La première répétition
Il y avait trois garçons qui connaissaient par cœur l'odeur du sable de la piste : Léo, presque neuf ans et déjà souriant comme un soleil; Max, neuf ans pile, avec des cheveux qui défiaient le vent; et Tom, qui n'avait pas tout à fait neuf ans mais faisait croire qu'il en avait dix quand il racontait des blagues. Ils formaient la petite bande toujours prête à courir vers la grande tente rayée rouge et blanche du Cirque des Nuages.
Ce matin-là, la piste bourdonnait de murmures. Les costumes brillaient sur leurs portants, les trapèzes cliquetaient comme des pendules, et au fond, derrière un rideau de paillettes, se trouvait une porte mystérieuse avec une pancarte : Bibliothèque des Numéros. C'était là que vivait M. Plumier, le bibliothécaire des numéros, qui rangeait les numéros comme on range des livres — avec des étiquettes, des cartes et beaucoup de sérieux.
Léo poussait la porte, la tête pleine d'idées de pirouettes. M. Plumier leva son index poussiéreux. "Hé, attention, jeune répétiteur," dit-il. "Les numéros ne se font pas en un claquement de mains. Ils s'empruntent, se lisent, se répètent." Il tendit un grand registre aux pages épaisses comme des crêpes. Sur la couverture dorée était inscrit : "Répétitions, Tome Premier".
— C'est quoi, exactement, une répétition ? demanda Max en reniflant une plume qui s'était échappée d'un costume d'oiseau.
— C'est la magie qui accepte d'être répétée, répondit M. Plumier. Et parfois, ajouta-t-il en souriant, il faut la convaincre avec des compliments.
Les garçons se regardèrent, curieux. "Des compliments ?", murmura Tom. M. Plumier sortit une loupe et trouva dans son registre une vieille recette : "Marathon de Compliments — pour donner de l'éclat aux numéros fatigués." Les trois se valèrent un clin d'œil. Voilà le plan : une répétition qui serait aussi un grand marathon de compliments.
La roue qui n'aimait pas tourner
Premier défi de la journée : la grande roue des équilibristes avait perdu son sourire. Elle grinçait, bougeait avec peu d'entrain, comme si elle avait besoin d'un café. L'équilibriste Zarina sautillait dessus en faisant des pirouettes timides, mais la roue restait paresseuse.
Léo prit une grande inspiration, monta sur la marche et déclara d'une voix solennelle : "Oh, merveilleuse roue aux anneaux dorés, tu es plus ronde qu'une crêpe du matin et plus précise qu'une montre de grand-père !" Il complimenta sa peinture, son métal, même sa manière de faire "tic" quand elle tournait trop vite. Max ajouta : "Tu tiens tout comme une maman tient les mains dans la pluie." Tom, qui avait appris à exagérer pour faire rire, fit une révérence théâtrale : "Sans toi, les funambules perdraient leurs pieds et la gravité ferait des blagues méchantes !"
La roue, touchée par tant d'amour, fit un "tchin" puis commença à tourner plus rondement. Les planches applaudissaient en sonore. Les garçons riaient, heureux de voir qu'un compliment pouvait aussi huiler une machine grincheuse. M. Plumier nota quelque chose dans son registre : "Roue : aime les mots doux, sensible au fromage." Personne ne savait pourquoi le fromage, mais tout le monde hocha la tête comme si c'était logique dans un cirque.
Le chat qui oubliait ses sauts
Au milieu de la piste, une apprentie chatte acrobate, Mietta, n'arrivait plus à sauter d'un fauteuil à l'autre. Elle s'entraînait, retombait sur ses pattes, puis restait bouche bée, comme si ses muscles avaient oublié la chorégraphie. Les trois garçons se penchèrent. Mietta miaula une petite chanson triste.
Max, qui avait la voix la plus douce, commença le marathon : "Mietta, tu es plus légère qu'une plume de nuage. Tes sauts ont écrit des poèmes dans l'air !" Léo complimenta sa grâce : "Tu es une étoile filante en peluche." Tom, fidèle au ridicule utile, fit semblant de prendre des notes sur son chapeau : "Note importante : Mietta, secrètement magicienne des atterrissages."
À chaque compliment, Mietta semblait se souvenir un peu plus de ses ficelles. Elle fit un petit pas, puis un bond, puis un saut parfait qui dessina un arc comme une banane dans le ciel. La piste exulta. Mietta fit un salut, la queue en plumeau, et les garçons, tout fiers, enchaînèrent : "Bravo, Mietta !" en cadence, jusqu'à ce que la chatte, contentée, fasse encore un tour de piste pour montrer qu'elle n'avait pas perdu son talent.
Le costume qui voulait être libre
Pendant la pause, un costume de clown prit la poudre d'escampette. Vraiment ! Il glissa hors d'une penderie et s'enfila sur un mannequin qui voulut courir, trébucha, remonta sur ses patins et demanda à être remercié. L'idée d'un costume qui voulait liberté fit éclater de rire la troupe. Mais le costume semblait ébranlé : il était usé sur une épaule et avait besoin d'une retouche.
Tom, qui aimait les histoires tragiques en farce, démarra un compliment-sermon : "Cher costume, sans toi, le rire ne pourrait pas avoir de poches pour les confettis." Max caressa la manche élimée : "Tes couleurs racontent mille blagues en silence." Léo, qui avait un faible pour les détails brillants, chuchota : "Tu as la patience d'attendre des saisons et tu sais rendre une grimace jolie."
Le costume s'humecta d'une poussière dorée (le cirque avait sa propre pluie magique) et se redressa, gonflé d'orgueil. Il accepta avec joie une piqûre de filage, se fit raccommoder l'épaule, et promit de garder les confettis au chaud. M. Plumier inscrivit, d'un trait de plume : "Costume content = public content."
La répétition marathon
La journée avançait et les répétitions s'enchaînaient. Les juges invisibles de la bonne humeur, les compliments, firent des merveilles. Les acrobates reprirent leurs figures, le magicien retrouva un tour qui lui avait échappé (après que Léo lui eut dit : "Ton chapeau cache le monde entier, et c'est magnifique"), et même la batterie de la fanfare décida de jouer plus joyeuse parce que Max avait dit à la grosse caisse : "Tu es le coeur qui bat, tu tiens la fête."
Les garçons, désormais investis d'une mission sacrée, lancèrent leur marathon de compliments à toute la troupe. Ils formaient une chaîne : un compliment pour le jongleur, un pour la trapéziste, un pour la dame aux oiseaux. Les mots tombaient comme des bonbons, sucrés, roulants, parfois ridiculement spécifiques ("Ta moustache danse le tango, monsieur moustache !"), parfois tendres ("Ton sourire éclaire les coulisses"). À chaque mot, quelque chose de petit et précieux se passait : un geste retrouvait sa confiance, un accessoire reprenait son éclat, un regard devenait complice.
M. Plumier les regardait, le registre ouvert comme un trésor. Il dit, d'une voix qui faisait trembler les pages : "Vous voyez ? Les répétitions ne sont pas que gestes et muscles. Elles sont des histoires qu'on raconte encore et encore jusqu'à ce qu'elles deviennent vraies."
Le salut et le merci
Le soir venu, sous les hautes loges, la piste avait retrouvé tout son souffle. Les répétitions avaient fait danser la poussière, et la magie de lire, d'essayer, de répéter brillait comme des lampions. Les trois garçons montèrent sur un petit podium improvisé, pris la main l'un de l'autre, et décidèrent de finir leur marathon à la façon d'un feu d'artifice verbal.
Ils imaginèrent un public invisible — la foule des doudous, des voisins, des étoiles — et commencèrent un défilé de compliments destinés à ce public imaginaire. "Merci d'avoir écouté nos essais", dit Léo. "Merci d'avoir applaudi même quand on tombait," ajouta Max. Tom, qui avait pris un air solennel de petit maître de cérémonie, conclut : "Merci d'être là, même dans les répétitions où personne ne voit."
Puis, en chœur, ils firent un grand salut vers les gradins vides et dirent : "Merci à vous, public merveilleux, de croire que la magie se cultive." Dans l'air, on crut voir des mains invisibles taper un rythme. Mietta fit un dernier saut qui dessina un coeur. Le costume clignota de toutes ses couleurs. La roue fit un dernier tour trônant fièrement.
M. Plumier ferma son registre avec un petit bruit rassurant. "Répéter, c'est offrir un cadeau à l'amitié," dit-il. Les garçons se serrèrent, satisfaits comme on l'est après une grosse part de gâteau. Ils avaient appris que la répétition était une plante qu'on arrosait de patience, de rires et, parfois, d'un compliment bien placé.
Avant de quitter la piste, ils murmurèrent ensemble, à l'adresse du ciel et des étoiles qui, on le sait bien, écoutent tout : "Merci." Et le vent, comme un public complice, leur rendit un souffle chaleureux en guise d'applaudissements.