Chapitre 1 : L'incroyable paresse de Guguphine la trollinette
Dans le paisible village de Branledor, niché entre une rivière paresseuse et une forêt où même les arbres bâillaient, vivait Guguphine. Guguphine n'était pas vraiment grande, même si elle prétendait que c'était à cause de sa posture avachie. Elle avait la peau tachetée de vert mousse, des yeux ronds comme des billes de sucre et des cheveux couleur betterave emmêlés, qui semblaient eux aussi préférer la sieste à la brosse.
Guguphine était une trollinette, et, comme tous les habitants de Branledor, elle excella dans l'art du farniente. Mais elle, c'était la championne toutes catégories. Il lui arrivait de s'endormir debout, la bouche entrouverte, rêvant de tartines de confiture infinies. Si le village avait eu une statue de héros, elle aurait sûrement été sculptée en train de ronfler sur un banc.
Un matin, ou peut-être était-ce l'après-midi (personne n'en était sûr), Guguphine se réveilla dans son hamac. Un rayon de soleil paresseux chatouillait son nez. Elle ouvrit un œil, puis l'autre, et grogna :
— Pfff… Quelle fatigue… Vivement la sieste d'après-petit-déjeuner.
Elle roula du hamac, atterrit sur un coussin mou et alla traîner ses pieds jusqu'à la cuisine. Sa table était pleine de miettes et de livres jamais ouverts : « Comment devenir un héros en 3 étapes » ou « L'aventure pour les zéros ». Elle n'avait lu que le titre, ce qui était déjà un effort considérable.
Alors qu'elle mâchait péniblement une tartine (de la confiture jusqu'aux oreilles), une chouette livrée aux couleurs du village toqua à la fenêtre, une lettre accrochée à la patte.
— Guguphine ! Lettre urgente du Conseil de la Sieste ! hulula la chouette.
— Urgente ?! grogna Guguphine en bâillant. Ça doit pouvoir attendre après le goûter…
Mais la chouette insista, tapant du bec. Guguphine finit par ouvrir le message avec un soupir sonore :
« Chère Guguphine,
Nous avons un souci.
Le Coussin Sacré de Branledor a disparu !
Sans lui, impossible de faire LA GIGA SIESTE ANNUELLE.
Nous comptons sur toi (puisque tu étais la seule réveillée) pour retrouver ce précieux coussin.
Merci (et désolés pour les efforts),
Le Conseil de la Sieste. »
Guguphine manqua de s'étouffer avec sa tartine.
— Le Coussin Sacré ! Mais… sans lui, même le Grand Pépé Ronflette ne pourra pas s'endormir ! s'exclama-t-elle, mi-affolée, mi-embêtée à l'idée de devoir bouger.
Elle hésita. Reprendre une tartine ou sauver la sieste de tout le village ? Les deux options semblaient terriblement fatigantes.
Mais l'idée d'une Branledor sans sieste la fit frissonner. Guguphine se leva alors d'un bond maladroit, renversa sa chaise et déclara, d'un ton faussement héroïque :
— Bon. J'vais sauver la sieste. Mais après, j'exige une double ration de confiture !
Chapitre 2 : L'expédition du paresseux
Guguphine enfila sa cape de laine (tricoter la veille, en dormant à moitié), mit sa casquette à oreilles et prit son baluchon. Elle y glissa trois biscuits, un coussin de secours et une demi-bouteille de sirop. Puis elle sortit de chez elle, pas très décidée à marcher vite.
Le village semblait désert. Sur la place, le vieux Dormolin dormait, la tête sur une pile de chapeaux. La boulangerie était fermée, sans doute parce que la boulangère faisait une sieste dans son four. Même les pigeons ne volaient pas, ils roupillaient sur le toit.
— Eh ben, murmura Guguphine, si on me cherche, je suis la seule héroïne à ne pas roupiller.
En passant près de la fontaine, elle croisa Ninou la farfouillette, une petite créature aux oreilles pointues, qui fouillait dans un tas de sacs à la recherche d'un casse-croûte.
— Où tu vas, Guguphine ? demanda Ninou en se grattant le ventre.
— Sauver la Giga Sieste, quelle question… On a volé le Coussin Sacré.
Ninou ouvrit de grands yeux.
— C'est grave, ça ! T'as besoin d'aide ?
— Oui, mais seulement si tu portes mon sac et que tu me pousses dans une brouette jusqu'à la forêt.
Ninou éclata de rire, mais accepta. Armés d'une brouette grinçante, les deux amis s'engagèrent vers la forêt du Ronflebois. Le chemin était semé d'embûches… ou plutôt de racines et de flaques de boue qui donnaient envie de s'allonger dedans.
— Regarde, un panneau ! fit Ninou. « Ici commencent les Bois du Ronflebois. N'avancez pas trop vite, vous risqueriez de réveiller les champignons. »
— On ne risque rien, on est trop lents, soupira Guguphine.
À peine avaient-ils mis un pied dans la forêt que des bruits de ronflements résonnèrent. Les arbres dormaient debout, les fougères bâillaient. Soudain, un lapin cyclope surgit devant eux, la paupière mi-close.
— Mot de passe ? grogna le lapin.
— Zzzzz… marmonna Guguphine.
— Bonne réponse, vous pouvez passer, approuva le lapin, avant de s'effondrer contre une souche.
Ils continuèrent, évitant de peu un tapis de mousse qui semblait tellement moelleux que Ninou faillit s'y jeter pour une micro-sieste.
— On n'a qu'à demander au Hibou Savant s'il a vu le voleur, suggéra Ninou.
— Bonne idée. Mais où il est ?
Le Hibou Savant, comme tout le monde, dormait. Il trônait sur une branche, un bonnet de nuit sur la tête. Guguphine lança un biscuit pour le réveiller.
— Qui ose troubler MES rêves ? bougonna le hibou.
— C'est Guguphine, faut sauver la sieste ! As-tu vu qui a volé le Coussin Sacré ?
Le hibou cligna des yeux et hocha la tête.
— J'ai vu une silhouette immense, toute duveteuse, qui traînait un coussin bien moelleux vers la montagne du Pouf-géant…
Guguphine soupira.
— La montagne ? C'est loin… Tu crois qu'il y a des chaises longues là-bas ?
— Peut-être des poufs, répondit le hibou, moqueur.
Ninou et Guguphine échangèrent un regard entendu. L'aventure commençait à devenir sérieuse… et fatiguante.
Chapitre 3 : L'ascension du Pouf-géant
La montagne du Pouf-géant portait bien son nom. Elle avait la forme d'un énorme coussin, et son sommet était caché sous des nuages cotonneux. Mais pour y arriver, il fallait grimper, et ni Ninou ni Guguphine n'étaient fans du sport.
— On va mourir d'épuisement… gémit Guguphine.
— Tu veux une pause casse-croûte ? proposa Ninou.
— Excellente idée. On va réfléchir à un plan pendant qu'on mange.
Ils s'installèrent au pied de la montagne, grignotant en essayant d'imaginer une astuce. Soudain, un troupeau d'escargots géants passa devant eux, traînant des traîneaux moelleux derrière eux.
— Oh, les escargots-taxi ! s'exclama Ninou. On va leur demander.
Guguphine fit signe à l'un d'eux, qui s'arrêta lentement, laissant échapper un filet de bave parfumée à la menthe.
— Bonjour, vous montez ? demanda l'escargot.
— Jusqu'au sommet, si possible, répondit Guguphine, déjà installée confortablement sur le traîneau.
L'escargot démarra à la vitesse d'un rêve profond, mais nos héros étaient si fatigués qu'ils firent la sieste tout le trajet.
En haut, le vent soufflait doucement, apportant une odeur de chocolat chaud. Là, au sommet, trônait une créature géante, recouverte de plumes et de duvet. Elle avait une tête de hibou, un corps de paresseux et des ailes de dinde. Elle câlinait le Coussin Sacré comme un nounours.
— C'est lui, le voleur ! chuchota Ninou.
Guguphine, encore à moitié endormie, marmonna :
— On va pas se battre pour un coussin, si ?
Mais la créature se réveilla et les fixa.
— Qui ose déranger mon câlin ? gronda-t-elle.
Guguphine, sans se démonter, répondit :
— Je comprends, il est super moelleux. Mais tout le village a besoin de sa sieste… On serait prêts à partager, tu sais.
La créature sembla réfléchir, puis soupira :
— Je voulais juste faire un gros dodo. Mais personne ne veut jamais de moi pour la sieste, je ronfle trop fort…
Guguphine sourit :
— On a justement une Giga Sieste ce soir ! Viens avec nous, tu pourras ronfler tant que tu veux, ça va mettre tout le monde dans l'ambiance !
La créature hésita, puis tendit le Coussin Sacré à Guguphine.
— Marché conclu. Mais je veux aussi du chocolat chaud.
— On a même des tartines à volonté ! ajouta Ninou.
Chapitre 4 : La Giga Sieste du siècle
Le retour à Branledor fut encore plus lent que l'aller, parce que tout le monde voulait caresser le Coussin Sacré et que la créature duveteuse chantait des berceuses qui endormaient même les moustiques.
À l'arrivée au village, on réveilla le Conseil de la Sieste (non sans mal). Guguphine brandit le coussin en héros… du sommeil.
— On a retrouvé le Coussin Sacré ! Et un nouvel ami pour la sieste !
Le Grand Pépé Ronflette ouvrit un œil, puis l'autre, et déclara :
— Bravo, Guguphine ! Pour te remercier, tu auras l'honneur d'être la première à tester la Giga Sieste !
Tout le village s'installa dans la grande salle moelleuse, chacun avec ses traversins, ses peluches et ses pyjamas trop grands. La créature duveteuse s'allongea au centre, entourée de nouveaux amis. On distribua du chocolat chaud et des tartines à volonté.
Guguphine, allongée sur le Coussin Sacré, se dit que finalement, les aventures, c'était bien… à condition qu'elles se terminent par une bonne sieste.
Ninou, déjà endormi, murmurait dans son sommeil :
— On aurait dû prendre plus de biscuits…
La créature duveteuse ronflait d'une voix grave et chaleureuse, et tout le village fut bercé par cette douce mélodie. Même les pigeons sur le toit se laissèrent aller à un somme.
Ce fut la Giga Sieste la plus moelleuse, la plus drôle et la plus partagée de toute l'histoire de Branledor. Et Guguphine, la plus fainéante des héroïnes, devint la mascotte officielle des siestes réussies.
On raconte qu'encore aujourd'hui, dans le village de Branledor, chaque fois que quelqu'un hésite devant un effort, on entend Guguphine chuchoter :
— Une aventure ? Pourquoi pas… Mais on commence par une petite sieste, hein ?