, et plongea à nouveau.
Dans l'eau, tout était plus dur. Le courant était plus nerveux, la visibilité mauvaise. Wade sentit des branches heurter ses jambes, charriées par la pluie. Il se força à respirer lentement.
Un sac arriva. Puis un autre. Il les plaqua contre la fuite, les coinça avec des pierres, bourra l'argile dans chaque interstice, comme on colmate une blessure.
Le grondement diminua un peu. Pas un silence, non. Mais un calme relatif, comme un animal qui arrête de se débattre.
Quand Wade remonta, ses mains tremblaient.
— Ça tiendra, dit-il en s'essuyant le visage. Si on veille.
Chapitre 6
La nuit tomba d'un bloc, noire et mouillée. On alluma des lanternes. Le barrage luisait, gigantesque, comme une muraille vivante. Les hommes se relayèrent, guettant la colline, écoutant chaque changement de son dans l'eau.
Wade resta près de la digue, assis sur un madrier, une couverture sur les épaules. Silas lui tendit une tasse de café.
— J'ai jamais vu quelqu'un parler à un barrage comme à un cheval, dit-il.
Wade souffla sur la tasse.
— Un barrage, ça a son caractère. Si tu l'ignores, il te le rappelle.
Un bruit, au loin. Des sabots. Wade se redressa. Les sentinelles pointèrent leurs armes, la gorge sèche.
Trois cavaliers apparurent, mais ils restèrent à distance, silhouettes sombres dans la pluie fine.
Le moustachu cria :
— Alors, Cooper ! T'as fini de jouer au héros ?
Wade répondit sans hausser la voix :
— J'ai fini de réparer. Pas fini de veiller.
Le bandit ricana.
— On pourrait attendre. Mais on aime pas attendre.
Wade sentit Silas à côté de lui, raide comme une planche.
Wade eut une idée, simple et risquée. Il se pencha vers Silas.
— Vous avez un vieux baril d'huile ?
— Oui…
— Et une couverture en laine ?
— Oui, mais—
— Pas de “mais”. Faites.
Pendant que Silas courait, Wade ordonna aux hommes :
— Quand je siffle, vous tirez en l'air. Pas sur eux. L'air.
Silas revint avec le baril. Wade trempa la couverture dedans, l'enroula autour d'un madrier, puis la plaça près de l'eau de décharge, là où le courant sortait fort.
Il alluma la couverture. La flamme prit, large, jaune, furieuse. Et l'eau qui jaillissait, éclairée par le feu, sembla se transformer en serpent de lumière.
Les bandits s'arrêtèrent net. Le moustachu hésita.
Wade cria :
— Vous voyez ça ? Si vous tirez sur la digue et qu'elle lâche, cette eau-là vous emporte. Et nous, on sera sur les hauteurs. Vous, vous serez dans le ravin. Avec vos beaux chapeaux.
Un des bandits marmonna quelque chose. On ne l'entendit pas, mais son cheval recula.
Le moustachu cracha encore, comme si c'était sa seule façon de réfléchir.
— On reviendra pas pour un os trop dur, lança-t-il enfin. Mais Dry Creek aura soif un jour. Et on sera là.
Ils partirent, avalés par la nuit. Wade souffla, lentement.
Silas le regarda, un mélange d'admiration et de fatigue.
— Vous avez… bluffé.
— J'ai montré la vérité, corrigea Wade. L'eau n'a pas de pitié. Je l'ai juste rappelé.
La pluie cessa vers minuit. Le ciel s'éclaircit, laissant apparaître quelques étoiles, tremblantes comme des lucioles.
Chapitre 7
L'aube arriva en silence, un filet rose derrière les collines. La vallée était lavée, plus nette, comme si quelqu'un avait essuyé la poussière du monde. L'eau du réservoir était haute mais stable. La fuite, elle, n'était plus qu'un suintement timide, une larme qui refusait de tomber.
Wade se leva, les jambes raides. Il s'approcha du barrage, posa sa paume sur le bois humide.
— Bon travail, murmura-t-il. T'as tenu.
Silas arriva avec des cernes sous les yeux, mais un sourire qui lui fit paraître plus jeune.
— Les champs sont saufs. La ville aussi. Et… l'eau coule dans le canal comme il faut.
Wade hocha la tête.
— On renforcera encore quand il fera sec. Un barrage, ça s'entretient. Comme une promesse.
Silas le regarda longuement.
— Pourquoi vous avez risqué autant ? Vous auriez pu partir quand les bandits ont tiré.
Wade fixa la lumière neuve sur l'eau.
— Parce que c'était mon devoir. Et parce que des gens comptaient dessus, même ceux qui ne savent pas mon nom. Dans l'Ouest, on a beaucoup de choses qui changent vite. Mais si le sens du devoir change aussi, alors il reste quoi ?
Silas ne répondit pas tout de suite. Il tendit simplement la main.
— Merci, Wade Cooper.
Wade serra la main, ferme.
— Gardez des sentinelles deux nuits. Et dites à votre fillette qu'un tonneau, c'est encore moins pratique quand il pleut.
Silas rit enfin, un vrai rire, qui se mélangea au chant des oiseaux.
Wade remit son chapeau, siffla pour son cheval. Le cuir craqua, familier. Il monta en selle, jeta un dernier regard à la digue, solide dans la clarté du matin.
Le nouveau jour s'ouvrait devant lui, vaste comme la plaine, et Wade prit la route, avec l'eau derrière, et le devoir devant.