Chapitre 1
Sous le chapiteau du Cirque Paillette, ça sentait le pop-corn, la sciure et les secrets. Des guirlandes de lumières clignotaient comme si elles avaient le fou rire.
Malo, Inès et Samir, tous les trois neuf ans (et demi, “c'est important”, disait Malo), avaient reçu une mission de la directrice, Madame Virevolte.
“Vous êtes mon équipe spéciale”, annonça-t-elle en leur tendant trois bracelets brillants. “Vous allez m'aider en coulisses. Mais attention: ici, tout le monde court, tout le monde rit… et parfois, même les chapeaux se trompent de tête.”
Malo gonfla la poitrine. Il adorait donner le départ. Il le faisait pour tout: les courses, les devoirs, et même pour croquer dans une pomme.
Inès leva un sourcil. “Tu vas encore compter?”
“Bien sûr!” répondit Malo. “Ça met de l'ambiance.”
Samir, lui, avait déjà repéré une malle qui bougeait toute seule. Il chuchota: “Euh… votre malle, elle respire?”
Madame Virevolte gloussa. “Normal. C'est la malle du dresseur.”
À ce moment-là, un homme entra, solide comme un poteau mais avec un sourire doux. Il portait une veste à épaulettes et un sifflet qui avait l'air très sérieux.
“Je suis Hector, dresseur d'animaux”, dit-il. “Courageux, parfois. Surtout quand un canard décide de faire son numéro dans mon chapeau.”
Derrière lui, une oie très fière passa en roulant une valise minuscule.
Inès éclata de rire. “Elle part en vacances?”
Hector soupira. “Elle dit qu'elle fait une tournée.”
Malo tapa dans ses mains. “Bon! On commence quand?”
Madame Virevolte cligna des yeux. “Tout de suite. Et surtout… amusez-vous ensemble.”
Chapitre 2
Dans un coin des coulisses, trois paires de chaussures attendaient sur une ligne de scotch. Trois paires… et une paire beaucoup plus grande.
“Voici la fanfare de pas!” annonça Madame Virevolte. “Pas de trompettes, pas de tambours… seulement vos pieds. Une marche rythmée pour l'entrée du spectacle.”
Samir regarda ses baskets. “Mes pieds savent jouer de la musique?”
“Ils vont apprendre”, répondit Inès, déjà prête comme une cheffe d'orchestre.
Malo se plaça devant. Il prit une voix grave, comme s'il présentait un lion.
“Attention… On répète. Un, deux, trois… et… go !”
Ils tapèrent: clap-clap, boum, clap.
Ça sonnait plutôt bien… jusqu'à ce qu'une botte géante s'invite dans le rythme. Boum. Boum. BOUM.
La ligne de scotch trembla.
“Qui a mis un éléphant dans la fanfare?” cria Samir en reculant.
Hector arriva au pas de course. “Ce n'est pas un éléphant. C'est Marcel, mon poney… Il adore les bottes. Il pense que ce sont des gâteaux.”
Un petit poney à moustache (oui, une vraie petite moustache collée de travers) mâchouillait une lacet avec sérieux. Il portait une botte comme un chapeau, ce qui était très peu pratique pour voir.
Inès s'accroupit. “Marcel, tu veux être dans notre fanfare?”
Le poney fit “hiiiii” et tapa du sabot, fier comme un roi.
Malo réfléchit, puis sourit. “D'accord. Mais il faut suivre mon départ.”
Il se racla la gorge. “Un, deux, trois… et… go !”
Cette fois, clap-clap, boum, clap… et toc du sabot.
Samir applaudit. “On dirait une musique de pirates qui ont pris des cours de danse!”
Madame Virevolte passa la tête. “Magnifique! Sauf… qui a vu mon chapeau à plumes?”
À l'autre bout, l'oie roulait sa valise… coiffée d'un énorme chapeau à plumes. Elle avançait comme une star, l'air de dire: “C'est moi, la directrice maintenant.”
Hector prit une grande inspiration de dresseur courageux. “Très bien. Oie, rends le chapeau. Calmement. Personne ne panique.”
L'oie fit “coin” avec l'air innocent… et partit en trottinant, chapeau penché, valise qui cliquetait.
“On la suit?” demanda Samir.
Malo pointa un doigt. “Oui. Et au signal… on y va. Un, deux, trois… et… go !”
Chapitre 3
La poursuite traversa les coulisses comme un tour de magie qui aurait oublié la fin. Ils passèrent devant une pile d'assiettes de clown (fausses, heureusement), un filet de trapèze qui ressemblait à une toile d'araignée géante, et une boîte d'où sortait… une pluie de confettis sans raison.
“Je ne sais pas qui a ouvert ça, mais merci!” cria Inès, la bouche pleine de confettis.
“Pouah, ça goûte le papier!” répondit Samir.
L'oie zigzaguait entre les caisses, rapide comme une chaussette qui s'échappe du panier à linge. Son chapeau à plumes tremblait de fierté.
Hector s'interposa devant une porte. “Stop. Oie.” Il posa ses mains sur ses hanches et prit une voix courageuse. “Tu es… très talentueuse. Mais ce chapeau n'est pas à toi.”
L'oie pencha la tête, comme si elle réfléchissait. Puis elle tenta un autre plan: elle fit semblant de s'évanouir.
Elle s'écroula avec un “coin…” dramatique, la patte sur le front.
Samir chuchota: “Elle joue la comédie!”
Inès chuchota plus fort: “Oui, et elle joue mal!”
Malo s'avança très sérieusement. “Madame l'Oie, nous avons un public.”
Il fit une pause, puis déclara: “Un, deux, trois… et… go !”
Au “go”, les trois enfants commencèrent leur fanfare de pas autour de l'oie: clap-clap, boum, clap. Marcel le poney ajouta son toc-toc.
La musique de pieds résonna, drôle et entraînante.
L'oie ouvrit un œil. Puis l'autre. Elle se redressa, fascinée. Le chapeau à plumes glissa sur son bec.
Hector sourit. “Tu veux un numéro? Très bien. Mais pas avec le chapeau.”
L'oie, tout à coup, se mit à marcher en rythme, valise à la patte. Elle faisait un défilé parfait: pas à gauche, pas à droite, petit tour, révérence.
Inès applaudit. “Elle est trop forte! Elle était juste en manque de scène!”
Hector récupéra doucement le chapeau quand l'oie fit sa révérence. “Bravo,” dit-il. “Courage, Hector. Mission accomplie.”
Puis il ajouta à voix basse: “Je vais quand même cacher mes chapeaux.”
Madame Virevolte arriva en courant et reprit son chapeau. “Vous l'avez récupéré! Et vous avez trouvé un nouveau numéro, en plus!”
Malo bomba le torse. “C'est parce que j'ai dit… enfin, vous savez.”
“Oui,” rit Samir. “Ton ‘et… go !' est contagieux.”
Chapitre 4
Le soir, le chapiteau vibrait. La piste brillait comme une assiette toute neuve. Derrière le rideau, on entendait le public murmurer, comme une mer impatiente.
Madame Virevolte rassembla tout le monde. “On fait l'entrée spéciale. La fanfare de pas, avec Marcel… et l'oie en vedette. Mais souvenez-vous: ensemble.”
Inès attrapa la main de Samir. “Prêt?”
Samir avala sa salive. “Prêt… enfin, je crois.”
Malo inspira comme un chef d'orchestre de chaussures. “On attend mon signal.”
Hector, le dresseur courageux, s'approcha avec Marcel tenu par une longe en ruban. “Marcel, ne mange pas les lacets. Et toi, Oie… pas de vol de chapeaux.”
L'oie fit “coin” d'un air sérieux, ce qui voulait sûrement dire: “Je suis une artiste respectable maintenant.”
Le rideau s'ouvrit. Une lumière dorée les enveloppa.
Malo leva la main très haut.
“Un… deux… trois… et… go !”
Clap-clap, boum, clap!
Leurs pas faisaient une musique joyeuse. Marcel ajoutait son toc-toc de poney moustachu. L'oie, avec sa valise, faisait “clac-clac” en rythme.
Le public éclata de rire quand la valise fit un petit bond comme si elle dansait aussi.
Inès lança: “Mesdames et messieurs, voici l'orchestre… des chaussettes invisibles!”
Samir répondit en chuchotant: “Inès, on n'a pas dit ça.”
“Justement, c'est pour ça que c'est drôle.”
L'oie fit son défilé, tourna sur elle-même et termina par une révérence si profonde que sa valise lui toucha presque le nez.
Le public applaudit très fort. Hector, ému, murmura: “C'est beau, quand tout le monde trouve sa place.”
Après le numéro, ils se regroupèrent en coulisses, essoufflés et ravis. Malo tapa dans les mains de ses amis.
“On a réussi ensemble,” dit-il.
Inès sourit. “Et sans manger de confettis cette fois.”
Samir ajouta: “Je propose qu'on garde la fanfare de pas pour les jours où on est triste. Ça doit chasser les mauvaises idées.”
Hector leur fit un signe de respect. “Vous avez été courageux… et surtout, vous avez été une équipe.”
Alors qu'ils riaient encore, une feuille accrochée à une plante près de la sortie se mit à trembler doucement, poussée par un courant d'air. Elle frissonna, se plia, se redressa, et fit un petit bruit sec: clap… clap… clap.
On aurait dit qu'elle applaudissait, elle aussi, pour fêter le plaisir d'être ensemble.