Le comptoir qui rit
Léo le lapin tenait le petit comptoir d'accueil du théâtre du Parc aux Feuilles. Son tablier avait des poches pleines de crayons, de bonbons en papier (pour les urgences d'ennui) et d'un sifflet qui n'avait jamais sifflé au bon moment. Léo était rassurant, drôle et toujours prêt à offrir un sourire. Autour du comptoir, ses copains affluaient : Mila la souris, petite et vive ; Oscar le hérisson, toujours un peu affairé et très gourmand ; Zoé la chouette, aux grands yeux sages ; et Tom le renard, bricoleur qui avait plus d'idées que d'attaches.
« Aujourd'hui, » dit Léo en tapotant le bois du comptoir, « on monte un mini-spectacle pour les habitants du parc. Après, on partage un gâteau. »
« Un gâteau ? » s'écria Oscar en se frottant le ventre. « Avec de la chantilly et des paillettes ? »
« Des paillettes comestibles, j'espère ! » gloussa Mila en faisant un clin d'œil.
Les amis riaient, arrangeaient des costumes derrière les rideaux et se racontaient les blagues les plus bizarres du parc (entre autres : pourquoi la grenouille chantait-elle faux ? Parce qu'elle avait mangé une note ! — rires). Le comptoir était central : c'est là que l'on vendait les tickets, que l'on collait les autocollants « VIP » et que l'on déposait, très officiellement, le goûter.
La marche du gâteau
Tom arriva, portant une boîte qui semblait trop fragile pour être vraie. Il déposa la boîte sur le comptoir comme on pose un trésor. Tous se penchèrent. Une odeur sucrée chatouilla leurs nez. Zoé, d'un coup d'aile, posa une patte sur le couvercle.
« On l'a commandé chez Madame Hibou, la pâtissière volante, » expliqua Tom. « Surprise ! »
Mila ne résista pas. « Ouvre, ouvre, ouvre ! »
Léo fit un geste solennel et souleva le couvercle. À l'intérieur, le gâteau semblait faire la sieste, tout garni de crème et de petits nounours en sucre qui semblaient danser.
Soudain, un incident : la boîte glissa. Oscar, avec ses piquants maladroits, la rattrapa mais se retrouva projeté en arrière. Sa chute fit tomber un sac de confettis, qui explosa en mille étoiles. Des paillettes collèrent au nez de Léo. Tout le monde se mit à rire, surtout parce que Léo avait maintenant un nez scintillant qui clignotait quand il souriait.
« C'est la minute du spectacle ! » dit Zoé en riant. Le comptoir devint scène. Ils décidèrent d'attendre la fin du spectacle pour couper le gâteau, pour que tout le monde ait la meilleure part.
Qui prendra la dernière part ?
Le spectacle fut un mélange joyeux de danse, de blagues et d'un éléphant en peluche malmené par Tom qui faisait la comédie. À la fin, le public applaudissait, les applaudissements faisaient vibrer les crayons dans les poches de Léo. Ils retournèrent au comptoir. Il était temps de partager.
Zoé prit le couteau (avec sa prudence habituelle). Mila fit la première part, Oscar la seconde, Tom la troisième. Léo surveillait, comptait, souriait. Le gâteau fondait sous les coups de couteau.
« Et la dernière part ? » demanda Mila en plissant les yeux.
« Ah, la dernière part, oui, » répondit Léo, serein. « Je la prendrai après tous. »
Sa phrase fit tinter une clochette imaginaire. Tous se figèrent une seconde. Après tous ? Après tous comment ?
« Après tous ? » demanda Oscar, la bouche déjà pleine. « Tu veux dire… après que nous ayons tous mangé ? »
« Oui, évidemment, » répondit Léo. « Après que chacun ait eu sa part, je prendrai la dernière. »
Mila eut un petit rire malicieux. « C'est ton droit de réceptionniste, c'est ça ? »
« Non non, » dit Léo, « c'est juste que j'aime voir les amis heureux avant de me servir. »
Mais la phrase créa un quiproquo en cascade. Certains pensèrent qu'il voulait la dernière part parce qu'elle était la plus petite ; d'autres qu'il voulait la plus grosse ; Tom murmura qu'il allait peut-être la transformer en chapeau (rire général). Les esprits inventèrent des scénarios : Léo dévorant le gâteau dans la réserve, Léo le nez plein de chantilly, Léo en train de marcher sur des paillettes sucrées jusqu'à la lune.
« Et si on partageait la dernière part ? » proposa Zoé, sage.
Ils se regardèrent. Chacun tenait déjà son assiette. La dernière part était là, brillante, sur le comptoir comme un petit soleil.
Le partage final et le rideau qui tombe
Léo prit la dernière part après tous. Il la posa sur son assiette, fit une grimace théâtrale (comme s'il allait la cacher dans sa poche, mais il n'avait pas de poche assez grande pour un gâteau), puis se tourna vers ses amis.
« Ou… » commença-t-il en souriant, « si on la partage à nouveau ? »
Tous éclatèrent de rire. Oscar fit mine de protester, puis proposa : « On la coupe en cinq ! »
Mila ajouta : « Non, en dix ! Comme ça, chacun une bouchée de bonheur. »
Tom, fidèle inventeur, sortit un petit emporte-pièce en forme d'étoile. Zoé observa, les yeux brillants.
Ils coupèrent la dernière part en toutes petites étoiles. Chacun prit une petite étoile, la posa sur sa langue, la goûta et fit une mine de chef. Les étoiles avaient le pouvoir magique des rires : elles rendaient la blague de chacun deux fois plus drôle.
« Mmm, excellent. » fit Oscar, la bouche pleine.
« C'est la meilleure part, finalement, » dit Mila. « Partagée. »
Léo sentit que son cœur était plus léger que jamais. Il avait pris la dernière part, oui, mais il l'avait prise pour la transformer en petites étoiles à partager. C'était mieux, plus drôle, plus doux.
La soirée se calma. Les rires devinrent plus doux, les discussions se firent plus lentes. Ils nettoyèrent ensemble le comptoir, ramassèrent les paillettes (qui, malgré tout, restèrent aussi par-ci par-là, comme des souvenirs brillants). Léo rangea les crayons. Zoé referma le livre des blagues en murmurant une dernière devinette. Tom accrocha le costume de l'éléphant, qui semblait sourire à moitié.
Avant de partir, ils se rassemblèrent devant la petite scène. Léo fit un geste, comme pour saluer. Un rayon de lumière passa sur leurs visages. Le rideau du théâtre descendit doucement, lentement, comme pour bercer la fin de la journée. Il ne claqua pas, il ne fit pas de bruit ; il glissa, tendre et calme.
Ils restèrent un instant, main dans la main (ou patte dans patte), regardant le tissu qui se fermait. Il y avait des miettes sur leurs boutons, des paillettes dans les poches, et des sourires très grands.
« À demain ? » souffla Mila.
« À demain, » répondirent-ils en chœur.
Le rideau se ferma en douceur. Les copains rentrèrent, riant encore, le cœur léger, et sachant qu'ils avaient passé un excellent moment. Les liens entre eux étaient plus forts, noués par des gâteaux, des quiproquos et des éclats de rire. Le comptoir, tout propre, attendit la prochaine aventure, prêt à distribuer des tickets, des crayons et, qui sait, peut-être une autre dernière part à partager.