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Heroic Fantasy 11 à 12 ans Lecture 25 min.

Le miroir d’obsidienne et le frère perdu du désert

Un jeune homme Sans-Nom, aidé d’un esprit malicieux, traverse un désert peuplé d’esprits et d’épreuves pour retrouver son frère disparu en cherchant le mystérieux Miroir d’Obsidienne.

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Ysarn, visage buriné par le désert, cheveux bruns sales, cape sableuse déchirée, tient la Lame-reflet noire levée vers un grand miroir d'obsidienne qui se reconstitue; au premier plan, posture courageuse et soufflée par l'effort. Edrin, jeune homme d'environ 18 ans au visage pâle couvert de sable et aux yeux clairs éblouis, est assis ou agenouillé près du trône craquelé en verre noir, la main sur le disque d'obsidienne, expression de surprise et de retrouvailles. Un petit esprit espiègle nommé Silex, créature ronde de la taille d'une pomme à corps ambre translucide et oreilles pointues, flotte près des bottes d'Ysarn en secouant une fiole qui laisse échapper des étincelles dorées. La scène se déroule dans une salle de forteresse en ruine aux pierres sombres fissurées et dalles ensablées, fragments d'obsidienne flottant sous un ciel de tempête orangé visible par un toit effondré; moment dramatique et lumineux où l'épée frappe l'obsidienne pour libérer des souvenirs — éclats noirs voletant comme des plumes cassées et nuées de sable tourbillonnantes, émotions fortes sur les visages, composition centrée sur le miroir et les deux frères réunis. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1 — Le désert qui se souvient

Le vent du désert avait une façon bien à lui de parler : il sifflait comme une flûte cassée, puis se taisait d'un coup, comme s'il avait peur d'être entendu. Sous ce ciel sans pitié, les dunes semblaient des vagues figées, et chaque grain de sable gardait un secret.

Ysarn avançait, capuche rabattue, épée au dos. Il n'avait pas l'allure d'un prince ni d'un saint : un jeune homme aux yeux sombres, au sourire rare, au pas sûr. Pourtant, dans les caravansérails, on murmurait son nom comme on murmure une légende.

À sa ceinture pendait un talisman en cuivre, gravé d'un soleil. Ce n'était pas une parure : c'était une promesse. Celle de retrouver l'artefact disparu, le Miroir d'Obsidienne, capable, disait-on, de révéler ce qu'on a perdu… ou ce qu'on se cache à soi-même.

— Tu pourrais choisir une quête plus confortable, lâcha une voix rauque.

Le sable, devant Ysarn, se souleva et prit la forme d'un petit vieillard translucide, barbe de poussière, yeux d'étincelles. Un esprit oublié, comme il y en avait des centaines dans ce désert infini. Certains pleuraient, d'autres menaçaient. Celui-ci avait surtout l'air de râler.

— Confortable ? répondit Ysarn. Je cherche un miroir qui se cache depuis cent ans. On ne vend pas ça avec une tisane.

— Tu es franc. C'est dangereux, dans le désert.

Ysarn haussa les épaules.

— Je préfère être dangereux que perdu.

L'esprit tourna autour de lui comme une feuille dans un courant d'air.

— Le Miroir d'Obsidienne a été brisé, murmura-t-il. Pas en morceaux… en chemins. Si tu le veux, marche vers la Tour du Sel. Là-bas, les esprits n'osent pas mentir. Ils n'osent pas non plus dire la vérité, ce qui est très pratique pour eux.

— Merci pour l'avertissement, grogna Ysarn.

— Oh, ce n'est pas un avertissement. C'est une habitude.

L'esprit se dissipa. Ysarn reprit sa route. Chaque pas faisait un petit crissement, comme si le désert mâchait son courage.

Au loin, une colonne blanche se dressait, fine et brillante : la Tour du Sel. Autour d'elle, l'air semblait plus froid. Comme si même le soleil ralentissait, hésitant à regarder.

Ysarn posa une main sur le talisman.

— Attends-moi, murmura-t-il, sans savoir à qui il parlait vraiment.

Et le désert répondit par un souffle, long et profond, comme un soupir d'ancêtre.

Chapitre 2 — La Tour du Sel

La Tour du Sel n'était pas une tour ordinaire. Ses pierres scintillaient comme du givre, et quand Ysarn posa le pied sur la marche du bas, un goût de mer lui envahit la bouche, alors qu'il n'avait jamais vu d'océan.

Des silhouettes flottaient tout autour, sans toucher le sol. Des esprits aux visages effacés, aux vêtements d'autres siècles. Ils chuchotaient entre eux, mais dès qu'Ysarn levait les yeux, ils se taisaient, innocents comme des enfants pris en train de voler des fruits.

La porte, haute et étroite, s'ouvrit sans bruit.

À l'intérieur, une salle circulaire l'attendait. Au centre, une vasque de sel fin, parfaitement immobile. Au-dessus, suspendue dans l'air, une clef noire, luisante comme une nuit sans étoiles.

— Voilà, dit Ysarn. Simple.

La clef se mit à tourner sur elle-même, comme si elle se moquait. Un esprit s'avança, plus net que les autres : une femme au regard sévère, portant une couronne de sel sur les cheveux.

— Tu veux la clef du Passage, dit-elle. Dis ce que tu as perdu.

Ysarn serra les dents. Il détestait ce genre de questions. Elles ressemblaient à des pièges polis.

— J'ai perdu… un artefact, répondit-il.

L'esprit ne cilla pas.

— Ce n'est pas ce que tu as perdu. C'est ce que tu cherches.

Un murmure parcourut la salle, comme un rire qui n'osait pas éclater.

Ysarn souffla, puis parla d'une voix plus basse.

— J'ai perdu mon frère. Edrin. Il a disparu dans une tempête de sable, quand on était petits. J'ai cherché des traces, des os, n'importe quoi. Rien. Alors je cherche le Miroir. Pour savoir. Pour ne plus imaginer.

La femme de sel inclina la tête.

— Franc. Toujours dangereux.

La clef descendit lentement, jusqu'à la hauteur de la main d'Ysarn. Il la saisit. Elle était froide, lourde, et pourtant elle ne ressemblait à rien de métal : plutôt à une pierre qui aurait appris à obéir.

— Où mène-t-elle ? demanda-t-il.

— Au puits des noms engloutis, dit l'esprit. Là où les esprits boivent les souvenirs des vivants. Tu y trouveras la première voie du Miroir.

— Et les autres ?

La femme esquissa un sourire très fin.

— Les autres se trouveront là où tu ne veux pas aller.

Ysarn n'aima pas du tout cette phrase. Mais il glissa la clef dans sa poche et se tourna vers le couloir qui s'ouvrait comme une gorge.

Avant qu'il ne parte, un esprit minuscule, à peine plus grand qu'une pomme, sautilla près de sa botte. Il avait une tête ronde, des oreilles pointues, et un air de personne qui a toujours une remarque en réserve.

— Je viens, annonça-t-il.

Ysarn le regarda.

— Qui es-tu ?

— Silex. Guide officiel, non officiel, et légèrement menteur. Mais pas aujourd'hui. Aujourd'hui, je suis surtout courageux à côté de toi.

— Je n'ai pas demandé de compagnon.

— Justement. C'est le meilleur moment pour en avoir un.

Ysarn soupira.

— Très bien. Mais si tu me mords, je te range dans un sac.

— D'accord, mais seulement si tu fais des trous pour respirer.

Et ils descendirent ensemble, vers le cœur blanc et froid de la Tour du Sel.

Chapitre 3 — Le puits des noms engloutis

Le couloir menait à une porte sans poignée, gravée de lettres anciennes. Ysarn posa la clef noire contre la pierre. La porte frissonna, comme un animal qu'on réveille, puis s'ouvrit sur un escalier en spirale.

En bas, l'air était humide. L'odeur rappelait les caves et les orages. Une grande salle s'étendait, éclairée par des champignons bleutés. Au centre, un puits circulaire, bordé de pierres lisses, attendait comme une bouche.

— Charmant, chuchota Silex. On dirait l'endroit où les secrets vont se baigner.

Ysarn s'agenouilla au bord. Il n'entendait pas d'eau, seulement un froissement… comme des pages qu'on tourne. Il lança un caillou. Aucun bruit de chute.

— C'est profond, dit-il.

— C'est pire, répondit une voix.

Une silhouette surgit derrière eux : un chevalier en armure fendue, sans visage. Là où devrait être une tête, il y avait un tourbillon de sable sombre.

Ysarn se leva d'un bond, main sur la garde.

— Qui es-tu ?

— Je suis le Gardien des Noms, dit le chevalier. Et toi, tu es un vivant trop curieux.

Le sable-tourbillon pencha légèrement, comme pour sentir Ysarn.

— Tu cherches le Miroir d'Obsidienne. Pour cela, il te faut la première voie : la Lame-reflet. Elle repose au fond du puits. Mais le puits boit les noms. Si tu descends, il prendra le tien.

Silex fit un petit bruit étranglé.

— Sans nom, on fait comment pour commander une soupe ?

Ysarn ignora la remarque. Il fixa le Gardien.

— Si je perds mon nom, je reste moi.

— Tu resteras, oui… mais personne ne se souviendra de toi. Même toi, un jour.

Le silence pesa. On entendait les champignons crépiter doucement, comme des feux minuscules.

Ysarn pensa à Edrin. À son visage qui commençait à se brouiller dans sa mémoire, malgré tous ses efforts. Il n'allait pas reculer.

— J'accepte, dit-il.

Le Gardien tendit une main d'acier.

— Donne-moi un souvenir en échange. Un souvenir heureux. Le puits ne prend pas sans paiement.

Ysarn hésita. Les souvenirs heureux, c'était ce qu'il gardait comme des pièces d'or au fond d'une poche trouée : peu nombreux, précieux, faciles à perdre.

Il ferma les yeux et choisit.

— Le jour où Edrin et moi avons trouvé une oasis cachée, murmura-t-il. On a bu jusqu'à en avoir mal au ventre, et il a dit que l'eau avait le goût de rire.

Le Gardien referma sa main. On aurait dit qu'il venait de saisir une lumière.

— Descends.

Une corde apparut, tressée de filaments argentés. Ysarn s'y accrocha et glissa dans l'obscurité.

Le puits n'était pas vide. Des murmures montaient, collants, insistants.

« Ysarn… Ysarn… »

Son nom roulait comme un galet dans une gorge.

« Donne-le… laisse-le… »

Il serra les dents, descendit encore. Le froid mordait ses doigts. Puis, au milieu du noir, une lueur apparut : une épée plantée dans une dalle, lame noire et brillante, comme si elle avait été taillée dans un morceau de nuit polie.

Il tendit la main. Au moment où ses doigts touchèrent la garde, un choc traversa son crâne.

Son nom s'effaça, comme une trace sur le sable après le vent.

Il remonta, haletant, l'épée serrée contre lui. En haut, Silex sautillait, paniqué.

— Alors ? Comment tu t'appelles ?!

Ysarn ouvrit la bouche. Rien ne vint. Il fronça les sourcils, vexé, comme si on lui avait volé sa propre ombre.

— Je… je…

Le Gardien posa sa main sur la pierre du puits.

— Ton nom est englouti. Mais ta quête continue. Cette lame te conduira au Miroir. Elle reflète les mensonges et coupe les chaînes invisibles.

Silex regarda Ysarn avec un mélange de pitié et d'admiration.

— Bon, dit-il, je vais t'appeler… euh… Chef.

Ysarn, désormais sans nom, leva l'épée. Sur la lame noire, il vit son visage — et derrière son visage, une silhouette d'enfant, qui lui tournait le dos.

Edrin.

La quête venait de changer de poids. Elle n'était plus seulement une recherche. C'était un appel.

Chapitre 4 — La caravane des masques

Ils quittèrent la Tour du Sel au crépuscule. Le désert avait pris une couleur de braise, et l'air vibrait comme une corde tendue.

Sans son nom, Ysarn se sentait étrange, comme un livre dont la couverture aurait disparu. Il se souvenait de ses gestes, de ses combats, de ses choix… mais quelque chose manquait, un point d'ancrage. Silex, lui, ne cessait de parler, comme pour remplir le trou.

— Chef, si on croise un dragon, on négocie ? Moi je propose : un dragon contre deux compliments et un poisson séché.

— Je n'ai pas de poisson séché, répondit Ysarn, et sa voix lui parut plus distante que d'habitude.

Au loin, des lanternes dansaient. Une caravane avançait, lente, avec des chariots couverts de tissus rouges. Les voyageurs portaient des masques : renards, hiboux, lions, et même un masque de théière, ce qui semblait excessif.

Quand ils s'approchèrent, un homme au masque de corbeau leva la main.

— Halte. Le désert est rempli de voleurs et d'esprits. Donnez votre nom pour prouver que vous êtes réel.

Silex se figea.

— Oups.

Ysarn sentit la situation se tendre comme une arbalète. Il posa calmement sa main sur la Lame-reflet.

— Je n'ai pas de nom, dit-il simplement.

Un frisson parcourut la caravane. On recula. On chuchota.

— Un Sans-Nom… murmura quelqu'un.

L'homme-corbeau fit un pas en arrière.

— Les Sans-Noms portent malheur.

Ysarn eut un rire bref, sans joie.

— Je ne porte rien, à part une épée et un compagnon bavard.

— Très vexant, glissa Silex.

Une femme au masque de lionne s'avança. Sa voix était ferme, mais pas cruelle.

— Si tu es Sans-Nom, alors tu as payé un prix. Les malheureux ne paient pas, ils réclament. Toi, tu marches. Pourquoi ?

Ysarn hésita, puis répondit avec sa franchise habituelle :

— Je cherche le Miroir d'Obsidienne. Et mon frère.

La lionne resta immobile un instant, puis inclina la tête.

— Montez. Notre caravane va vers les Ruines du Croissant Noir. On dit qu'une voie du Miroir y est cachée.

Ils montèrent sur un chariot. Silex s'installa sur un sac de grains et déclara qu'il était « garde du corps officiel », ce qui fit rire deux enfants masqués en lapins.

La nuit s'épaissit. Des silhouettes d'esprits glissaient entre les dunes, attirées par les lanternes. Certaines tentaient de toucher les voyageurs. Chaque fois, la Lame-reflet frémissait, et les esprits se reculaient, comme blessés par leur propre mensonge.

Au milieu de la nuit, l'homme-corbeau vint s'asseoir près d'Ysarn.

— Je m'appelle Ravel, dit-il. Je t'ai jugé trop vite.

Ysarn haussa les épaules.

— C'est une habitude, dans le désert.

Ravel rit doucement.

— Les Ruines du Croissant Noir sont gardées par une créature qui déteste la vérité. Si tu es franc, tu vas l'énerver.

— Tant mieux, répondit Ysarn. J'ai une épée qui aime les choses claires.

Silex bâilla.

— Et moi, j'ai des insultes prêtes, au cas où. Une bonne insultes, c'est comme une torche : ça éclaire et ça brûle.

Le chariot roulait, roulait. Au-dessus d'eux, les étoiles semblaient des clous plantés pour empêcher le ciel de s'effondrer.

Et au matin, les ruines apparurent : un croissant de pierre noire, à moitié enfoui, comme la mâchoire d'un géant.

Chapitre 5 — Le Croissant Noir et la Bête des promesses

Les Ruines du Croissant Noir formaient un arc immense, gravé de symboles. Le sable s'y accumulait comme de la cendre. L'air avait un goût de métal.

La caravane s'arrêta à distance. La lionne posa une main sur l'épaule d'Ysarn.

— Nous n'entrons pas. Ceux qui ont essayé… reviennent en jurant qu'ils n'ont jamais juré.

— Voilà qui est poétique, marmonna Silex. Et inquiétant.

Ysarn s'avança seul, la Lame-reflet à la main. À mesure qu'il approchait, les symboles sur la pierre luisaient faiblement, comme s'ils se réveillaient.

Une voix glissa hors des ruines, douce comme du miel.

— Sans-Nom… tu n'as plus rien à perdre. Entre.

Le cœur d'Ysarn se serra. La voix n'était pas humaine, mais elle savait trouver les coins fragiles.

Il franchit l'arche. À l'intérieur, une salle ouverte sur le ciel. Au centre, une mare sombre, immobile. Et au bord de la mare, une créature recroquevillée : un énorme chat… si un chat pouvait être fait de fumée et de chaînes.

Ses yeux étaient des pièces d'or.

— Je suis la Bête des Promesses, ronronna-t-elle. Je garde la deuxième voie du Miroir : le Cadre sans image. Pour l'obtenir, fais une promesse.

Silex, resté à l'entrée, chuchota :

— Chef, les promesses, c'est comme les tartes : si c'est trop joli, ça colle aux doigts.

Ysarn fixa la bête.

— Je promets de retrouver le Miroir.

La créature rit, un rire de grelots rouillés.

— Trop facile. Promets quelque chose qui te coûte.

Ysarn sentit la colère monter. Il détestait qu'on marchande avec les sentiments.

— Je ne promets pas pour divertir un monstre, dit-il.

La Bête se leva. Ses chaînes traînèrent sur la pierre en grinçant.

— Alors tu ne passeras pas.

Ysarn leva la Lame-reflet. Sur la lame, la créature apparut différente : non pas un chat géant, mais une forme tremblante, nouée de peurs.

— Tu n'es pas faite de force, dit Ysarn. Tu es faite de promesses brisées. Voilà pourquoi tu les réclames.

La Bête recula, comme frappée. Ses yeux d'or vacillèrent.

— Mensonge ! siffla-t-elle.

— Vérité, répondit Ysarn simplement.

La Lame-reflet vibra, et d'un geste net, Ysarn trancha une des chaînes qui entouraient la Bête. Pas pour la tuer. Pour la libérer.

La chaîne tomba au sol avec un bruit lourd. La créature poussa un cri, moitié rage, moitié soulagement. Sa fumée se dissipa un instant, révélant au cœur un petit éclat noir : un cadre d'obsidienne, vide, mais puissant.

Le Cadre sans image flottait dans l'air, puis glissa vers Ysarn comme un oiseau fatigué.

— Prends-le, souffla la Bête, plus faible. Et pars. La vérité me brûle.

Ysarn saisit le cadre. Il était froid, et pourtant, quand il le regarda, il crut voir des fragments de scènes, comme des souvenirs qui cherchent une place.

Silex courut jusqu'à lui.

— Tu as battu un chat-fumée en lui parlant franchement. Je suis impressionné et un peu jaloux.

— Il restait une voie, murmura Ysarn. Et le Miroir.

Au fond de la mare, une lueur pulsa. Une image se dessina : une forteresse enterrée dans une tempête, avec un trône de verre noir.

Le dernier chemin venait de se montrer.

Chapitre 6 — Le trône de verre noir

Ils quittèrent la caravane avec des provisions et des vœux prudents. Ravel, sous son masque de corbeau, tendit à Ysarn une petite fiole.

— Sable-lumière. Quand tout devient trop sombre, secoue. Ça ne chasse pas la peur, mais ça l'empêche de commander.

Ysarn hocha la tête, reconnaissant sans trop le montrer.

La tempête les trouva au troisième jour. Un mur de sable, immense, avala l'horizon. Le vent hurlait comme une armée. Silex se cramponna à la manche d'Ysarn.

— J'aime pas quand le désert se fâche. Il a plus de muscles que moi.

Ysarn enfonça son visage dans son foulard et continua, guidé par la vision de la mare et par de petits éclats sur la Lame-reflet : des reflets qui montraient, parfois, le dos d'un garçon.

Edrin.

Enfin, la tempête s'ouvrit comme un rideau. Là, à moitié ensevelie, une forteresse de pierre sombre. Au centre, une salle au toit effondré, et un trône de verre noir qui captait la moindre lumière.

Sur le trône reposaient trois choses : la Lame-reflet, le Cadre sans image… et, entre eux, un disque d'obsidienne brisée, qui semblait attendre.

Le Miroir.

Mais il n'était pas seul.

Une silhouette se tenait devant le trône : un jeune homme aux cheveux couverts de sable, les yeux clairs, le visage marqué par le désert. Il tenait une lance faite d'os.

Ysarn sentit son cœur se fendre et se recoudre en une seconde.

— Edrin… ?

Le jeune homme tourna la tête, lentement, comme si ce nom l'avait frappé au loin. Ses lèvres tremblèrent.

— Je… je connais ce nom, dit-il. Mais il n'est pas à moi. Il est… dans le vent.

Silex murmura :

— Ça, c'est le genre de retrouvailles où on ne sait pas s'il faut pleurer ou demander une explication.

Ysarn s'approcha, prudemment. La Lame-reflet vibrait : elle détectait des mensonges, mais ici, il n'y en avait pas. Seulement des trous dans la mémoire.

— C'est moi, dit Ysarn. Ton frère. Enfin… je crois. Je ne peux plus dire mon nom. Le puits l'a pris.

Edrin le fixa, et une douleur ancienne passa dans son regard.

— Un Sans-Nom… J'en ai vu. Ils errent. Ils cherchent. Ils oublient. Et ils finissent par se dissoudre.

— Je ne finirai pas comme ça, répondit Ysarn.

Il montra le trône.

— Le Miroir d'Obsidienne. Je l'ai cherché pour te retrouver. Pour savoir ce qui t'est arrivé.

Edrin posa une main sur le disque brisé.

— Il m'a gardé vivant, dit-il. Pas par bonté. Par faim. Il se nourrit des souvenirs. Il m'a pris mon enfance, puis mes jours. Il m'a laissé… le désert.

Un grondement sourd monta de la forteresse. Le trône de verre noir se mit à vibrer. Le Miroir, comme s'il avait entendu, se réveillait.

Silex sortit la fiole de sable-lumière.

— Je propose qu'on fasse vite, avant que le mobilier commence à manger des gens.

Ysarn plaça la Lame-reflet et le Cadre sans image de chaque côté du disque. Les trois pièces s'attirèrent. Un claquement sec résonna. Le Miroir se reconstitua, noir, lisse, parfait.

Sa surface s'illumina d'un reflet qui n'était pas celui du monde, mais celui des vérités cachées.

Une voix sortit du Miroir, profonde, ancienne :

— Donne-moi ce que tu es, et je te rendrai ce que tu as perdu.

Ysarn sentit le piège. Donner ce qu'il est… sans nom, déjà, mais il lui restait son courage, ses choix, sa mémoire d'Edrin.

Il regarda son frère.

— Tu veux tes souvenirs ? demanda-t-il.

Edrin hocha la tête, les yeux brillants.

— Je veux savoir qui j'étais, même si ça fait mal.

Ysarn posa sa paume sur le Miroir. Il sentit un froid absolu, comme si on touchait l'ombre d'une montagne.

— Prends, dit-il.

Le Miroir aspira. Pas son corps. Pas son souffle. Son dernier ancrage : l'image d'Edrin enfant, riant à l'oasis.

Ysarn chancela. Il eut l'impression de perdre une lumière intérieure.

Edrin, lui, se redressa brusquement, comme traversé par un éclair.

— Ysarn ! cria-t-il.

Ce nom jaillit, clair, vivant, et frappa Ysarn en plein cœur.

Son nom revint.

Il tomba à genoux, suffoquant, comme si on lui avait rendu une partie de son âme.

Le Miroir gronda, contrarié.

— Échange inégal… protesta la voix.

Ysarn se releva, tremblant mais debout. Il pointa la Lame-reflet vers le Miroir.

— Tu as eu ta part. Maintenant, assez.

La surface du Miroir se déforma, tentant de les accrocher avec des visions : un désert sans fin, Edrin disparaissant encore, Ysarn seul, vieux, oublié.

Silex secoua la fiole. Une poussière lumineuse s'en échappa, dessinant dans l'air des petites étoiles.

— Hé, miroir ! cria Silex. Tu veux une vérité ? Tu es surtout très mauvais perdant !

Ysarn, porté par la clarté, frappa.

La Lame-reflet ne brisa pas l'obsidienne : elle coupa ce qui l'attachait. Les chaînes invisibles de faim et de mensonge. Le Miroir hurla sans voix, puis se fendit en une pluie de noir, comme une nuit qu'on déchire.

Le trône de verre noir s'effondra, libéré.

Le silence retomba, immense.

Edrin s'agenouilla près d'Ysarn.

— Tu m'as retrouvé, souffla-t-il. Tu as risqué ton nom, tes souvenirs… Pourquoi ?

Ysarn inspira, le regard posé sur l'horizon où le désert recommençait déjà à effacer les traces.

— Parce que je suis franc, dit-il. Et parce qu'on ne laisse pas un frère aux mains d'un objet affamé.

Silex s'assit sur une pierre.

— Voilà. Fin de l'aventure. On rentre, on mange, et on promet de ne plus jamais parler à des puits. Je le note.

Ils sortirent de la forteresse. Le soleil se levait, clair et neuf. Le désert restait vaste, hanté, plein d'esprits oubliés… mais ce matin-là, il semblait moins lourd, comme si une vieille rancune venait de se dissoudre.

Ysarn marcha en tête. Edrin à ses côtés. Silex derrière, déjà en train de raconter à un caillou qu'il avait « sauvé le monde à lui tout seul ».

Et le vent, cette fois, ne chuchota pas de menace. Il souffla simplement, comme une musique qui accompagne les héros sur le chemin du retour.

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Caravansérails
Auberges anciennes où les voyageurs et leurs chameaux se reposaient dans le désert.
Talisman
Petit objet que l'on porte pour se protéger ou porter chance.
Artefact
Objet ancien fabriqué par les humains, souvent précieux ou mystérieux.
Vasque
Récipient large et profond, comme une grande coupe ou une cuve.
Engloutis
Qui a été avalé ou caché complètement, comme sous l'eau ou le sable.
Miroir d’Obsidienne
Miroir fait d'une pierre noire et brillante, capable de montrer des vérités.
Cadre sans image
Un cadre vide qui garde ou montre des souvenirs manquants.
Lame-reflet
Une épée spéciale qui montre les mensonges et coupe les liens invisibles.

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