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Heroic Fantasy 11 à 12 ans Lecture 30 min.

La scribe et la porte des étoiles tombées

Constanthardi, scribe des étoiles tombées, découvre une météore portant un nom incomplet et part avec un chevalier et un gardien pour déchiffrer les signes célestes et protéger leur monde des créatures sans nom.

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Constanthardi, femme scribe concentrée et déterminée, robe grise à capuche, carnet en bandoulière, tient une météore bleue scintillante devant une énorme arche d'ardoise noire (la Porte de Hal) aux fissures runiques rougeoyantes; elle est au centre, droite, bouche entrouverte, lumière bleue pulsant autour de sa main. Sir Dérion, homme d'une trentaine d'années en armure cabossée et épée courte, est en avant à gauche, inquiet et protecteur. Aeldrin, personnage ancien et majestueux en grand manteau gris aux yeux d'aurore, pose une main sur la pierre à droite, visage grave et fatigué. Une brume blanche tourbillonne autour d'eux et de petites silhouettes vaporeuses (les Sans-Noms) se dissolvent sous la lumière; ambiance dramatique mais accessible, contrastes bleus électriques, rouges profonds et tons gris/noirs, style cartoon années 90, composition centrée sur Constanthardi et l'arche avec éclairage dramatique et émotions lisibles. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — L'observatoire des étoiles tombées

Le vent du haut-plateau passait en longues rafales entre les dômes de cuivre, comme s'il voulait lui aussi lire quelque chose dans le ciel. Constanthardi releva le col de sa cape, une plume coincée derrière l'oreille, et fit glisser la lourde porte de l'observatoire. L'odeur familière l'accueillit : cire chaude, encre noire, métal froid… et cette poussière fine, scintillante, qui venait des étoiles tombées.

Sur la grande table, des fragments de météore reposaient dans des cuvettes de verre. Certains étaient lisses comme des galets, d'autres griffés de veines argentées. Elle les connaissait presque tous, comme on connaît des visages. Mais ce soir, ce n'étaient pas les pierres qu'elle voulait comprendre.

Elle leva les yeux vers la coupole ouverte. La nuit était claire, piquée de constellations. Au milieu, une traîne lumineuse, mince et obstinée, rayait l'obscurité.

— Encore une… murmura-t-elle.

Elle posa sa main sur le pupitre de bois où s'empilaient des carnets. Des pages entières de signes, de schémas et de mots rares : les noms vrais. Constanthardi était scribe. Pas scribe de château, à recopier des listes de taxes ou des lettres d'amour mal orthographiées. Non : elle gardait les mots qui touchent au monde. Les noms qui, prononcés juste, peuvent calmer un feu, faire taire une porte qui grince… ou rappeler une étoile à sa trajectoire.

Mais les étoiles, elles, résistaient.

— Apprendre à lire les étoiles… répéta-t-elle en soufflant, comme si la phrase était un serment.

Une voix vint du couloir, essoufflée et impatiente.

— Maîtresse Constanthardi ! Vous êtes là ? On vous cherche !

C'était Jorven, l'apprenti gardien, douze ans et déjà persuadé que ses jambes étaient faites pour courir. Il apparut, les joues rouges.

— Qu'y a-t-il ? demanda Constanthardi.

— Une lumière… en bas, près de la lande des cratères. Et… et un bruit comme une cloche qui se casse. Le guetteur dit que c'est une chute. Une grosse.

Constanthardi sentit son cœur se serrer, non de peur, mais de cette excitation grave qui précède les grandes choses.

— Prends la lanterne. Et le bâton ferré, au cas où. On descend.

Jorven cligna des yeux.

— Maintenant ?

— Les étoiles tombées n'attendent pas qu'on finisse son thé.

Elle saisit un sac de cuir, y glissa un couteau de scribe, un petit marteau, et surtout un rouleau scellé : la liste des noms vrais connus, qu'elle ne quittait jamais. Puis elle referma la coupole. Là-haut, le ciel semblait se pencher, curieux.

Dans l'escalier en colimaçon, Jorven tenta de plaisanter pour chasser sa nervosité.

— Si c'est une étoile qui chante, vous la faites taire avec un nom vrai, et moi je… je l'applaudis ?

— Si elle chante, répondit Constanthardi, tu applaudiras de très loin.

Ils sortirent. La nuit les avala, vaste et froide. Mais devant, au-delà des pierres dressées de la lande, une lueur bleutée respirait comme un animal endormi.

Chapitre 2 — La pierre qui murmure

La lande des cratères était un champ de cicatrices. Chaque trou était une histoire. Certains étaient si anciens qu'ils avaient déjà des buissons au fond. D'autres fumaient encore, comme si la terre gardait la mémoire de la brûlure.

Constanthardi et Jorven avancèrent en silence, leurs pas crissant sur le gravier. Plus ils approchaient, plus l'air vibrait d'un bourdonnement léger, semblable à une corde pincée.

— Ça me chatouille les dents, chuchota Jorven.

— Ne serre pas la mâchoire, conseilla Constanthardi. Les vieilles pierres aiment qu'on reste souple.

Au bord d'un cratère récent, la lumière était si vive qu'elle dessinait leurs ombres en bleu sur la roche. Au centre, une masse sombre reposait, fumante, entourée d'éclats scintillants.

Constanthardi descendit prudemment, glissant un peu sur le sable chaud. Jorven la suivit, sa lanterne paraissant ridicule face à la lueur de l'étoile.

La météore n'était pas ronde. Elle avait la forme d'un poing fermé, et sur sa surface couraient des caractères minuscules, comme des écritures gravées par des ongles de lumière.

Constanthardi se pencha. Les signes… ce n'étaient pas ceux des hommes. Pas ceux des elfes non plus, ni les runes des nains. C'était autre chose : une écriture du ciel.

— Vous… vous pouvez la lire ? demanda Jorven, tout petit d'un coup.

Constanthardi eut un sourire bref.

— Je peux essayer. Mais lire n'est pas seulement reconnaître des lettres. C'est accepter qu'un texte te change.

Elle sortit de son sac une pince de métal et toucha l'étoile. Un frisson lui remonta le bras. Dans sa tête, une syllabe s'alluma, claire comme une note.

« Ael… »

Elle recula, surprise.

— Qu'est-ce que c'est ? demanda Jorven.

Constanthardi inspira. Le bourdonnement de l'air semblait s'accorder à son souffle.

— Un nom. Un début de nom vrai. Mais pas complet.

Elle posa l'oreille près de la pierre. Un murmure sortait d'elle, si faible qu'on aurait pu le confondre avec le vent. Pourtant, c'était bien une voix, hachée, comme si elle parlait à travers une porte fermée.

« …drin… »

Constanthardi se redressa, le regard soudain lointain.

— Aeldrin, souffla-t-elle.

À peine le mot prononcé, la lumière bleue pulsa. Les signes sur la météore brillèrent, et une image jaillit dans l'air au-dessus du cratère : une carte d'étoiles, mais pas celle qu'elle connaissait. Les constellations étaient déplacées, comme si le ciel avait été remanié.

Et au centre de cette carte, un point rouge battait comme un cœur.

Jorven recula.

— C'est… c'est une menace ?

Constanthardi sentit la gravité de la chose, comme un poids posé sur ses épaules.

— Ou un appel. Aeldrin… Ce nom ne devrait pas être ici. C'est un nom de frontière.

— Frontière entre quoi et quoi ?

Constanthardi fixait le point rouge.

— Entre notre monde… et ce qui essaye d'y entrer quand les étoiles se trompent de chemin.

Le bourdonnement s'intensifia, puis s'arrêta net. La lumière bleue se rétracta, et la météore devint froide, presque ordinaire.

Un silence lourd tomba.

— On fait quoi ? demanda Jorven, la voix un peu cassée.

Constanthardi prit la pierre avec sa pince, la glissa dans un étui de cuir doublé de laine et de sel.

— On remonte. Et on alerte le conseil de l'observatoire. Cette nuit, les étoiles ont écrit une phrase, Jorven… et je n'aime pas le verbe.

Ils remontèrent du cratère. En haut, l'horizon était noir. Pourtant, Constanthardi eut l'impression que quelque chose, très loin, répondait au nom qu'elle venait de dire.

Chapitre 3 — Le serment et la route

Dans la salle circulaire de l'observatoire, les anciens se tenaient comme des statues, leurs manteaux brodés de constellations. Des globes de verre pendaient, remplis de poussière d'étoile, et projetaient des lueurs pâles sur les visages.

Constanthardi posa l'étui sur la table. Les regards suivirent le mouvement comme s'il s'agissait d'une lame nue.

— Une chute récente, dit-elle. Avec une écriture céleste. Et un nom.

L'Ancien Marveth, qui avait des sourcils si épais qu'on aurait pu y cacher une souris, se pencha.

— Quel nom ?

Constanthardi hésita. Les noms vrais ne se lâchent pas comme des pierres dans un puits.

— Aeldrin.

Un frisson parcourut l'assemblée. L'Ancienne Selya, au visage ridé comme une pomme oubliée, murmura :

— On n'a pas prononcé ce nom depuis la Guerre des Pluies Noires.

Jorven, resté près de la porte, avala sa salive avec un bruit comique. Personne ne rit.

Marveth tapota la table.

— Aeldrin est le Gardien des Lisières. Le sceau qui maintient fermées certaines routes… Pourquoi une étoile le porte-t-elle ?

Constanthardi déplia rapidement son carnet et dessina la carte lumineuse qu'elle avait vue, puis le point rouge.

— Ceci s'est montré au-dessus du cratère. Je pense… que le ciel nous indique un endroit.

Selya plissa les yeux.

— Le point rouge… On dirait les Monts d'Ardoise, au nord-est.

— Là où la brume ne se lève jamais, ajouta quelqu'un.

Marveth se redressa, plus raide encore.

— Là où dort la Porte de Hal, dit-il d'une voix sourde. Une ancienne entrée, scellée par des noms et des serments. Si le sceau faiblit…

Constanthardi sentit son objectif brûler plus fort : apprendre à lire les étoiles. Pas seulement pour le plaisir de comprendre, mais parce que le monde en dépendait.

— L'étoile tombée m'a donné un mot, dit-elle. Mais pas la phrase entière. Je dois aller là-bas. Je dois voir ce que le ciel tente de dire.

Marveth secoua la tête.

— Une scribe n'est pas une guerrière.

— Une scribe est une personne qui sait ce que les autres ignorent, répliqua Constanthardi. Et parfois, savoir est une arme.

Un murmure d'approbation traversa la salle, mêlé à de l'inquiétude.

Selya posa sa main sur l'étui de cuir sans l'ouvrir.

— Tu ne partiras pas seule. Les routes des Monts d'Ardoise avalent les voyageurs. Il te faut une escorte.

Marveth souffla.

— J'ai quelqu'un. Un chevalier errant qui a demandé abri hier. Il a une épée et une fierté assez grande pour servir de bouclier.

— Parfait, dit Constanthardi. J'apporterai les mots.

Jorven fit un pas en avant, trop vite.

— Et moi ?

Constanthardi le fixa. Dans ses yeux, il y avait cette audace douloureuse des enfants qui veulent prouver qu'ils ne sont plus des enfants.

— Tu restes ici, dit-elle doucement.

— Mais—

— Jorven. Si la nuit devient dangereuse, quelqu'un devra garder l'observatoire. Et surtout… quelqu'un devra continuer à lever les yeux quand moi, je serai occupée à regarder le sol.

Il ouvrit la bouche, puis la referma, vexé et fier à la fois.

Plus tard, dans la cour, Constanthardi rencontra le chevalier. Il s'appelait Sir Dérion, portait une armure cabossée et un sourire facile, comme une poignée de main.

— On m'a dit que vous cherchiez une promenade dans la brume, dit-il.

— Une promenade qui pourrait décider si notre monde reste fermé ou non, répondit Constanthardi.

— Ah. Une petite promenade, donc.

Elle ne put s'empêcher de sourire. L'humour, même mince, était une torche dans le noir.

À l'aube, ils partirent. La montagne au loin ressemblait à une dent cassée. Dans la sacoche de Constanthardi, la météore semblait peser plus lourd que le métal.

Avant de franchir le dernier portail de pierre, elle se retourna. Jorven était sur le mur, tout petit, agitant un bras.

Constanthardi posa la main sur sa poitrine, comme on prend un serment.

— Je reviendrai, murmura-t-elle. Avec la phrase entière.

Chapitre 4 — La brume des Monts d'Ardoise

Plus ils avançaient vers le nord-est, plus le monde devenait gris. La brume s'insinuait entre les arbres, collait aux pierres, avalait les couleurs. Même les oiseaux semblaient y perdre leur voix.

Sir Dérion marchait devant, l'épée au côté, son pas sûr malgré les chemins glissants.

— J'ai combattu des bandits, dit-il pour rompre le silence, et même un troll, une fois. Mais de la brume… ça, c'est fourbe. On ne peut pas la frapper.

— On peut la lire, répondit Constanthardi.

— Vous lisez tout, vous.

— C'est mon défaut. Et ma chance.

Ils atteignirent une gorge étroite. Les parois d'ardoise s'élevaient comme des pages noires, couvertes de stries. Constanthardi y vit des formes qui ressemblaient à des lettres, mais elles glissaient dès qu'elle essayait de les fixer.

La brume se densifia. Une fraîcheur humide mordit leurs doigts.

Soudain, un bruit de pas résonna derrière eux. Dérion se retourna, l'épée à moitié sortie.

— Qui va là ?

Personne ne répondit. Pourtant, les pas continuèrent, plus proches, comme s'ils copiaient les leurs.

Constanthardi fouilla dans sa mémoire. Les anciens textes parlaient des Échos de Brume : des choses qui imitent pour attirer.

— Ne réponds pas, chuchota-t-elle. Et ne dis pas ton nom.

— Mon nom ? Pourquoi ?

— Parce qu'ici, les noms sont des portes. Et certaines créatures n'attendent qu'une poignée.

Les pas se rapprochèrent encore. Puis une voix, à peine plus qu'un souffle, glissa près de leurs oreilles :

— Dérion…

Le chevalier blêmit.

— Je ne l'ai pas dit.

— Justement, répondit Constanthardi. Ça signifie qu'ils l'ont déjà.

Elle ouvrit son rouleau des noms vrais, mais s'arrêta. Les noms vrais sont puissants, mais dangereux : mal utilisés, ils se retournent comme un couteau.

Alors elle fit autre chose : elle posa ses doigts sur l'ardoise de la paroi et ferma les yeux. Elle imagina les étoiles au-dessus, même si on ne les voyait pas. Elle se força à se souvenir de leurs positions, de leurs lenteurs, de leurs retours. Lire les étoiles… c'était aussi les entendre, dans sa tête.

Elle murmura un mot simple, pas un nom vrai, mais un mot d'ancienne langue qui signifiait : « Je vois ».

— Véra.

La brume autour d'eux se fendit, comme un rideau tiré. Pas longtemps, juste assez pour révéler une silhouette derrière eux : une forme humaine, mais sans visage, faite de vapeur et de poussière.

Dérion, sans attendre, donna un coup d'épée. La lame traversa la forme, qui se dispersa… puis se recomposa plus loin, et se mit à rire d'un rire mouillé.

Constanthardi sentit la colère monter, chaude et claire.

— Tu n'as pas de nom, dit-elle à la chose. Tu n'as que des vols.

La créature avança, et la brume se referma comme une main.

Constanthardi prit l'étui de l'étoile tombée. Elle ne savait pas si c'était prudent, mais elle savait que la nuit avait envoyé ce fragment pour une raison. Elle l'ouvrit, exposant la météore à l'air.

Les signes brillèrent. Le bourdonnement revint.

La créature recula, comme brûlée.

Constanthardi prononça, d'une voix ferme :

— Aeldrin.

La brume trembla. La forme sans visage se déchira, comme si le nom l'avait frappée au cœur, puis se dissipa dans un sifflement.

Le silence retomba. Dérion rangea son épée, l'air à la fois admiratif et vexé.

— Donc… vous avez une pierre qui effraie les monstres, dit-il. Pratique.

— Ce n'est pas la pierre, répondit Constanthardi. C'est le nom. Et ce qu'il garde.

Ils reprirent la marche. Mais plus loin, la gorge s'élargit, et au milieu de la brume apparut une arche gigantesque, à moitié enterrée, gravée de runes anciennes : la Porte de Hal.

Devant, des silhouettes en armure se tenaient immobiles. Leurs casques étaient fermés, leurs lances pointées vers le sol, comme des sentinelles oubliées.

Dérion s'arrêta.

— Elles ne respirent pas, souffla-t-il.

Constanthardi sentit la peur, mais aussi une étrange compassion. Les sentinelles n'étaient pas des ennemis. Elles étaient un dernier verrou.

Et le ciel, quelque part au-dessus, attendait qu'elle sache le lire jusqu'au bout.

Chapitre 5 — La Porte de Hal

Ils s'avancèrent. Les sentinelles ne bougèrent pas. Pourtant, à mesure que Constanthardi approchait, une pression monta dans l'air, comme si la Porte retenait un souffle depuis des siècles.

Les runes sur l'arche étaient si profondes qu'on pouvait y cacher une phalange. Constanthardi les effleura : elles étaient froides, mais vivantes.

— Ce n'est pas du simple verrouillage, murmura-t-elle. C'est un serment gravé.

Dérion s'éclaircit la gorge.

— Les serments, j'en ai déjà fait. Souvent, on les regrette après.

Constanthardi sourit malgré elle.

— Ceux-ci ne s'oublient pas.

Au centre de la Porte, une fente fine courait du haut jusqu'au sol, comme une cicatrice. Et dans cette cicatrice, un faible rougeoiement pulsait : le point rouge de la carte, devenu réel.

Soudain, les sentinelles levèrent leurs lances d'un même mouvement. Un bruit métallique sec claqua dans la brume.

Une voix sortit de nulle part, profonde et rauque, comme si la pierre parlait.

— Donnez le mot.

Dérion se plaça devant Constanthardi.

— Si c'est un mot de passe, je peux improviser, dit-il à mi-voix. Je suis excellent en improvisation.

— Non, dit Constanthardi. Ici, improviser, c'est inviter le désastre.

Elle leva la tête, s'adressant à la Porte.

— Je suis Constanthardi, scribe des étoiles tombées. Je cherche à lire ce que le ciel a écrit.

— Donnez le mot, répéta la voix.

Constanthardi sortit la météore. Elle la tint devant la fente rouge. Les signes brillèrent, mais restèrent incomplets, comme une phrase dont il manque le sujet.

Elle ferma les yeux. Les constellations… elle devait les sentir. Elle se remémora les nuits à l'observatoire : les veilles, l'encre qui sèche, la coupole ouverte, le froid qui pique le nez. Les étoiles ne sont pas juste des points. Elles sont des lettres. Et leurs mouvements, une grammaire.

Alors elle comprit : la météore n'était pas un message complet. C'était une syllabe. Le reste se trouvait dans le ciel lui-même, dans la manière dont les étoiles s'étaient déplacées pour lui montrer ce point rouge.

Elle murmura les positions comme on récite une litanie, puis un mot naquit, assemblé de lumière et de mémoire :

— Aeldrin… Vaelor.

Dérion tourna la tête.

— Ça veut dire quoi ?

« Gardien, réveille-toi », dit Constanthardi. Et je n'aime pas devoir le dire.

La fente rouge s'élargit soudain. Un gémissement profond monta, comme un arbre qu'on plie trop fort. Les runes s'illuminèrent, puis certaines s'éteignirent, une à une, comme des bougies soufflées.

Les sentinelles reculèrent, leurs lances tremblant.

La Porte s'ouvrit.

Derrière, il n'y avait pas une salle, ni un tunnel. Il y avait une nuit différente. Une obscurité qui n'était pas celle du monde, mais une absence de monde. Et dans cette absence, des formes bougeaient, lentes, affamées, comme des pensées mauvaises.

Dérion serra les dents.

— Je préférerais les bandits.

Une voix claire, enfin, jaillit du seuil : un timbre d'homme, mais chargé de fatigue ancienne.

— Qui prononce mon nom ?

Une silhouette se dessina. Un être grand, drapé de gris, avec des yeux qui semblaient contenir des aurores. Il posa une main sur la pierre, et la Porte vibra.

Constanthardi s'inclina, plus par respect que par peur.

— Aeldrin. Le ciel nous a envoyés. Le sceau faiblit.

Aeldrin la regarda longuement. Puis il eut un sourire triste.

— Le ciel… il tombe souvent en morceaux, ces temps-ci.

Il se tourna vers l'ouverture, et son visage se durcit.

— Les Sans-Noms remuent derrière la Lisière. Ils n'ont pas de forme propre, alors ils volent celles des autres. Ils veulent entrer pour se donner des noms… et donc, un pouvoir.

Constanthardi sentit sa gorge se serrer. Si ces êtres obtenaient des noms, ils pourraient tordre le monde.

— Comment renforcer le sceau ? demanda-t-elle.

Aeldrin posa ses doigts sur les runes éteintes.

— Il manque un mot. Un nom vrai, inscrit au ciel, pas sur la pierre. Un nom que seule une scribe qui apprend à lire les étoiles peut retrouver.

Dérion lança, à voix basse :

— Donc… c'est à vous.

Constanthardi hocha la tête, mais son courage vacilla un instant, comme une flamme dans le vent.

— Où le trouver ?

Aeldrin leva la main, et le plafond de brume au-dessus d'eux se déchira. Pendant une seconde, ils virent les étoiles… mais elles semblaient décalées, comme si quelqu'un avait déplacé les lettres d'un grand livre.

— Là, dit Aeldrin. Dans la constellation du Lys Brisé. Quelqu'un l'a altérée. Tu dois la lire correctement, et prononcer le nom manquant. Vite. Avant que les Sans-Noms ne passent.

Le rougeoiement de la fente palpita plus fort. Un souffle froid sortit de l'ouverture, portant des chuchotements qui ressemblaient à des promesses.

Constanthardi prit une grande inspiration.

— Alors je lirai, dit-elle. Même si le texte me change.

Chapitre 6 — La bataille des noms

Ils se placèrent en cercle devant la Porte : Dérion, épée nue ; Aeldrin, paume sur la pierre ; Constanthardi, debout au centre, ses carnets serrés contre elle comme un bouclier de papier.

La brume se tordit. Des silhouettes glissèrent hors de l'ouverture : des formes vagues, tantôt humaines, tantôt animales, jamais stables. Elles avançaient en silence, mais leurs chuchotements rampaient jusqu'aux oreilles.

— Donne-moi ton nom… juste un petit… murmura quelque chose, avec la voix de Jorven.

Constanthardi eut un sursaut. Puis elle comprit : ils copiaient les sons qui la touchaient.

Dérion frappa le premier Sans-Nom. L'épée le coupa, mais la créature se recolla, comme de la fumée têtue.

— Ça ne meurt pas ! cria-t-il.

Aeldrin étendit la main. Un fil de lumière grise jaillit, attachant la créature à la pierre. Elle se débattit, puis se dissipa.

— Elles se détruisent si on les empêche de voler, dit Aeldrin. Si elles n'ont pas de nom, elles n'ont pas de prise.

Constanthardi leva les yeux vers le ciel déchiré. La constellation du Lys Brisé était là, mais bancale : une étoile avait été déplacée, et l'ensemble dessinait un symbole étrange, presque moqueur.

Elle ferma les yeux à demi et se mit à compter, à comparer avec ses cartes intérieures. Les étoiles étaient un alphabet. La position était la ponctuation. Les mouvements, la musique.

Le vent siffla. Un Sans-Nom se jeta vers elle. Dérion l'arrêta, recevant un coup qui fit vibrer son armure.

— Lisez ! hurla-t-il. Je fais de mon mieux pour ne pas mourir de manière ridicule !

— Mourir de manière ridicule est un talent très répandu, répliqua Constanthardi, la voix tendue.

Aeldrin la regarda, et dans son regard il y avait une confiance pesante : le genre de confiance qu'on pose sur quelqu'un parce qu'on n'a pas d'autre choix.

Constanthardi rouvrit les yeux. Elle fixa la constellation. Elle sentit, soudain, que les étoiles n'étaient pas seulement à lire : elles étaient à écouter. Leur lumière venait du passé, mais leur arrangement parlait au présent.

Elle comprit l'erreur. L'étoile déplacée était comme une lettre volée. Le Lys Brisé devait former un nom : celui qui manquait au sceau.

Elle murmura des syllabes, testant leur goût sur sa langue. Certaines sonnaient faux, comme une porte qu'on force. D'autres vibraient juste, comme une corde accordée.

Un Sans-Nom s'approcha, rampant, chuchotant avec une voix douce, presque maternelle :

— Constanthardi… donne-moi ce que tu sais…

Elle sentit une brûlure de colère.

— Tu ne sais même pas ce que tu demandes, cracha-t-elle. Tu veux un nom, mais tu ne veux pas l'histoire qui va avec.

Elle leva la main, non pour frapper, mais pour écrire dans l'air, du bout des doigts, comme avec une plume invisible. Les étoiles au-dessus semblaient répondre, leur lumière se tendant vers elle.

Le nom se forma dans sa bouche, clair et grave :

— Vaelorys.

Aeldrin sursauta.

— Le Nom-Clou…

Constanthardi le prononça plus fort, avec la justesse d'une lecture enfin comprise :

— VAELORYS !

La pierre de la Porte trembla. Les runes éteintes se rallumèrent d'un coup, comme si une veine de feu les traversait. Une onde de lumière traversa le cercle. Les Sans-Noms hurlèrent sans voix, déchirés par une force qui ne les blessait pas : elle les refusait.

Dérion, ébloui, recula en jurant.

— Par tous les saints… c'était beau. Et terrifiant.

La fente rouge se referma, lentement, comme une paupière. Le souffle froid disparut. La brume se calma.

Aeldrin posa sa main sur le cœur, comme si lui-même se souvenait d'être vivant.

— Le sceau tient, dit-il. Grâce à toi, scribe.

Constanthardi sentit ses jambes trembler. Lire le ciel avait été comme boire une eau trop claire : on en ressort changé. Mais elle se sentit aussi plus solide, comme si une partie d'elle s'était enfin emboîtée.

— Je n'ai pas fait que lire, dit-elle. J'ai compris.

Dérion rengaina son épée, puis grimaça en regardant une bosse sur son plastron.

— Et moi, j'ai appris que les brumes ont de l'humour. Un très mauvais humour.

Aeldrin rit, brièvement, et ce rire fit vibrer l'air comme une cloche chaude.

— Retournez à votre observatoire. Gardez les yeux ouverts. Les étoiles ne mentent pas… mais elles demandent des lecteurs.

Constanthardi serra l'étui de la météore.

— Je continuerai, promit-elle. Je veux savoir ce qu'elles écrivent avant qu'elles aient besoin de tomber pour le dire.

Chapitre 7 — Le ciel relu

Le voyage de retour fut plus léger, comme si la route elle-même avait perdu un poids. La brume reculait par endroits, laissant apparaître des brins d'herbe, des rochers, même une fleur obstinée, violette, poussée au bord d'un ruisseau.

— On dirait que le monde respire mieux, constata Dérion.

Constanthardi hocha la tête.

— Les noms tiennent les choses en place. Quand un nom manque, tout glisse.

Ils arrivèrent à l'observatoire au crépuscule. Les dômes de cuivre reflétaient la dernière lumière, et, dans la cour, Jorven attendait, les bras croisés comme s'il avait essayé d'être une statue pendant des heures.

Quand il vit Constanthardi, son visage s'illumina malgré lui.

— Vous êtes revenue.

— J'avais dit que je reviendrais, répondit-elle.

— Et… la phrase entière ?

Constanthardi posa sa main sur la tête de l'enfant, geste rare et simple.

— J'ai trouvé un mot. Un mot qui tient une porte fermée.

Jorven ouvrit de grands yeux.

— Un mot qui ferme une porte ? J'en connais plein, moi. « Non », par exemple.

Dérion éclata de rire.

— Excellent mot, celui-là. Très puissant.

Constanthardi sourit, puis leva les yeux vers le ciel. La coupole était ouverte. Les étoiles, cette nuit-là, paraissaient à leur place, comme si elles acceptaient enfin d'être lues.

Dans la salle des cartes, elle s'assit à son pupitre. Elle prit une plume et écrivit, soigneusement, le nom qu'elle avait découvert : VAELORYS. Puis elle ajouta une note, plus importante encore : la manière dont elle l'avait lu, la sensation, le rythme, l'écoute.

Car elle comprenait désormais que lire les étoiles n'était pas une chasse aux secrets. C'était une conversation.

Jorven, derrière elle, chuchota :

— Est-ce que les étoiles… nous regardent aussi ?

Constanthardi réfléchit. Elle entendait encore le bourdonnement de la météore, la brume qui imite, la voix d'Aeldrin.

— Peut-être, dit-elle. Mais si elles nous regardent, j'espère qu'elles voient ceci : qu'on essaie. Qu'on ne détourne pas les yeux.

Elle se leva et, d'une voix claire, prononça un nom vrai plus ancien, plus doux, destiné à l'observatoire lui-même : un nom de veille. Les globes de poussière d'étoile brillèrent un peu plus.

Dehors, le vent se calma, comme s'il écoutait.

Constanthardi monta jusqu'à la coupole. Dérion, adossé à une colonne, semblait enfin se détendre.

— Vous allez recommencer à les lire ? demanda-t-il.

— Chaque nuit, répondit-elle. Les étoiles écrivent lentement, mais elles écrivent sans cesse. Et moi… j'apprends leur langue.

Elle leva la main vers le ciel, non pour saisir, mais pour saluer. Là-haut, une étoile filante traversa l'obscurité, fine et rapide, sans tomber. Comme un clin d'œil.

Constanthardi se sentit traversée d'une chaleur tranquille.

La Porte de Hal était scellée. Les Sans-Noms repoussés. Et dans l'observatoire des étoiles tombées, une scribe continuait, patiemment, héroïquement, à lire ce que la nuit confiait au monde.

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Observatoire
Bâtiment où l'on regarde le ciel et étudie les étoiles.
Coupole
Toit en forme de demi-sphère qui s'ouvre pour voir le ciel.
Météore
Fragment de roche venu de l'espace qui tombe sur la Terre.
Constellations
Groupes d'étoiles qui forment des dessins dans le ciel.
Runes
Signes gravés sur la pierre, souvent anciens et mystérieux.
Serment
Promesse forte et solennelle que l'on fait devant les autres.
Brume
Nuage bas et fin qui rend l'air humide et la vue trouble.
Cicatrices
Marques laissées sur la terre ou la peau après une blessure.
Bourdonnement
Petit bruit continu et profond, comme celui d'une corde qui vibre.
étui
Petit contenant qui protège un objet, souvent en cuir ou en tissu.
Poussière
Petits grains très fins qui recouvrent les choses, souvent légers.
Murmure
Parole dite très bas, à voix calme et douce, presque un souffle.

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À lire ensuite dans Heroic Fantasy (Médiéval-Fantastique) pour 11 à 12 ans

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