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Heroic Fantasy 11 à 12 ans Lecture 31 min.

La marche nocturne de Maëlys, la ménestrelle sans bannière

Maëlys, ménestrelle aux semelles trouées, apprend la mystérieuse « Marche nocturne » avec Orvan et Senda pour traverser en silence lieux dangereux et tenter d’apaiser les querelles entre bannières.

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Maëlys, jeune harpière déterminée, joue une marche douce sur un vieux pont en bois — visage concentré, yeux brillants, cheveux bruns en tresse, manteau rapiécé et lambeau du Sceau des Pas Perdus à la ceinture — tandis qu'Orvan, homme d'environ 60 ans au manteau bleu brodé d'une lune, se tient en retrait, main sur la rambarde, visage ridé et protecteur, et Senda, vers 25 ans, posture vigilante à droite, épée courte au fourreau et expression mi-amusée mi-sévère, veille; autour, saules aux longues branches, eau noire scintillante et planches usées, en arrière-plan deux groupes de soldats aux bannières (cerf noir, soleil rouge) figés, atmosphère nocturne héroïque-fantastique en encre colorée aux contrastes forts (bleus profonds, verts sauge, éclats d'or et de rouge), la musique apaisant la tension entre les camps. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — La harpe et les bannières

Les tours de Brumecier se dressaient comme des dents grises sur la colline, et, au pied des murailles, les étendards se répondaient avec la mauvaise humeur des chiens qui se flairent. Ici, une bannière au cerf noir. Là, un soleil rouge. Plus loin, des barres d'argent sur fond vert. Chaque couleur jurait contre l'autre, et le duché entier semblait tenir par des nœuds mal faits.

Maëlys avançait au milieu de cette pagaille avec sa harpe en bandoulière et son manteau rapiécé. Elle n'avait ni armure ni écusson, seulement des doigts agiles et une voix qui savait calmer un ivrogne ou faire rire un soldat fatigué. Dans les tavernes, on l'appelait « la Ménestrelle aux semelles trouées ». Elle s'en amusait.

Ce soir-là, la Grand-Place grondait. Deux patrouilles s'étaient croisées, deux bannières s'étaient toisées, et les insultes avaient bondi comme des étincelles dans la paille.

— Par le poil du cerf, pousse-toi, chien du Soleil ! grogna un soldat au casque cabossé.

— Chien ? répéta l'autre. Au moins, mon seigneur sait lire une carte !

Maëlys grimpa sur un tonneau vide avant que les épées ne parlent. Elle pinça trois notes vives, comme trois gouttes de pluie sur une vitre.

— Messires, dit-elle en souriant, on m'a demandé une chanson… mais je crois que vous offrez un spectacle gratuit bien plus dangereux.

Quelques rires jaillirent. Un gamin lança :

— Chante la “Marche du Pont-Tordu” !

— Laquelle ? Celle où tout le monde tombe à l'eau à la fin ? répondit Maëlys. On va éviter, j'ai vu vos bottes, elles n'aiment pas nager.

La tension se fendilla. Les soldats baissèrent d'un cran. Maëlys enchaîna une ballade légère, et les regards s'écartèrent des poignées d'épée.

Quand la place se calma, une silhouette s'approcha : un vieil homme au manteau bleu sombre, brodé d'une lune pâle. Son visage avait des rides fines comme des portées de musique.

— Maëlys de Brumecier, murmura-t-il. Ta voix a du courage. Mais ton courage te manque d'un pas.

— D'un pas ? Elle arqua un sourcil. J'en ai déjà deux, pourtant.

Il eut un petit rire, sec et discret.

— Je suis Maître Orvan, gardien des sentiers de nuit. Le duché se déchire, et les bannières cherchent une chose que personne n'ose nommer : la Marche nocturne. Une façon de traverser l'obscurité sans se perdre… et sans réveiller ce qui dort.

Maëlys serra la sangle de sa harpe.

— Et pourquoi me le dire à moi ? Je ne suis qu'une ménestrelle.

— Justement. Les chevaliers marchent en faisant trembler la terre. Les espions marchent en mentant. Toi, tu marches en écoutant. Si tu apprends la Marche nocturne, tu pourras passer entre les querelles comme une note entre deux accords.

Il lui tendit une petite flûte d'os, presque blanche, striée de signes.

— Souffle dedans au crépuscule, près du vieux pont des Saules. Si tu viens, c'est que tu acceptes d'apprendre. Si tu ne viens pas… eh bien, tu continueras à chanter pendant que le duché se casse en deux.

Maëlys prit la flûte. Elle était froide, mais pas désagréable, comme une pierre polie par la rivière.

— Et si je viens… je risque quoi ?

Orvan haussa les épaules.

— L'inconfort. La peur. Et peut-être l'héroïsme, ce fléau qui fait agir même quand on a faim.

Maëlys éclata d'un rire bref.

— Très bien, Maître Orvan. Je viendrai. Mais je vous préviens : je ronfle quand j'ai peur.

— Alors les monstres auront de la concurrence, répondit-il, et il disparut dans la foule comme une ombre qui connaît le chemin.

Cette nuit-là, dans la petite chambre d'auberge qui sentait le bois humide, Maëlys posa la flûte sur la table. Dehors, des voix s'échauffaient encore. Des bannières se disputaient le ciel, comme si les étoiles devaient choisir un camp.

Maëlys regarda ses doigts.

— Une marche… nocturne, souffla-t-elle. Apprendre à avancer sans lumière. Ça, c'est une chanson qui se mérite.

Chapitre 2 — Le pont des Saules et les pas qui ne font pas de bruit

Le crépuscule étira ses ombres violettes sur le vieux pont des Saules. La rivière en dessous roulait lentement, avec un bruit de secrets qu'on mâche. Les saules penchaient leurs chevelures vertes, comme des vieilles dames curieuses qui écoutent aux portes.

Maëlys arriva avec son manteau, sa harpe, et un quignon de pain dans la poche — au cas où l'aventure se révélerait très polie et demanderait un goûter. Elle souffla doucement dans la flûte d'os.

Le son ne fut pas un simple sifflement. C'était un fil d'air qui semblait tirer sur le monde. Les feuilles frémirent. Les reflets de l'eau s'assombrirent, comme si la nuit avait décidé de venir plus tôt.

— Tu as soufflé trop fort, dit une voix derrière elle. Tu as réveillé le pont.

Maëlys se retourna. Orvan était là, accompagné d'une jeune femme à la carrure solide, une épée courte au côté. Ses cheveux étaient tressés serrés, et son regard ne plaisantait pas.

— Voici Senda, dit Orvan. Elle ne sourit pas beaucoup, mais elle pense vite.

— Je souris quand j'ai fini une mission, répondit Senda. Pour l'instant, je vérifie que tu ne vas pas nous faire avaler par un arbre.

— Je ne fais avaler les gens que par mes chansons, répliqua Maëlys. Et encore, seulement les refrains.

Orvan posa une main sur la rambarde du pont. Le bois craqua, comme si le pont soupirait.

— La Marche nocturne n'est pas une danse. C'est un accord avec l'obscurité. Tu dois apprendre à poser le pied sans le poser, à regarder sans fixer, à respirer sans attirer l'attention.

— Ça ressemble à “ne pas exister”, dit Maëlys.

— Exactement. Mais sans mourir, ajouta Orvan.

Il fit un signe. Senda s'avança sur le pont. Elle posa un pied. Rien ne grinça. Elle posa l'autre. Pas un craquement. Même la rivière sembla retenir son souffle.

— Comment… ? murmura Maëlys.

— Elle écoute, dit Orvan. Le bois parle. La nuit aussi.

Maëlys tenta à son tour. Elle posa le pied. Le pont gémit comme un grand-père qu'on réveille.

— Aïe, fit Senda. Il a dit “non”.

— Le pont est susceptible, protesta Maëlys.

Orvan lui fit signe de recommencer.

— Pas de force. Pense comme un musicien. Quand tu joues, tu ne frappes pas la corde, tu la convaincs.

Maëlys ferma les yeux. Elle imagina le pont comme une harpe immense, ses planches comme des cordes. Elle inspira. Puis posa le pied, doucement, avec la même délicatesse qu'un doigt sur une note.

Le bois fit un tout petit “tic”, presque un rire étouffé, mais pas le gémissement d'avant.

— Mieux, dit Orvan. Maintenant, avance.

Maëlys fit trois pas. Au quatrième, un bruit sec claqua : une planche grinça, et, sous le pont, quelque chose remua dans l'eau. Un cercle noir s'ouvrit à la surface, comme un œil.

Senda dégaina à demi.

— On n'a pas le temps, Orvan. Les Patrouilles du Cerf cherchent déjà la rive.

Orvan regarda l'“œil” d'eau, puis Maëlys.

— La nuit te répond. Tu as fait une fausse note, et tu as appelé un Guetteur de courant. Ils adorent les erreurs.

Maëlys ravala sa salive.

— Je… je suis désolée.

— Tu seras désolée plus tard, dit Senda. Là, tu marches.

Orvan leva la flûte et souffla une note plus grave. L'“œil” se referma avec un remous contrarié. La surface redevint rivière.

— Écoute, Maëlys, dit Orvan en se penchant vers elle. Tu veux apprendre la Marche nocturne ? Alors il te faut un but. Pas un caprice.

Maëlys pensa aux bannières, aux querelles, aux lames trop vite sorties. Elle pensa aussi à elle, petite, cachée sous une table pendant une dispute de soldats, et à sa mère qui chantait pour couvrir les cris.

— Mon but, dit-elle, c'est de traverser ce duché sans qu'on m'arrache la voix. Et… de porter une chanson qui puisse passer d'un camp à l'autre.

Orvan hocha la tête.

— Bien. Alors tu apprendras. Mais pas ici. Le pont est surveillé, la rivière écoute, et les bannières s'approchent.

Senda désigna le sentier sombre qui partait sous les saules.

— On va par là. La forêt de Noircendre. C'est… accueillant, si tu aimes être observée par des choses qui n'ont pas de paupières.

— Parfait, souffla Maëlys. J'ai toujours rêvé d'un public discret.

Chapitre 3 — Noircendre, où les ombres ont des oreilles

La forêt de Noircendre avala la dernière lueur du jour comme une soupe trop chaude. Les troncs étaient hauts, serrés, et l'écorce avait la couleur du charbon. Entre les branches, le ciel n'était plus qu'une bande pâle, comme un ruban oublié.

Orvan marcha devant, sans lanterne. Senda fermait la marche. Maëlys, au milieu, avait l'impression d'être un morceau de pain entre deux lames.

— Pourquoi pas de torche ? chuchota-t-elle.

— Parce que la torche raconte où tu es, répondit Senda. Et Noircendre adore les histoires.

— Les arbres lisent ? tenta Maëlys.

— Ils écoutent, dit Orvan. Et certaines ombres répètent.

Ils suivirent un sentier presque invisible. Orvan avançait en posant le pied comme on pose un secret. Maëlys l'imitait, concentrée, comptant ses respirations comme des mesures. Un, deux… ne pas s'affoler. Trois… ne pas trébucher.

Soudain, un froissement. À droite, une masse sombre glissa entre deux troncs. Pas un animal, non. Plutôt une absence d'animal, une silhouette faite de nuit plus épaisse.

— Les Veilleurs d'écorce, murmura Orvan. Ne les fixe pas.

Trop tard. Maëlys avait déjà regardé. Deux points pâles s'allumèrent, à hauteur de son visage, comme des lucioles tristes. Une voix, ou quelque chose qui ressemblait à un souffle, lui frôla l'oreille.

— Chante… faux…

Maëlys sentit un froid lui mordre la nuque. Ses doigts se crispèrent sur la sangle de sa harpe.

— Ne réponds pas, dit Senda entre ses dents. C'est leur jeu : te faire parler pour te compter.

— Me… compter ? bredouilla Maëlys.

— Un, deux, trois… et ils savent combien vous êtes, souffla Orvan. La Marche nocturne, c'est aussi apprendre à ne pas être un nombre.

Maëlys eut un rire nerveux, qu'elle transforma vite en raclement de gorge. Elle se força à penser musique, pas peur. Elle imaginait chaque pas comme une note qui ne devait pas se faire entendre.

Ils arrivèrent à une clairière où l'herbe était courte et noire, comme brûlée. Au centre, une pierre dressée, couverte de runes. Orvan s'agenouilla.

— Ici, dit-il, la nuit a signé un pacte ancien. Les querelles de bannières ont réveillé des forces qui dormaient. Un seigneur veut la Marche nocturne pour surprendre l'autre, et l'autre la veut pour se venger. Personne ne la veut pour protéger. Toi, peut-être.

Maëlys déglutit.

— Moi, je la veux pour traverser sans être prise. Et pour… aider à faire taire la haine.

Senda la regarda, enfin avec un peu moins de pierre dans les yeux.

— Tu es naïve.

— Je suis musicienne, corrigea Maëlys. C'est presque pareil, mais avec plus de rimes.

Orvan posa la flûte d'os sur la pierre. Il fit signe à Maëlys de s'agenouiller à son tour.

— Répète après moi. Pas avec ta voix. Avec ta respiration.

Il inspira lentement, puis expira en trois temps. Maëlys l'imita. L'air de la clairière sembla s'épaissir. Les runes pâlirent, puis brillèrent, comme des braises qu'on souffle.

— Maintenant, marche, dit Orvan. Trois pas. Sans penser à tes pieds. Pense au silence entre les notes.

Maëlys se leva. Elle fit un pas. Rien. Deux pas. Un frisson. Trois pas… et la clairière bascula.

Ce ne fut pas une chute. Plutôt un glissement, comme si le monde se retournait doucement. Les arbres devinrent plus hauts, plus lointains. Les sons se firent minuscules. Maëlys eut l'impression d'être dans une salle immense où quelqu'un aurait éteint toutes les bougies.

Senda jurait quelque part, mais sa voix venait de loin, comme à travers une porte.

Une silhouette apparut devant Maëlys : un cheval sans chair, fait de brume et d'étoiles éteintes. Ses sabots ne touchaient pas le sol. Sur son encolure flottait une crinière de fumée.

— La Monture de Minuit, murmura Orvan, présent à côté d'elle comme si la clairière avait recollé ses morceaux. Elle n'emmène que ceux qui osent marcher dans l'invisible.

Maëlys sentit ses genoux trembler.

— Je ne sais pas monter.

— Elle se monte avec l'intention, dit Orvan. Et avec la Marche.

Senda les rejoignit, l'air furieux.

— Super. Une bête de nuit. Et moi qui espérais une soirée tranquille.

— Tu n'as jamais espéré ça, dit Maëlys.

— C'est vrai, admit Senda. Ça me va mal.

Orvan posa une main sur l'épaule de Maëlys.

— Pour apprendre, il faut aller là où la marche est née : au Val des Lanternes Renversées. Mais il est gardé par le Chevalier aux Bannières Déchirées.

— Un chevalier ? demanda Maëlys. Dans un endroit pareil ?

— Un ancien héros, dit Orvan. Brisé par les querelles. Il garde la marche comme on garde une blessure.

La Monture de Minuit baissa la tête vers Maëlys. Deux yeux sombres, profonds, sans colère, la regardèrent.

— D'accord, souffla Maëlys. J'irai. Et si je tombe…

— Je te rattrape, dit Senda.

Maëlys cligna des yeux.

— Tu viens ?

— Quelqu'un doit empêcher une ménestrelle de négocier avec un chevalier maudit en lui proposant un refrain.

Orvan sourit.

— Alors, en selle. Et souvenez-vous : la nuit n'est pas un ennemi. C'est un pays.

Chapitre 4 — Le Val des Lanternes Renversées

Ils traversèrent sans traverser. La Monture de Minuit glissait au-dessus des racines, au-dessus des ruisseaux, au-dessus des peurs. Maëlys n'avait pas l'impression de tenir : elle pensait “avance”, et la bête avançait. Elle pensait “doucement”, et le monde ralentissait.

Quand ils arrivèrent, le Val s'ouvrit comme un bol immense. Partout, des lanternes pendaient aux branches… mais à l'envers, la flamme pointée vers le sol. Elles éclairaient les pierres et les herbes d'une lueur étrange, comme si la lumière avait décidé de regarder en bas.

Au centre, une silhouette en armure attendait. L'acier était terni, rayé, couvert d'entailles. Sur son bouclier, on distinguait plusieurs emblèmes arrachés, superposés, comme des souvenirs qu'on refuse de jeter. Son casque n'avait pas de visière : on voyait un visage pâle, trop jeune pour autant de fatigue.

— Qui vient réclamer ce qui ne se donne pas ? demanda le chevalier. Sa voix sonnait comme une cloche fêlée.

Orvan s'avança, respectueux.

— Orvan, gardien des sentiers. Je viens avec Maëlys, ménestrelle. Elle veut apprendre la Marche nocturne.

Le chevalier eut un rire sans joie.

— Une ménestrelle ? Pour marcher dans la nuit ? Les chansons ne servent à rien quand les lames sortent.

Maëlys fit un pas, le cœur battant.

— Les lames sortent justement parce que les gens ont oublié d'écouter.

— Écouter ? répéta le chevalier. J'ai écouté les promesses. J'ai écouté les serments. J'ai écouté les cris. Ça suffit.

Senda posa sa main sur la poignée de son épée.

— On n'est pas là pour te convaincre avec des mots. Donne la marche, et on s'en va.

Le chevalier la fixa.

— Ah. La franchise. C'est rare. Tu me plais presque.

Il pointa son épée vers Maëlys.

— Si tu veux la Marche nocturne, tu devras la mériter. Ici, pas de leçons. Un défi.

Maëlys avala sa salive.

— Quel défi ?

— Traverser le Val sans renverser une seule lanterne, dit-il. Et sans faire trembler leur flamme. Une seule flamme qui vacille… et tu recommences.

— Ça a l'air… simple, dit Maëlys, même si sa voix n'y croyait pas.

Le chevalier inclina la tête.

— Les choses simples sont celles qui révèlent le plus vite qui tu es.

Orvan chuchota :

— N'oublie pas : silence entre les notes. Et ne regarde pas la flamme. Regarde l'ombre qu'elle dessine.

Maëlys s'avança. Les lanternes, suspendues à l'envers, formaient un couloir lumineux. Elle posa un pied. Puis l'autre. Elle respira lentement. Une lanterne tout près crépita, comme si elle se moquait.

— Ne tremble pas, murmura Maëlys, sans savoir si elle parlait à la flamme ou à elle-même.

Un pas. Deux pas. Le sol était inégal, couvert de racines. Son instinct criait : “Regarde tes pieds !” Mais Orvan avait dit : “Ne fixe pas.” Elle laissa ses yeux glisser, comme quand on lit une partition : on voit la mesure entière, pas une seule note.

Une rafale de vent passa. Plusieurs flammes frémirent. Maëlys sentit la panique monter, comme un tambour.

— Chut, fit-elle, et, sans s'en rendre compte, elle pinça une corde de sa harpe.

Une note très douce s'éleva, presque un souffle. Le vent sembla hésiter. La flamme la plus proche se stabilisa, comme si elle s'était accrochée au son.

Senda ouvrit de grands yeux.

— Tu joues maintenant ?!

— Je marche, répondit Maëlys entre ses dents. À ma manière.

Elle joua une suite de notes espacées, laissant du silence entre elles, comme des pas sur un chemin de neige. Les lanternes répondirent : leurs flammes cessèrent de trembler, calées sur le rythme. Même le vent ralentit, vexé d'être mis en mesure.

Maëlys avança, pas après pas, note après note. Le Val n'était plus un piège : c'était une salle de concert où la nuit écoutait.

Quand elle atteignit l'autre bout, aucune lanterne n'avait vacillé.

Le chevalier resta immobile un long moment, puis abaissa son épée.

— Tu as compris, dit-il, la voix plus basse. La Marche nocturne… ce n'est pas l'absence de bruit. C'est l'accord.

Il s'approcha, et, d'un geste, déchira un morceau de tissu accroché à son bouclier : un lambeau de bannière, couleur indéfinissable, comme si toutes les couleurs s'y étaient battues.

— Prends ceci. C'est le Sceau des Pas Perdus. Avec lui, la nuit te reconnaîtra.

Maëlys prit le lambeau. Il était léger, mais elle sentit son poids dans sa poitrine.

— Pourquoi le gardais-tu ? demanda-t-elle doucement.

Le chevalier détourna le regard vers les lanternes renversées.

— Parce que je croyais que si je donnais la marche, on la volerait pour tuer plus vite. Mais… tu as marché pour protéger une flamme. C'est rare, ça aussi.

Senda rengaina.

— Alors on a fini ?

— Non, dit Orvan. Maintenant, il faut rentrer. Et le duché n'attend pas. Les bannières ont déjà commencé à bouger.

Le chevalier les regarda partir, puis ajouta :

— Ménestrelle… si tu veux vraiment traverser les querelles, ne marche pas seulement dans la nuit. Marche dans les cœurs. C'est plus dangereux.

Maëlys serra le Sceau contre elle.

— Je sais, murmura-t-elle. Mais au moins, maintenant, j'ai appris où poser le pied.

Chapitre 5 — La marche au milieu des lames

Ils revinrent à Brumecier au matin gris. La ville n'avait pas dormi : des chariots bloquaient les rues, des soldats couraient, et les bannières claquaient comme des draps qu'on secoue avec colère.

— Trop tard, grogna Senda. Ils vont s'affronter sur la Grand-Place.

De fait, la place était devenue un cercle de fer. D'un côté, le Cerf noir. De l'autre, le Soleil rouge. Au milieu, une fontaine renversée, comme si même l'eau avait voulu fuir.

Un homme à la cape brodée de cerfs criait :

— Le duc a parlé ! La rive est à nous !

Un autre, au soleil sur la poitrine, répondit :

— Le duc n'est qu'un nom ! Le vrai pouvoir est dans nos épées !

Maëlys sentit son estomac se nouer. Elle pouvait presque entendre les futures douleurs, les pleurs, les maisons brûlées. Orvan posa une main sur son bras.

— C'est ici que ta marche devient utile, dit-il. Pas pour fuir. Pour passer.

— Passer où ? demanda Maëlys.

— Entre eux, dit Senda. Avant qu'ils frappent.

Maëlys secoua la tête.

— Ils vont me découper en morceaux de refrain.

— Pas si tu marches juste, dit Orvan. La Marche nocturne n'est pas seulement pour la forêt. C'est une manière d'être. De ne pas provoquer les monstres… même quand les monstres portent des bottes.

Maëlys inspira. Elle sentit le Sceau des Pas Perdus dans sa poche, comme une petite étoffe chaude. Elle s'avança.

Au premier pas, quelqu'un la bouscula.

— Dégage, fille !

Elle ne répondit pas. Elle se contenta de marcher, posant le pied comme sur le pont des Saules, comme dans le Val des Lanternes. Les cris autour d'elle devinrent un bruit lointain, comme une mer qu'on entend depuis une grotte.

Elle entra dans l'espace entre les deux camps. Plusieurs épées se tournèrent vers elle.

— Qui ose ? gronda un soldat du Cerf.

— Une ménestrelle, ricana un autre. Elle vient chanter nos funérailles ?

Maëlys leva sa harpe.

— J'ai une chanson, dit-elle, et elle n'appartient à aucune bannière.

Un silence surpris tomba, fragile. Quelqu'un toussa. Un autre cracha par terre.

— On s'en moque de tes chansons, dit le chef au Soleil. On veut la rive.

Maëlys hocha la tête.

— La rive. Toujours la rive. Vous vous battez pour un bout de terre… mais vous oubliez le pont. Vous oubliez ceux qui doivent passer. Les marchands. Les enfants. Les gens qui n'ont pas de bannière.

— Parle moins, chante, grogna un soldat.

Maëlys sourit, mais ses yeux étaient sérieux.

— Très bien.

Elle pinça une corde. Une note claire jaillit, puis une autre, puis un rythme de marche. Pas une marche militaire, non : une marche nocturne, faite de silences et de reprises. Elle jouait comme elle avait marché, et elle marchait comme elle jouait, avançant lentement vers la fontaine renversée.

À mesure que la musique montait, quelque chose changea. Les soldats cessèrent de bouger par réflexe. Leurs épaules se desserrèrent. Certains baissèrent légèrement leurs armes, sans comprendre pourquoi.

Orvan, en retrait, souffla à Senda :

— Elle a trouvé l'accord.

Senda répondit à peine :

— Qu'elle se dépêche, avant que quelqu'un se rappelle qu'il déteste l'autre.

Maëlys arriva près de la fontaine. Elle posa doucement la main sur la pierre froide, comme pour l'apaiser. Puis elle parla, sans crier, mais sa voix porta, comme si la place entière était devenue une salle attentive.

— Vous voulez la rive ? Prenez-la. Mais prenez-la avec un prix : pas du sang. Une promesse.

— Une promesse ? se moqua un chef.

Maëlys sortit le lambeau du Sceau des Pas Perdus. Il sembla absorber un peu de lumière, comme un morceau de nuit cousu dans le jour.

— Ceci est un pacte ancien, dit-elle. La Marche nocturne. Elle ne sert pas à tuer. Elle sert à passer. Si vous jurez, devant tous, de laisser un passage libre au pont des Saules, sans embuscade, sans taxe, sans piège… alors je vous donnerai la route sûre à travers Noircendre quand les patrouilles vous traquent. Une route que personne d'autre ne connaît.

Les regards s'aiguisèrent. L'intérêt se mêla à la méfiance.

— Et si on te force à parler ? demanda un soldat du Cerf.

Senda s'avança, sa main sur son épée.

— Alors vous essayez, et vous découvrez pourquoi je ne souris qu'après.

Maëlys lança un regard à Senda, moitié reconnaissant, moitié amusé.

— Et si vous me tuez, continua Maëlys, vous perdez la route. Et vous gagnez une chanson de vengeance. Croyez-moi, elles collent longtemps.

Un murmure parcourut les rangs. On échangea des regards. Un vieux sergent au Cerf dit, plus bas :

— Un passage libre… pour les enfants aussi ?

Maëlys acquiesça.

— Pour tout le monde. Sans bannière demandée.

Le chef au Soleil hésita, puis cracha dans sa main et la tendit, geste brut et ancien.

— D'accord. Un passage. Mais si tu mens…

— Je suis ménestrelle, pas menteuse, répondit Maëlys. Les menteurs oublient leur propre refrain.

Le chef du Cerf finit par tendre la main à son tour. Les deux mains se serrèrent, maladroitement, comme si la paix était un outil qu'on n'avait jamais utilisé.

Orvan souffla, soulagé.

— La marche a servi, dit-il.

Maëlys rangea le Sceau dans sa poche, et sa harpe contre elle. La place recommença à respirer. Les épées se baissèrent, l'une après l'autre, comme des drapeaux qu'on fatigue de brandir.

Senda s'approcha de Maëlys.

— Tu viens de faire ce que cent soldats n'arrivent pas à faire.

— J'ai juste joué une marche, répondit Maëlys, la voix tremblante maintenant que la tension lâchait. Et j'ai eu très peur.

— Ça ne se voyait pas, admit Senda.

— Si, sûrement. Mais la peur, quand on marche bien, elle fait moins de bruit.

Chapitre 6 — La chanson qui traverse

Le soir tomba sur Brumecier avec une douceur prudente, comme quelqu'un qui entre dans une maison après une dispute. Les bannières flottaient toujours, mais elles semblaient moins prêtes à mordre. Au pont des Saules, des soldats des deux camps avaient planté des piquets… non pas pour barrer, mais pour délimiter un passage. Un vrai. Libre.

Maëlys s'assit sur la rambarde, les pieds au-dessus de la rivière. L'eau roulait ses secrets, mais l'“œil” noir ne revint pas. Senda, adossée à un saule, surveillait par habitude. Orvan, lui, regardait le ciel, comme s'il lisait une partition invisible.

— Tu as appris, dit-il.

— J'ai surtout failli mourir de trac, répondit Maëlys. Et je crois que mon cœur a couru un marathon sans mes jambes.

Senda souffla, presque un rire.

— Ça, c'est ton héroïsme. Il court avant toi.

Maëlys les observa tous les deux.

— Orvan… pourquoi moi, vraiment ?

Orvan tourna vers elle son visage ridé.

— Parce que tu es modeste, et que tu n'as pas de bannière. Tu appartiens aux chemins. Et la Marche nocturne appartient à ceux qui ne veulent pas posséder.

Maëlys pinça une corde, très doucement. Le son s'étira, fin comme un fil.

— Et maintenant ? demanda-t-elle.

— Maintenant, tu marches, dit Orvan. La nuit viendra encore, les querelles aussi. Mais tu sais traverser sans réveiller la rage. Et tu peux enseigner… pas la marche entière, non. Seulement assez pour que les gens se rappellent qu'il existe un passage.

Senda s'approcha, et tendit à Maëlys un petit objet : un bouton de métal gravé d'une étoile.

— Je l'ai pris sur mon ancien manteau, dit-elle. Quand on se recroisera, si tu le portes, je saurai que tu as besoin d'aide.

Maëlys prit le bouton.

— Et si c'est toi qui as besoin ?

Senda haussa les épaules.

— Alors je viendrai te chercher. Et tu me devras une chanson. Une vraie. Pas un truc triste.

— Marché conclu, répondit Maëlys. Mais je préviens : mes chansons ont parfois des rimes qui piquent.

La nuit s'installa. Les saules frémirent. Le pont, cette fois, ne gémit pas. Maëlys se leva, posa le pied sur la première planche. Aucun bruit. Puis un deuxième pas. Puis un troisième. La Marche nocturne était là, en elle, comme un rythme appris par le cœur.

Au milieu du pont, elle s'arrêta et regarda la ville. Les torches dessinaient des points de feu, et les bannières, des ombres qui flottaient. Elle leva sa harpe et joua une marche douce, faite de silences, pour ceux qui n'avaient pas de blason, pour ceux qui avaient peur, pour ceux qui apprenaient à se parler sans crier.

Et la rivière, en dessous, roula plus tranquillement, comme si elle aussi, pour une nuit au moins, acceptait de laisser passer.

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Le quizz : as-tu bien compris l'histoire ?

Pagaille
Grande désordre, où les choses sont mélangées et confuses.
étendards
Grandes pièces de tissu, comme des drapeaux portés par des groupes.
Rapiécé
Réparé avec des pièces de tissu pour boucher un trou.
Ménestrelle
Musicienne qui chante et joue des chansons dans les villages.
écusson
Petit morceau de tissu ou métal qui montre une appartenance ou un blason.
Crépuscule
Période entre le jour et la nuit, quand la lumière diminue.
Patrouilles
Groupes de personnes qui surveillent un endroit pour garder la sécurité.
Runes
Signes anciens gravés sur la pierre, comme des lettres mystérieuses.
Clairière
Espace ouvert dans une forêt, où il y a de l'herbe et de la lumière.
Fausse note
Son de musique qui n'est pas correct avec les autres sons.
Pacte
Accord sérieux entre des personnes, souvent pour protéger ou partager.
Embuscade
Attaque préparée où des gens se cachent pour surprendre l'ennemi.

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