Chapitre 1 : Un billet froissé et une idée brillante
Ce soir-là, le grand chapiteau du Cirque des Mille Paillettes frémissait comme une marmite de pop-corn. Les guirlandes lumineuses clignotaient, les tambours faisaient « boum boum », et l'odeur de caramel roulait dans l'air en petits nuages sucrés.
Zip, un raton laveur à la queue rayée comme un pyjama, serrait son billet entre ses pattes. Il n'était pas n'importe quel raton laveur : il était le plus curieux du cirque… et aussi le plus décidé à trouver la meilleure place du monde.
— Rang B, siège 12, lut-il en plissant les yeux. B comme… bof ?
Il leva le museau vers les gradins. Tout avait l'air immense. Des bancs rouges, des coussins dorés, des rebords où l'on pouvait s'asseoir discrètement, et même une poutre très haute (très tentante, mais probablement très glissante).
Zip fit deux pas, puis trois, puis… se retrouva face à une pancarte : « ACCÈS INTERDIT — COULISSES ».
— Interdit ? répéta Zip. C'est souvent là que se cachent les meilleures choses.
À cet instant, une trappe s'ouvrit et un blaireau sortit en poussant un chariot rempli de rubans, de confettis et d'un énorme pot de peinture bleue. Il portait un petit gilet plein de poches, et un pinceau coincé derrière l'oreille.
— Attention, jeune moustache ! lança le blaireau. Tu vas te prendre ma piste fraîchement décorée dans les pattes.
— Oh ! Vous êtes qui ? demanda Zip, les yeux ronds.
— Balthazar, décorateur de piste. Je donne du sourire au sol, du brillant aux coins, et je fais en sorte que les artistes ne glissent pas… sauf quand c'est prévu dans le numéro.
Zip regarda le chariot comme on regarde un trésor.
— Vous pouvez m'aider à trouver la meilleure place ? Je veux tout voir ! Les sauts ! Les tours ! Même les clins d'œil !
Balthazar tapota son pinceau contre sa patte.
— La meilleure place, petit, ce n'est pas toujours celle du billet. C'est celle où tu te sens… au bon endroit. Mais bon. On peut chercher ensemble. Par contre, évite de te coller des confettis dans les oreilles, ça chatouille des jours entiers.
Zip hocha la tête, déjà ravi. Une quête venait de commencer, et elle sentait la peinture fraîche et l'aventure sucrée.
Chapitre 2 : La piste se prépare… et Zip se perd
Balthazar guida Zip par un couloir derrière la toile du chapiteau. Là, tout bougeait : des caisses roulaient, des rideaux frémissaient, des cordes se tendaient comme des moustaches de chat.
Zip ouvrait grand les yeux. Dans un coin, un petit troupeau de chèvres jonglait avec des pommes (avec le sérieux de grands savants). Plus loin, deux chiens savants répétaient une révérence si profonde qu'on aurait dit qu'ils cherchaient une pièce perdue par terre.
— Ne touche à rien, souffla Balthazar. Ici, même une plume peut déclencher une avalanche de paillettes.
Zip… toucha quand même quelque chose. Pas exprès. Enfin, pas tout à fait exprès.
Il posa une patte sur un chapeau posé sur une caisse. Un chapeau haut de forme, noir, brillant, avec une bande violette. Le chapeau bascula, roula, et… fit « plop » en avalant la patte de Zip jusqu'au poignet.
— Aïe ! protesta Zip. Ce chapeau est… collant !
— Ce n'est pas collant, c'est… magique, dit une voix fine.
Une colombe blanche, perchée sur une barre, pencha la tête.
— Il appartient à Mirliton, le magicien. Et il n'aime pas quand quelqu'un y met… autre chose que des lapins.
Zip tira, le chapeau tira aussi. Ils se regardèrent, comme deux adversaires. Puis, le chapeau choisit de gagner : il s'envola d'un coup, entraînant Zip qui se mit à tournoyer comme une toupie à rayures.
— Ouh là ! cria Zip, qui découvrait qu'on pouvait être un raton laveur ET une girouette.
Balthazar lâcha son chariot et courut.
— Attrape la moustache, Zip ! Enfin… je veux dire : accroche-toi !
Zip passa devant une échelle, rebondit contre un rideau, frôla une caisse de ballons, et finit par atterrir… pile sur un tas de chapeaux.
Des chapeaux de toutes sortes : melon, béret, chapeau de pirate, casque à plume, capeline, bonnet à grelots. Zip se redressa, un chapeau sur la tête, un autre coincé au bras, et un troisième qui lui chatouillait la queue.
Balthazar arriva, essoufflé, mais avec un sourire.
— Eh bien. Tu voulais la meilleure place. Te voilà dans le royaume des couvre-chefs.
Zip cligna des yeux. Et une idée, aussi brillante qu'un projecteur, lui traversa la tête.
— Et si… je faisais un défilé des chapeaux ? Comme ça, tout le monde me remarquera, et on me laissera peut-être m'asseoir là où je veux !
La colombe gloussa.
— Tant que tu ne défiles pas avec la peinture de Balthazar sur le nez.
Zip regarda Balthazar. Balthazar regarda son pot de peinture. Puis ils regardèrent Zip.
— On évite le bleu sur les moustaches, dit Balthazar, sinon tu ressembleras à une myrtille inquiète.
Zip éclata de rire. La piste n'avait pas encore commencé, mais le spectacle, lui, semblait déjà lancé.
Chapitre 3 : Le grand défilé des chapeaux (et la bataille des grelots)
Zip installa sa « scène » dans un couloir des coulisses, entre une pile de tapis et un rideau étoilé. Balthazar, qui avait une âme d'artiste même quand il grognait, traça au sol une ligne de confettis pour faire un vrai podium.
— Voilà, dit-il. Tu marches ici, tu te retournes là, et tu ne marches pas dans ma peinture. Je répète : tu ne marches pas dans ma peinture.
Zip fit une révérence très sérieuse, puis posa le premier chapeau sur sa tête : un béret rouge tout mou.
— Mesdames et messieurs invisibles ! annonça Zip. Voici : le béret « je suis très intelligent même quand je mange une noisette » !
Une souris acrobate, qui passait par là, s'arrêta.
— J'achète le concept, dit-elle. Mais j'exige une noisette pour le final.
Puis Zip enchaîna : un chapeau de pirate avec un faux perroquet cousu dessus.
— Le chapeau « Arrr, je vole tes biscuits… mais avec politesse » !
Deux chats funambules éclatèrent de rire et firent une petite révérence.
Le troisième chapeau fut un bonnet à grelots. Dès que Zip le mit, ça fit « ding ding ding » à chaque pas, à chaque clignement d'œil, à chaque respiration.
— Oh non, murmura Balthazar. Le bonnet à grelots… c'est contagieux.
En effet, les grelots attirèrent du monde. Une bande de lapins sauteurs arriva, puis trois canards musiciens, puis une taupe très myope qui croyait que le défilé était une réunion de chapeaux et voulut serrer la main à un melon.
Zip, transporté par l'ambiance, se mit à marcher plus vite. Les grelots accélérèrent : « ding-ding-ding-ding ! »
Les canards, vexés de se faire voler la musique, se mirent à jouer plus fort. Les lapins applaudirent en sautant. La souris acrobate fit un salto et atterrit sur… le chapeau de pirate, qui s'envola comme un frisbee.
— Oups, dit la souris. Je crois que j'ai lancé le chapeau.
Le chapeau de pirate fila tout droit… vers le pot de peinture de Balthazar.
Balthazar eut un réflexe héroïque : il plongea, attrapa le pot au dernier moment… mais le chapeau plongea aussi, la tête la première, dans la peinture bleue.
— Oh non, gémit Zip. Le pirate est devenu… un océan !
Le faux perroquet, lui, ressortit avec un air très choqué, comme s'il venait de prendre une douche sans prévenir.
Balthazar soupira, puis se mit à rire malgré lui.
— Bon. Au moins, ça fera un effet spécial. Un pirate marin. C'est… original.
Zip s'approcha et posa une patte sur l'épaule du blaireau.
— Je suis désolé, Balthazar. Je ne voulais pas faire de bêtises.
— Tu n'as pas fait une bêtise, répondit Balthazar. Tu as fait… un numéro de cirque. Et ici, on transforme les petits accidents en grandes idées. Mais promets-moi une chose : plus de grelots à moins de trois mètres de la peinture.
Zip leva la patte.
— Promis. Et… merci de ne pas me transformer en myrtille.
Autour d'eux, tout le monde riait et aidait à essuyer, à ranger, à remettre les chapeaux à leur place. Zip sentit quelque chose de chaud dans sa poitrine : ce n'était pas le caramel. C'était le plaisir d'être entouré.
Chapitre 4 : La meilleure place n'est pas celle qu'on croit
Le tambour principal résonna. Le spectacle allait commencer. Une clochette tintinnabula, mais heureusement, ce n'était pas le bonnet de Zip.
Balthazar conduisit Zip vers une petite ouverture dans le rideau, juste à côté de la piste.
— Regarde, dit-il. Ici, tu peux voir les artistes entrer, et la piste entière. Mais surtout, tu peux voir… les coulisses et la piste en même temps.
Zip passa le museau. La piste brillait, décorée de spirales et d'étoiles peintes. Balthazar avait fait un travail si beau qu'on aurait dit que le sol souriait.
Les animaux artistes firent leur entrée : les chèvres jongleuses, les chats funambules, les chiens savants, les canards musiciens. Même la taupe myope salua le public dans la mauvaise direction, ce qui fit rire tout le monde.
Zip chercha son siège B12 du regard. Il le vit, loin, très loin. On y voyait la piste, oui… mais pas les préparatifs, pas les petits signes entre amis, pas les « bonne chance » chuchotés derrière le rideau.
À côté de Zip, la souris acrobate ajustait ses rubans.
— Tu es au meilleur endroit, chuchota-t-elle. Ici, on entend les cœurs battre avant les applaudissements.
Zip avala sa salive. Il n'avait jamais pensé à ça.
Le magicien Mirliton passa, tenant son chapeau haut de forme… celui qui avait avalé la patte de Zip. Il s'arrêta net en voyant le chapeau de pirate encore un peu bleu.
— Qui a peint mon perroquet ? demanda-t-il, très sérieux.
Zip se ratatina.
Balthazar s'avança, digne.
— C'est… une collaboration artistique imprévue.
Mirliton fixa le perroquet, qui gouttait une dernière goutte bleue, puis il sourit.
— Parfait. Ce soir, mon tour s'appellera : « Le Perroquet qui a vu la mer sans quitter son chapeau ». J'adore.
Zip souffla, soulagé. Puis il aperçut quelque chose d'encore mieux : les artistes, avant d'entrer, se donnaient des tapes amicales, se faisaient des clins d'œil, se partageaient des petites blagues.
Un chien savant murmura à un canard :
— Si tu rates ta note, fais semblant que c'est du jazz.
Le canard répondit :
— Et si tu rates ta révérence, fais semblant que tu ramasses une frite imaginaire.
Zip gloussa. Il comprit que la meilleure place, ce n'était pas un siège avec un numéro. C'était un coin où l'on se sentait dans l'équipe, même en étant juste… Zip, raton laveur amateur de chapeaux.
Chapitre 5 : La pluie de clins d'œil
Le spectacle battait son plein. Depuis sa petite ouverture, Zip voyait tout : la piste et les coulisses, les projecteurs et les petits gestes secrets.
Quand les chèvres jonglèrent, l'une d'elles envoya une pomme un peu trop haut. La pomme passa près de Zip, et la chèvre lui fit un clin d'œil comme pour dire : « Tu as vu ça ? Exprès. Totalement exprès. »
Zip répondit par un clin d'œil rapide. Puis un autre. Il commençait une collection.
Les chats funambules traversèrent leur fil. En arrivant de l'autre côté, l'un d'eux fixa Zip et cligna d'un œil, très lentement, comme une étoile qui s'allume. Zip cligna en retour, si fort qu'il eut l'impression d'envoyer un petit courant d'air.
Balthazar passa, les pattes pleines de confettis.
— Alors, meilleure place ? demanda-t-il.
Zip hocha la tête.
— Oui. Et le sol… il sourit vraiment.
Balthazar fit semblant de s'étonner.
— Évidemment. C'est moi qui lui ai raconté une blague.
Le numéro de Mirliton arriva. Le magicien leva son chapeau, et le faux perroquet bleu en sortit avec un air très fier. Le public éclata de rire. Mirliton fit un clin d'œil discret… à Zip.
Zip, surpris, répondit par un clin d'œil si enthousiaste qu'il faillit tomber à la renverse. La souris acrobate le rattrapa par la queue.
— Doucement, champion des paupières, chuchota-t-elle.
À la fin, tous les artistes se rassemblèrent sur la piste pour le salut. Et là, comme une vague, une série de clins d'œil circula : des chiens aux canards, des canards aux lapins, des lapins aux chèvres, des chèvres à la taupe (qui cligna dans le mauvais sens mais avec beaucoup de cœur), et enfin… jusqu'à Zip et Balthazar.
Balthazar cligna d'un œil, puis de l'autre.
— Double clin d'œil décoratif, annonça-t-il.
Zip éclata de rire et fit pareil, si bien qu'on aurait dit un petit phare rayé.
Dans les coulisses, tout le monde se donna une tape amicale, se partagea des confettis coincés dans les poils, et se félicita. Zip regarda autour de lui : il n'était plus en train de chercher la meilleure place.
Il l'avait trouvée.
Et quand il remit doucement le bonnet à grelots dans la caisse, il entendit un dernier « ding » minuscule… comme un clin d'œil sonore, juste pour lui.