Chapitre 1 – La Passe aux Mille Courants
Le vent descendait en spirale dans le col, comme s'il cherchait lui aussi la sortie d'un labyrinthe invisible. Tout autour, les falaises sombres s'élevaient en dents de scie, griffant le ciel d'un bleu profond. Entre leurs parois étroites, un fleuve grondait, large comme une place de ville, hérissé de remous et de tourbillons.
Debout sur la petite proue de sa barque à fond plat, Myrène resserra sa cape de laine et leva le menton. Ses cheveux noirs fouettés par le vent lui piquaient les yeux, mais elle ne cilla pas. Devant elle, le chemin de la rivière se tordait, disparaissait derrière un bloc rocheux, réapparaissait en contrebas, puis se perdait encore dans une courbe aveugle.
— Calme-toi, Vire-Écume, murmura-t-elle en posant une main sur le bord de la barque. On connaît ces courants, toi et moi.
La barque répondit par un léger craquement du bois, presque comme un soupir satisfait. Myrène aimait imaginer que son embarcation comprenait ses paroles. Ce n'était peut-être qu'un jeu, mais, dans la Passe aux Mille Courants, tout ce qui donnait du courage méritait d'être pris au sérieux.
Myrène n'était pas n'importe qui sur ces eaux. On l'appelait la capitaine de rivière, même si sa barque ne comptait pas d'équipage. Depuis ses treize ans, elle guidait les voyageurs à travers le col labyrinthique, là où tant d'autres se perdaient et disparaissaient sans laisser de trace. Aujourd'hui, elle en avait presque dix-sept, et personne n'osait affronter la Passe sans demander son aide.
Un cri l'arracha à ses pensées :
— Hé, capitaine ! Vous êtes sûre que ce n'est pas la route des enfers, là-devant ?
Myrène se tourna. À l'arrière de la barque, trois voyageurs s'agrippaient aux bancs. Un vieux marchand au manteau brodé, une jeune fille au visage constellé de taches de rousseur, et un chevalier au casque cabossé, tenant son heaume sous le bras pour ne pas le voir emporté par le vent.
— Si c'était la route des enfers, vous auriez déjà senti l'odeur de brûlé, répliqua Myrène avec un sourire. Là, c'est juste un coude un peu serré.
— “Un peu serré” ? répéta la rouquine. On ne voit même plus le ciel, au bout !
C'était vrai. Le col se resserrait encore, jusqu'à laisser passer à peine les ailes d'un oiseau. L'eau, pressée dans ce goulot, se cabrait en vagues courtes et puissantes.
Myrène planta ses pieds écartés sur le plancher, saisit la longue perche de frêne et s'ancra dans le courant.
— Tenez-vous bien, annonça-t-elle. Surtout, ne bougez pas. Si vous tombez à l'eau, ce ne sera pas la peine d'appeler au secours : la rivière sera plus rapide que moi.
Le chevalier déglutit et serra son heaume contre sa poitrine, comme un enfant agrippe sa peluche préférée.
Myrène abaissa la perche dans l'eau glacée. Elle sentit la force du fleuve lui arracher presque les bras. Elle plia les genoux, se pencha, poussa, guida. La barque glissa, hésita, fut happée par le goulot. L'écume jaillit sur les bords, aspergeant les visages.
Les rochers défilèrent si près que le marchand se mit à prier à voix haute. La jeune fille ferma les yeux en couinant. Le chevalier laissa échapper un juron inventif qui se perdit dans le rugissement de l'eau.
Myrène, elle, ne pensait plus aux cris. Tout son être était tendu vers la rivière. Elle connaissait chaque remous, chaque pierre affleurante, chaque trou d'eau plus sournois. Elle les avait apprivoisés au fil des années, comme on apprivoise une bête sauvage.
— Maintenant, dit-elle entre ses dents.
Elle planta la perche à droite, pivota tout son corps, et Vire-Écume tourna juste à temps pour éviter un rocher noir, dressé comme un poing au milieu du courant. La barque bondit dans le dernier ressaut d'eau, puis, soudain, tout devint plus calme. Le couloir de roche s'ouvrit, laissant entrer de nouveau la lumière.
Un silence surpris s'abattit sur la barque, avant d'être brisé par un applaudissement hésitant. La rouquine regardait autour d'elle avec des yeux ronds.
— On est passés… On est vivants !
— Curieux, observa Myrène, je n'ai encore jamais perdu de passager. J'aime bien garder cette habitude.
Le chevalier se pencha en avant.
— Capitaine, vous êtes digne des sagas ! Je chanterai votre nom dans les tavernes de tout le royaume !
— Contentez-vous de payer ce que vous devez, répondit Myrène, et ce sera déjà un bon début.
Pourtant, malgré sa plaisanterie, elle sentit une chaleur lui monter aux joues. Ce n'était pas la gloire qui la poussait à guider les voyageurs, mais ces moments, là, où une vie basculait du côté de la lumière plutôt que de se perdre dans les gouffres.
Ils achevèrent la traversée de la Passe en fin d'après-midi. Les parois se firent moins hautes, moins menaçantes. Le fleuve s'élargit. Au loin, sur une avancée rocheuse dominant les eaux, apparut enfin la citadelle cristalline de Verrelune.
Les voyageurs poussèrent des exclamations émerveillées. Myrène, elle, resta silencieuse. Elle avait beau la voir chaque semaine, la vision de Verrelune lui serrait toujours le cœur.
Car, quelque part en haut de ces tours étincelantes, un vitrail précieux était brisé. Et c'était à elle de le réparer.
Chapitre 2 – La Cité de Verre et de Vent
La barque accosta au quai principal de Verrelune, sous un pont de pierre blanche couvert de sculptures de poissons ailés. Des gardes en armure claire, aux casques ornés de plumes, saluèrent Myrène d'un signe de tête respectueux. On la connaissait ici autant que dans le col.
— Toujours entière, capitaine ? lança l'un d'eux.
— Toujours entière, et c'est contagieux, répondit-elle en désignant ses passagers. Ils ont tous leurs membres.
Le marchand descendit le premier, s'empressant de lui remettre une bourse lourde.
— Pour vous, et pour votre courage, dit-il.
— Pour mon travail, corrigea Myrène.
La jeune rouquine, qui portait un sac en toile brodé de fleurs, hésita avant de lui tendre un petit paquet enveloppé dans du tissu bleu.
— Je n'ai pas grand-chose… Mais je fabrique des rubans enchantés. Celui-ci ne se défait jamais, même dans la tempête. Peut-être qu'il vous sera utile.
Myrène prit le paquet, touchée.
— Merci. Les cadeaux qui tiennent tête au vent me plaisent beaucoup.
Le chevalier, quant à lui, s'accroupit pour saisir sa main et y déposer un baiser théâtral.
— Si jamais vous cherchez un écuyer, ou un poète pour raconter vos exploits…
— Je préfère le silence de la rivière, coupa Myrène, amusée. Mais si un jour j'ai besoin d'un bouclier vivant, je penserai à vous.
Une fois ses passagers dispersés dans les ruelles scintillantes, Myrène replia la voile de Vire-Écume et vérifia les cordages. Le fleuve s'apaisait ici, reflétant dans son miroir sombre les arches de verre qui reliaient les tours de Verrelune. Tout, dans la cité, jouait avec la lumière : les dômes transparents, les fenêtres colorées, les pavés incrustés de cristaux.
Myrène monta vers le cœur de la ville. À mesure qu'elle gravissait les rampes en colimaçon, les maisons se faisaient plus fines, plus hautes, comme si elles voulaient rejoindre le ciel. Aux balcons pendaient des rideaux de perles qui tintaient doucement dans le vent.
Son pas accéléra malgré elle lorsqu'apparut enfin la grande place du Verre-Flamme. Au centre se dressait la Cathédrale des Vents, vaste édifice aux murs de cristal poli. Ses flèches se perdaient dans la brume, et ses cloches, quand elles sonnaient, résonnaient comme de lointains éclats d'orage.
Sauf qu'en ce jour, aucune cloche ne sonnait.
Sur la façade principale, un immense vitrail circulaire dominait le parvis. Ou, plutôt, dominait autrefois. Maintenant, Myrène ne voyait qu'un trou béant, un cercle brisé dans la paroi de verre, comme un œil crevé. Quelques fragments colorés restaient accrochés, tremblant au moindre souffle.
Elle inspira profondément. Chaque fois que son regard se posait sur cette blessure, son estomac se nouait.
Une voix grave la tira de sa stupeur.
— Tu es revenue, Myrène.
Elle se retourna. L'Archonte des Vents s'avançait vers elle, drapé dans une robe de lin blanc. Ses cheveux, d'un gris argenté, flottaient autour de son visage comme s'il se trouvait toujours au sommet d'une tour balayée par la brise. Ses yeux clairs, trop clairs, semblaient regarder à travers les choses.
— Je t'avais juré de revenir, maître, répondit-elle. Je n'allais pas laisser ce trou dans le ciel de Verrelune.
— Tu n'y es pour rien, dit doucement l'Archonte. La tempête était… autre. Ce n'était pas un simple orage. Quelque chose, dans le col, a changé.
Myrène serra les poings.
— J'aurais dû m'en rendre compte plus tôt.
La nuit où tout avait commencé, deux mois plus tôt, restait gravée dans sa mémoire. Elle remontait le fleuve à vide, les lanternes de Vire-Écume à peine allumées, lorsqu'un éclair avait déchiré le ciel sans prévenir. Le vent s'était mis à hurler entre les rochers, plus fort que d'habitude, comme si une bête avait été réveillée.
Le même éclair, quelques instants plus tard, avait frappé la Cathédrale des Vents, brisant le grand vitrail que Myrène aimait tant : la Rose des Courants, œuvre unique montrant, dans un tourbillon de couleurs, les fleuves du monde se rejoignant en un seul point de lumière.
Ce vitrail n'était pas qu'une beauté fragile : il guidait aussi les esprits des voyageurs perdus dans la Passe. Sans sa lumière, le col s'était fait plus cruel, plus trompeur. Déjà, on racontait que des barques entières disparaissaient la nuit, happées par des voies d'eau qui n'existaient pas auparavant.
— Tu connais la légende de la Rose des Courants, reprit l'Archonte. On dit que les fragments d'un ancien astre y ont été incrustés, pour qu'elle puisse briller même sans soleil.
— Oui, je le sais.
— La tempête a éparpillé ces fragments. On a retrouvé une poignée d'éclats dans le chœur de la cathédrale, mais ils n'avaient plus de lumière. Le reste s'est dissous dans la rivière, ou s'est perdu dans les entrailles de la Passe.
Myrène releva la tête.
— Alors je les retrouverai.
L'Archonte eut un pâle sourire.
— Le col n'est plus ce qu'il était. Les parois bougent. Des ponts de pierre apparaissent et disparaissent. Des voix appellent la nuit. Certains parlent de la Machoire des Roches, un ancien esprit du gouffre, réveillé par on ne sait quelle magie. Tu n'es pas obligée…
— Je suis capitaine de rivière, coupa Myrène. Si je laisse la Passe devenir un piège, tout mon travail, toutes les vies que j'ai sauvées, ne vaudront plus rien. Et puis…
Elle se tourna vers le trou du vitrail, laissant les mots sortir enfin.
— Ce n'est pas seulement pour la cité. C'est pour moi. Je ne supporte pas de voir cette Rose en morceaux.
L'Archonte la fixa longuement, comme s'il cherchait à lire dans ses pensées.
— Tu n'es pas seule, tu le sais, dit-il. Les Enlumineurs de Verre te prêteront leurs cartes. Les Gardiens du Fleuve t'aideront à repérer les anomalies de courant. Mais pour aller là où tu dois aller… il te faudra autre chose que des conseils.
Il leva la main, et un souffle d'air vint se nicher autour du cou de Myrène, comme un collier invisible.
— Ce lien te reliera à Verrelune. Si tu te perds, appelle. Le vent cherchera ta voix. Mais souviens-toi d'une chose : la Passe avale ceux qui pensent la posséder. Elle n'accepte que ceux qui s'y confient sans orgueil.
Myrène inclina la tête.
— Je ne cherche pas à la posséder. Je veux la comprendre. Et réparer ce que la tempête a brisé.
— Alors va, capitaine. Ramène la lumière à Verrelune.
Chapitre 3 – Les Cartes mouvantes
Le soir, dans la maison étroite qu'elle occupait près du quai, Myrène déroula sur sa table une grande toile marquée de lignes bleues et de symboles étranges. C'était l'une des rares cartes de la Passe aux Mille Courants, dessinée par les Enlumineurs de Verre au fil des siècles. Pourtant, depuis la grande tempête, elle était presque déjà dépassée.
Des petites lueurs, pourtant, la parcouraient encore. De minuscules flammes bleues se déplaçaient le long des tracés, s'arrêtant à certains embranchements. Les Enlumineurs leur avaient donné ces feux follets pour représenter la mémoire des courants.
Myrène posa deux doigts sur la carte.
— Montrez-moi où le fleuve a changé, murmura-t-elle.
Les flammes vacillèrent, ralentirent, puis trois d'entre elles s'éteignirent d'un coup, comme soufflées. À leurs emplacements, l'encre semblait plus pâle, comme si l'eau elle-même hésitait à se laisser dessiner. Des zones blanches, mouvantes.
— Des trous, chuchota Myrène. Des passages que personne ne connaît encore.
Sur le côté, deux autres lueurs, plus petites, clignotaient faiblement, perdues au milieu des boucles du fleuve.
— Des éclats de vitrail, sans doute, fit une voix familière derrière elle.
Myrène se retourna. Sur le seuil, appuyé à la porte, se tenait un garçon de son âge, aux cheveux courts couleur de paille et aux yeux vert sombre. Il portait un manteau trop grand pour lui, couvert de taches d'encre, et un sourire légèrement ironique.
— Tardyn, grogna-t-elle. Tu pourrais frapper.
— Ta porte n'était pas fermée, répliqua-t-il. Et puis, si je frappe, tu mets toujours une heure à me laisser entrer. Autant gagner du temps.
Tardyn était apprenti chez les Enlumineurs de Verre, et aussi l'ami d'enfance de Myrène. Il connaissait les cartes comme elle connaissait les remous de la rivière.
Il entra, referma la porte derrière lui, et se pencha sur la toile.
— Tu comptes vraiment partir là-dedans ? demanda-t-il en désignant les zones blanches.
— Tu as mieux à faire de ces éclats ? répliqua-t-elle. On ne peut pas recréer la Rose des Courants sans les fragments d'astre.
— On pourrait… en fabriquer d'autres, proposa Tardyn. De simples verres colorés, enchantés. Ce ne serait pas la même chose, mais…
Myrène secoua la tête.
— Ce serait un mensonge. Un faux ciel. Tu voudrais que Verrelune s'éclaire avec des nuages de carton ?
Tardyn fit la moue.
— D'accord, d'accord. Tu es têtue, comme toujours. Alors, si tu y vas, je viens.
— Hors de question.
Il la fixa, stupéfait.
— Pardon ?
— Tu n'es pas capitaine de rivière, toi, dit Myrène. Tu n'as jamais manœuvré une barque dans la Passe. Et quelqu'un doit rester pour lire les cartes et suivre mes progrès.
Elle désigna les petites lueurs.
— Je mettrai des lanternes enchantées sur ma barque. Vous verrez leur position ici, sur la toile. Si je m'approche d'un fragment, une lueur s'allumera. Si je disparais…
— Si tu disparais, coupa Tardyn d'une voix sombre, tu crois que je resterai ici à regarder une carte vide ?
Il laissa le silence s'installer, puis reprit, plus doucement.
— Tu aurais pu mourir, l'autre nuit, pendant la tempête. Tu es rentrée couvert de bleus, avec cette coupure sur le front… Tu crois que je l'ai oubliée ?
Myrène porta la main à la cicatrice fine qui courait au-dessus de son sourcil gauche. Elle avait failli tomber à l'eau lorsqu'une vague avait projeté Vire-Écume contre la paroi. La peur, ce soir-là, avait été comme une lame froide le long de sa colonne vertébrale.
— Justement, répondit-elle. Je suis encore là. C'est ma responsabilité. Pas la tienne.
Tardyn s'approcha, posa les mains à plat sur la table.
— Tu veux réparer le vitrail parce que tu ne t'es pas pardonné de ne pas avoir compris la tempête à temps. Mais tu oublies quelque chose : tu n'es pas la seule à vivre ici. Tu n'es pas la seule à tenir à cette Rose.
Leurs regards se croisèrent. Il y avait là, entre eux, tant d'années partagées : les baignades d'enfants dans les bassins calmes du fleuve, les nuits passées sur les toits à compter les étoiles, les disputes idiotes, les fous rires.
— Tu ne peux pas porter tout ça toute seule, conclut Tardyn.
Myrène baissa les yeux un instant, puis inspira.
— D'accord, dit-elle. Tu viendras. Mais pas jusqu'au cœur de la Passe. Tu m'accompagnes jusqu'aux premiers fragments, là, au nord. Ensuite tu reviens à Verrelune avec ce que nous aurons trouvé, et tu préviens l'Archonte de la suite.
Tardyn grogna mais ne protesta pas davantage. Il savait qu'il n'obtiendrait pas mieux.
— Marché conclu. Je vais chercher des encres de vent et des glyphes d'ancrage. On ne sait jamais, peut-être que la Machoire des Roches sait lire.
— Si elle sait lire, j'espère qu'elle a de l'humour, répondit Myrène, un peu plus légère.
Quand il fut parti, elle déroula de nouveau la carte. Les deux lueurs lointaines, là-bas, clignotaient toujours. Des fragments de lumière, perdus dans un monde qui changeait.
Elle posa la main sur le bois de Vire-Écume, que l'on apercevait par la petite fenêtre.
— Demain, murmura-t-elle. Demain, on remonte jusqu'au cœur de la Passe. Et on ramène la Rose à la vie.
Chapitre 4 – Les Gueules du Fleuve
Le lendemain, le ciel s'était couvert d'une pellicule grise. La lumière avait la couleur d'un métal terni. Sur le quai, Myrène vérifia pour la troisième fois les sangles des caisses, les cordages, les lanternes enchantées que Tardyn avait fixées à proue et à poupe. Chacune contenait une flamme bleue, reliée aux cartes des Enlumineurs.
Tardyn grimpa à bord, un sac gonflé sur l'épaule.
— Tu as pris quoi, là-dedans ? demanda Myrène. On part récupérer des éclats de verre, pas attaquer un dragon.
— Justement, répondit-il. On ne sait jamais. Il y a des fioles d'encre, des talismans d'air, quelques cordes, deux pains de voyage, du fromage, et… peut-être une surprise.
— Si ta surprise, c'est un luth pour chanter pendant que je rame, tu peux le laisser à quai.
Tardyn leva les mains au ciel.
— Tu ne fais confiance à personne, toi.
— Seulement à la rivière, répondit Myrène. Et encore, pas tous les jours.
Ils quittèrent Verrelune en fin de matinée. La cité se réduisit peu à peu à des éclats de verre dans le brouillard. Le col se referma autour d'eux, les parois se rapprochant comme les dents d'une mâchoire.
La première partie du trajet fut étrangement silencieuse. La Passe semblait retenir son souffle. Les eaux, habituellement bruyantes, glissaient avec un murmure feutré. Même les oiseaux avaient disparu.
— C'est… rassurant, commenta Tardyn. Je préférerais presque hurler de peur.
— Tu auras peut-être bientôt l'occasion, répliqua Myrène.
Ils atteignirent une zone où le fleuve se divisait en trois bras, aussi sombres les uns que les autres. Sur la carte de Tardyn, tracée à la hâte le matin même, un seul de ces bras était représenté clairement. Les deux autres n'avaient pas existé, jadis.
Une brume épaisse flottait au ras de l'eau, masquant les rochers.
— Génial, marmonna Tardyn. Un choix impossible. On commence bien.
Une voix affleura à la surface de l'eau, douce et traînante.
— Par ici… Viens par ici…
Tardyn sursauta.
— Tu as entendu ?
— Oui, dit Myrène. Ne réponds pas.
— J'étais plutôt tenté de faire l'inverse, figure-toi.
La voix se fit plus insistante, caressante comme une main glacée.
— Tu es fatiguée, capitaine… Laisse-toi porter… La rivière connaît le chemin…
Myrène sentit un frisson lui parcourir l'échine. Elle avait déjà entendu des histoires sur les Voix des Courants, ces murmures qui attiraient les barques vers les rocs cachés. Mais jamais ils n'avaient été aussi nets, aussi humains.
Elle se pencha, planta sa perche dans l'eau du bras central.
— Celui-là, dit-elle.
— Tu es sûre ? balbutia Tardyn. La voix vient plutôt de droite, je crois…
— Justement.
Elle força la barque à prendre le passage du milieu, résistant à une étrange sensation de traction, comme si l'eau voulait tirer Vire-Écume vers l'autre bras. La brume épaissit, les contours du monde se brouillèrent. Myrène serra plus fort sa perche.
— Ne regarde pas trop longtemps la surface, avertit-elle. Ils aiment prendre les visages de ceux qu'on a perdus.
Tardyn pâlit.
— Sympathique.
La brume se déchira soudain, comme un rideau. Devant eux, une gueule rocheuse béait : deux falaises inclinées l'une vers l'autre, formant une sorte de tunnel sombre, hérissé de stalactites. L'eau, aspirée à l'intérieur, formait un courant violent, ponctué de tourbillons profonds.
— La Machoire des Roches, souffla Tardyn.
Myrène sentit son cœur battre plus vite. Elle n'avait jamais vu cet endroit auparavant, et pourtant tout, dans son corps, lui disait de faire demi-tour.
— Les premiers fragments se trouvent au-delà, dit Tardyn, les yeux sur la carte. Regarde, la lueur clignote juste après ce passage.
La flamme bleue, dans la lanterne de proue, vacillait en effet plus vite.
— Alors on y va, dit Myrène.
Elle se posta à la proue, les pieds bien plantés, les mains crispées sur la perche. Tardyn se plaça à l'arrière, prêt à corriger la trajectoire avec la rame de gouvernail. La barque s'engagea dans la gueule sombre.
Le tumulte du fleuve monta d'un coup, résonnant contre les parois. L'eau jaillissait en vagues folles, cherchant à briser Vire-Écume. Des éclairs de lumière étrange couraient sous la surface, comme si des étoiles mortes s'y étaient noyées.
— À gauche ! cria Myrène.
Tardyn obéit, la barre hurlant presque sous ses mains. La barque évita un trou d'eau noir où le courant tournait sur lui-même, en spirale hypnotique.
— À droite ! Plus fort !
Une aspérité dans la roche arracha une longue écharde au flanc de Vire-Écume. La barque gémit. Myrène eut l'impression d'entendre un cri blessé.
— Tiens bon, chuchota-t-elle. Tiens bon, ma belle.
Soudain, un craquement encore plus sinistre retentit. Devant eux, un pan entier de la paroi se détacha avec un grondement, comme une dent qui se brise. Il tomba dans l'eau, soulevant un mur d'écume qui se rua sur eux.
— Baisse-toi ! hurla Tardyn.
La vague les engloutit. Pendant quelques secondes, Myrène ne fut plus qu'un morceau de bois ballotté dans une tempête d'eau froide. Elle perdit la perche, sentit le sol se dérober sous ses pieds, entendit le cri de Tardyn, étranglé.
Puis, comme par miracle, Vire-Écume remonta à la surface. Trempée, haletante, Myrène se releva en toussant.
— Tout va bien ? lança-t-elle, la voix rauque.
— Je crois que je viens d'avaler la moitié du fleuve, répondit Tardyn avec un hoquet. Mais oui, je suis là.
La barque, elle aussi, semblait être là. Elle flottait toujours, bien que plus basse dans l'eau.
Et, devant eux, la gueule de roche s'ouvrait sur une étrange lumière bleuâtre.
Ils venaient de franchir la Machoire.
Chapitre 5 – Les Fragments d'Astre
Au-delà de la Machoire des Roches, la Passe avait changé de visage. Les parois, plus hautes, disparaissaient dans une clarté diffuse, comme si le ciel s'était glissé entre les pierres. L'eau, d'un bleu sombre auparavant, prenait ici une teinte presque luminescente.
— C'est… beau, souffla Tardyn, oubliant un instant sa peur.
De petites îles rocheuses parsemaient le fleuve, couvertes de mousses brillantes et de fleurs minuscules qui semblaient faites de verre. Dans certains recoins, l'eau formait des bassins calmes, où des points de lumière flottaient comme des lucioles.
La flamme bleue de la lanterne de proue clignotait de plus en plus vite.
— Le fragment est proche, dit Tardyn.
— Regarde là-bas, répondit Myrène en désignant un renfoncement de la paroi gauche.
Une petite cascade tombait d'une fissure, créant un rideau d'eau translucide. Derrière, quelque chose brillait d'une lueur pure, différente de celle des mousses.
Myrène accosta avec précaution. Ils sautèrent sur la pierre humide, se glissant sous le rideau glacé. Derrière, un minuscule sanctuaire naturel s'ouvrait, comme une poche creusée dans la roche. Au centre, sur un piédestal de pierre noire, reposait un éclat de verre, de la taille d'une main ouverte.
Il irradiait une lumière blanche et bleutée, si intense que le reste du monde semblait s'estomper autour.
— Un fragment de la Rose, murmura Tardyn, bouche bée.
Myrène s'avança, le cœur battant. En se rapprochant, elle aperçut des filaments d'or tissés dans la matière du fragment, comme si des rayons de soleil y avaient été capturés.
Elle tendit la main… et un souffle glacé la repoussa.
— Pas si vite, capitaine, chuchota une voix tout près de son oreille.
Elle se retourna brusquement. Personne. Pourtant, l'air vibrait d'une présence.
Les mousses brillantes se rétractèrent, les petites fleurs se fermèrent comme effrayées. L'eau de la cascade sembla hésiter, se fragmentant en gouttes immobiles. Et, du piédestal même, une forme translucide se détacha, montant dans l'air comme une fumée qui prendrait corps.
Une silhouette voilée apparut, aux contours flous, faite de brume et de lumière. Ses yeux, s'il y en avait, étaient d'un bleu très pâle.
— Un esprit de courant, devina Tardyn à voix basse.
— Tu viens prendre ce qui ne t'appartient pas, dit la forme, sa voix comme le froissement d'un vent froid.
Myrène redressa les épaules.
— Ce fragment appartenait au vitrail de Verrelune. Je viens le ramener chez lui.
— Le fleuve garde ce que la tempête lui donne, répondit l'esprit. C'est la règle.
— Ce n'était pas un don, répliqua Myrène. C'était un accident. Une blessure. Tu gardes la douleur d'un autre.
L'esprit sembla hésiter, ses contours se brouillant davantage.
— La tempête a ouvert des portes, souffla-t-il. Elle a brisé des chaînes anciennes. Tu veux remettre en place un ordre qui vacille. Pourquoi ?
Myrène prit une inspiration. Elle pensa aux voyageurs sur sa barque, à leurs visages tendus, à leurs cris de soulagement à l'arrivée. Elle pensa à la lumière de la Rose des Courants, se reflétant sur les eaux nocturnes, guidant les barques dans les ténèbres. Elle pensa aux nuits où, enfant, elle s'asseyait sur les quais pour la contempler, se disant que, quelle que soit la noirceur du col, il y avait là-haut un point lumineux qui ne s'éteignait jamais.
— Parce que les gens ont besoin de repères, dit-elle doucement. Parce qu'ils traversent la Passe avec leurs peurs, leurs espoirs, leurs enfants, leurs regrets. Parce qu'ils ne peuvent pas tous comprendre les courants comme toi et moi. La Rose était une promesse. Je veux la tenir pour eux.
Un long silence suivit. Derrière elle, Myrène sentait la présence tendue de Tardyn, prêt à intervenir avec elle ne savait quel talisman.
Enfin, l'esprit parla de nouveau.
— Tu parles comme quelqu'un qui n'a pas peur de la nuit, murmura-t-il.
— J'ai peur, admit Myrène. Mais j'ai plus peur de laisser les autres seuls dans l'obscurité.
Les filaments de brume se mirent à tournoyer autour du fragment. La lumière qu'il émettait changea de teinte, se faisant plus douce, moins agressive.
— La tempête a été invoquée, dit l'esprit. Pas par le fleuve. Par une main humaine, avide de changer le cours des choses. Elle a éparpillé les éclats de l'astre dans tout le col. Certains fragments ont trouvé refuge dans les remous, d'autres dans les rochers. D'autres, encore, sont tombés plus bas, dans la gorge profonde.
— Tu peux m'aider à les retrouver ? demanda Myrène.
— Je peux t'ouvrir quelques chemins, répondit l'esprit. Mais je ne peux pas te protéger de ce qui habite maintenant la gorge. Il y a là un appétit ancien, réveillé par la magie de la tempête. Il aime les choses qui brillent. Il aimera les fragments que tu portes.
Myrène déglutit.
— J'affronterai cet appétit. Je n'ai pas d'autre choix.
L'esprit se pencha vers elle, si près que son souffle aurait pu geler sa peau. Puis, d'un geste lent, il repoussa le fragment vers l'avant, comme un fruit que l'on offre.
— Prends ce morceau d'étoile, dit-il. Mais sache que plus tu rassembleras de lumière, plus tu seras visible dans les ténèbres.
Myrène saisit le fragment. Il était étonnamment léger, presque chaud. À son contact, une sensation étrange traversa son bras, comme si une eau très claire coulait dans ses veines.
— Merci, dit-elle.
— N'oublie pas, ajouta l'esprit en se dissipant. La rivière ne t'appartient pas, capitaine. Tu ne fais qu'y passer. Comme nous tous.
Ils regagnèrent la barque, le fragment enveloppé dans un tissu noir qui ne laissait filtrer qu'un filet de lumière. Dans la lanterne, la flamme bleue brilla plus vivement, puis deux autres petites lueurs s'allumèrent sur la carte de Tardyn.
— Deux fragments de plus, annonça-t-il. L'un en amont, vers la gorge profonde. L'autre… dans un bras secondaire, à l'ouest.
— Alors nous irons d'abord à l'ouest, dit Myrène. Autant laisser l'appétit ancien digérer son réveil encore un peu.
Tardyn esquissa un sourire nerveux.
— Tu sais parler pour me rassurer, toi.
Chapitre 6 – La Gorge des Ombres
Ils passèrent deux jours à explorer les bras secondaires de la Passe. Dans une grotte dont le plafond ressemblait à une nuit étoilée, ils trouvèrent un deuxième fragment, pris dans la glace d'un bassin miraculeusement gelé au milieu des eaux vives. Le troisième reposait au sommet d'un éperon rocheux, gardé par une nuée de corneilles aux yeux brillants comme des perles noires. Myrène dut avancer avec un morceau de pain à la main pour amadouer les oiseaux, tandis que Tardyn marmonnait des prières d'apaisement tirées de vieux grimoires.
À chaque fois, l'étrange sensation revenait lorsque Myrène touchait le verre d'astre : une impression de fluidité dans son corps, comme si le fleuve lui-même circulait en elle. Elle sentait les courants avec plus de précision encore, devinait les remous avant qu'ils ne se forment.
— Tu deviens la Rose des Courants à toi toute seule, plaisanta Tardyn en la voyant manœuvrer Vire-Écume avec une aisance nouvelle.
— Ne dis pas de bêtises, répondit-elle. La Rose appartenait au ciel, pas à moi.
Mais au fond d'elle, elle savait qu'elle changeait. Les éclats d'astre la transformaient, subtil mélange de peur et d'émerveillement.
Le quatrième fragment les attendait dans la gorge profonde.
La Passe se resserrait encore, descendant brusquement en marches d'eau, comme si le fleuve s'enfonçait dans les entrailles du monde. La lumière naturelle disparaissait presque, remplacée par une lueur blafarde émise par les parois elles-mêmes. Des silhouettes étranges semblaient se former dans la pierre, se tordre, se défaire.
— On n'est pas obligés d'y aller, murmura Tardyn.
— Si, dit Myrène.
— Tu pourrais laisser ce fragment-là. Trois, ça fait déjà de jolies couleurs.
— Non. La Rose était entière. Elle doit le redevenir.
Elle sentait, avec une clarté nouvelle, le lieu vers lequel ils se dirigeaient. C'était comme une cicatrice dans la chair de la rivière : une faille où quelque chose avait été brisé, puis mal refermé.
Vire-Écume descendit les marches d'eau avec des secousses violentes. Plusieurs fois, Myrène crut qu'ils allaient chavirer. Mais chaque fois, au dernier moment, un courant latéral, presque doux, venait redresser la barque. Comme si quelqu'un, ou quelque chose, veillait sur eux dans l'ombre.
— On n'est pas seuls, souffla Tardyn.
— On ne l'a jamais été, répondit Myrène.
Enfin, la gorge s'ouvrit sur un vaste gouffre circulaire, un puits d'eau noire dont on ne voyait pas le fond. Au-dessus, la roche formait un dôme percé de fissures, par lesquelles quelques filets de lumière tombaient comme des larmes pâles.
Au centre du gouffre flottait… une chose massive.
Ce n'était pas vraiment une île. Ni tout à fait une créature. Une sorte de concrétion de roche, de racines fossilisées, de débris de barques, de squelettes d'animaux, le tout maintenu par des filaments sombres qui palpitaient comme des veines. De grands crocs de pierre sortaient de cette masse, formant un sourire déformé.
Dans son flanc, pourtant, une lumière palpitait : un fragment d'astre, à demi englouti.
— L'appétit ancien, murmura Tardyn. La Machoire des Roches elle-même, éveillée.
Comme pour confirmer ses paroles, la masse centrale se mit à bouger. Lentement, avec un grincement sinistre, elle pivota vers eux. Deux creux se formèrent, semblables à des yeux, où brilla une lueur rouge sombre.
Une voix résonna dans la gorge, profonde comme un tremblement de terre.
— Qui vient déranger mon repas ?
Myrène sentit ses genoux trembler, mais elle se força à se tenir droite.
— Je suis Myrène, capitaine de rivière, dit-elle. Je viens reprendre ce qui appartient au ciel.
Un rire énorme résonna, faisant tomber des éclats de roche du dôme.
— Le ciel n'a plus rien à faire ici, gronda la chose. Il m'a oublié. Il m'a laissé dans l'ombre des eaux. Maintenant, la lumière m'appartient. Elle m'a été offerte par la tempête. Tu ne me la prendras pas.
La masse se mit à approcher, glissant sur l'eau sans la troubler, les crocs de pierre se dressant comme des falaises prêtes à écraser Vire-Écume.
— Super, souffla Tardyn. On va se faire manger par un rocher jaloux.
— Tais-toi, répondit Myrène entre ses dents.
Elle sentait les fragments d'astre qu'elle portait vibrer contre elle, comme s'ils reconnaissaient la présence de leur frère prisonnier. Une énergie étrange montait en elle, brouillant presque sa vision.
— Tu dis que le ciel t'a oublié, lança-t-elle à la masse. Mais c'est faux. La lumière est tombée ici. Elle t'a touché. Même dans la gorge la plus sombre, elle t'a trouvé.
La créature hésita, comme surprise.
— Des siècles sans un rayon. Des siècles à regarder passer des barques qui m'ignoraient. Des siècles à entendre les cris de ceux qui tombaient, sans qu'aucun regard ne se pose sur moi. Pourquoi devrais-je rendre ce qui, enfin, me voit ?
— Parce que tu n'es pas faite pour dévorer, dit Myrène. Regarde-toi.
Elle posa sa main sur le bord de la barque, fermant un instant les yeux. Elle laissa l'énergie des fragments circuler librement. Autour d'eux, la surface de l'eau se mit à frémir.
Les fissures du dôme laissèrent tomber davantage de lumière. Elle se refléta sur les éclats de barques brisées, sur les racines fossilisées, sur les crocs de pierre. Dans ce chaos, Myrène aperçut une forme différente, plus ancienne : un pont naturel effondré, une arche jadis magnifique, brisée par le temps et les crues.
— Tu étais un passage, murmura-t-elle. Tu n'étais pas un piège. Tu reliais les deux côtés de la gorge. Tu aidais les voyageurs à franchir le vide.
La masse trembla. Des morceaux se détachèrent, tombant dans l'eau noire.
— J'étais… un passage, répéta la voix, soudain moins assurée.
— Puis tu as été oublié, dit Myrène doucement. Les crues t'ont emporté. Les hommes ont pris d'autres chemins. Tu es tombé, tu t'es rassemblé au fond du gouffre avec les débris. On t'a appelé Machoire. On t'a craint. On t'a haï. Alors tu as commencé à haïr toi aussi. À retenir ce qui passait à ta portée.
Elle ouvrit de nouveau les yeux. La lumière des fragments jaillissait de ses paumes, se répercutant sur l'eau, sur la roche, sur la masse centrale.
— Mais tu peux être autre chose qu'un monstre, poursuivit-elle. Tu peux redevenir un pont. Laisse-nous ce fragment, et je te promets que nous ne t'oublierons plus. Je promettrai au fleuve et à la cité de te regarder, de te respecter, de te nommer comme il faut.
Tardyn, à côté d'elle, la dévisageait, stupéfait. Il n'avait jamais entendu sa voix sonner avec une telle force.
La masse centrale resta immobile un long moment. Puis, lentement, très lentement, les crocs de pierre se rétractèrent, comme des doigts qui s'ouvrent.
— Je ne sais pas… si je peux encore être un pont, murmura la gorge.
— On ne revient jamais tout à fait en arrière, dit Myrène. Mais on peut choisir ce qu'on veut être ensuite.
Un pan de roche se détacha, découvrant le fragment d'astre, qui jaillit à la surface. Il flottait, rond comme une lune minuscule.
— Prends-le, souffla la gorge. Et… dis-leur. Dis-leur que j'ai été un passage.
Myrène pencha la barque, tendit la main et saisit le fragment. Un éclair de lumière blanche la traversa des pieds à la tête. Pendant une seconde, elle eut l'impression de voir tout le cours du fleuve d'un seul regard : de sa source aux neiges du nord jusqu'à son embouchure dans la mer lointaine. Les courants, les remous, les petits poissons argentés, les rochers, tout était là, relié.
Puis la vision disparut. Elle chancela, se rattrapant au bord de la barque.
— Ça va ? s'inquiéta Tardyn.
— Oui, répondit-elle, encore tremblante. Je crois… que la Rose commence à se souvenir de moi.
Derrière eux, la masse centrale commença à se disloquer. Les racines fossilisées se séparèrent, formant des arches instables. Les débris de barques glissèrent, se déposant sur les parois du gouffre. Peu à peu, un chemin se dessina, une sorte d'escalier naturel, permettant de longer le bord sans tomber.
— Un autre passage, souffla Tardyn. Tu l'as convaincu.
— Non, murmura Myrène. Il s'est convaincu lui-même.
Chapitre 7 – Le Retour de la Rose
La remontée de la Passe leur parut plus rapide que l'aller. Peut-être parce que Myrène, désormais, sentait les courants comme s'ils lui parlaient. Peut-être aussi parce que la gorge profonde n'était plus un gouffre muet, mais un lieu où quelque chose avait changé, s'était apaisé.
Les voix des courants se firent moins insistantes. Au lieu de murmurer “viens par ici”, elles semblaient chuchoter “bon retour”. Par endroit, l'eau paraissait même plus claire. Tardyn, penché au-dessus de la carte, observait les petites flammes se déplacer avec un sourire émerveillé.
— Regarde, disait-il. Les zones blanches se résorbent. Les lignes reprennent forme. C'est comme si la carte respirait mieux.
— Une rivière qui respire mieux, ça fait moins de noyés, répondit Myrène.
Lorsqu'ils franchirent de nouveau la Machoire des Roches, les parois, bien que toujours menaçantes, semblaient un peu moins serrées. Une pierre qu'elle connaissait, autrefois couchée, se tenait maintenant debout, comme si elle refusait de tomber à nouveau.
Ils atteignirent enfin la sortie de la Passe. Verrelune brillait au loin, sous un ciel nettoyé de nuages. Les tours de verre renvoyaient le soleil en mille étincelles.
Sur les quais, une petite foule s'était rassemblée. L'Archonte des Vents en tête, entouré des Enlumineurs de Verre, des marchands, des enfants, des gardes. Tous guettaient la barque minuscule qui apparaissait dans le couloir de roche.
— Ils ont allumé toutes les lanternes, remarqua Tardyn. On dirait qu'ils nous attendaient comme des héros de légende.
— Tant qu'ils n'ont pas prévu de fanfare, ça me va, marmonna Myrène, le cœur serré.
Vire-Écume accosta. Tardyn sauta le premier, tenant contre lui la besace où se trouvaient les quatre fragments, soigneusement emballés. Il eut à peine le temps de se redresser que des mains le saisirent pour l'embrasser, le féliciter, le bombarder de questions.
Myrène, elle, descendit plus lentement. Ses jambes tremblaient un peu. Elle se sentait comme après une longue maladie : vivante, mais encore fragile.
L'Archonte s'avança vers elle. Il posa ses mains sur ses épaules, ses yeux clairs brillant d'une émotion difficile à contenir.
— Tu es revenue, dit-il simplement.
— Je te l'avais promis, répondit-elle.
— Et tu n'es pas revenue les mains vides.
Tardyn ouvrit la besace. Une lumière douce s'en échappa, baignant les visages autour d'eux. Les fragments d'astre, alignés sur un tissu sombre, semblaient palpiter comme des cœurs.
Un murmure parcourut la foule.
— Ce n'est qu'une moitié, dit Myrène. Il faudra encore du temps pour que les Enlumineurs recréent la Rose entière. Mais c'est un début.
— C'est plus qu'un début, répondit l'Archonte. C'est un signe.
Il se tourna vers la foule.
— Verrelune, voici celle qui a traversé la Machoire des Roches, affronté la gorge profonde, et ramené la lumière des eaux. Voici Myrène, capitaine de rivière, amie des courants.
Un tonnerre d'applaudissements éclata. Myrène sentit ses joues brûler. Elle aurait voulu se cacher dans une cale de bateau. Mais quelque chose, en elle, l'obligea à lever le menton.
Elle n'avait pas accompli tout cela pour être acclamée. Pourtant, voir les yeux brillants des enfants, les sourires soulagés des bateliers, la gratitude silencieuse des anciens, mettait un baume étrange sur ses peurs.
Plus tard, dans la cathédrale encore meurtrie, elle assista au premier travail des Enlumineurs. Les fragments furent posés dans le cercle brisé du vitrail, maintenus par de fines armatures de verre forgé. À mesure qu'on les assemblait, une lueur nouvelle commença à se répandre sur les dalles.
La Rose des Courants n'était pas encore entière, mais déjà, quelques filets de lumière colorée dansaient sur les bancs. Du bleu profond du fleuve au vert des herbes des rives, en passant par le doré des astres, chaque teinte semblait rappeler un morceau de monde.
L'Archonte s'approcha de Myrène.
— Tu sais que ce n'est pas terminé, dit-il. D'autres fragments manquent encore, quelque part dans les méandres du col.
— Je le sais, répondit-elle. La rivière me l'a dit.
— Tu repartiras ?
Elle regarda la Rose incomplète, les éclats mis en place, la brisure encore béante.
— Oui, dit-elle. Mais pas tout de suite. La Passe a besoin de temps pour cicatriser. Et moi aussi.
Il hocha la tête.
— En attendant, nous pouvons déjà entendre de nouveau la voix du vitrail.
Comme pour lui donner raison, un rayon de lumière traversa la Rose partielle, vint frapper une niche du chœur. Un son très léger s'éleva, comme un soupir de flûte. Myrène sentit un frisson lui parcourir la peau. C'était la musique qu'elle entendait enfant en regardant la Rose, certains soirs de vent particulier.
— Elle se souvient, murmura-t-elle.
— Elle se souviendra de toi aussi, répondit l'Archonte. Et la Passe, désormais, ne sera plus seulement un col qui avale les voyageurs. Grâce à toi, elle a retrouvé un guide.
Myrène aurait voulu protester, dire qu'elle n'était qu'une jeune fille têtue qui refusait d'abandonner un vitrail brisé. Mais une autre voix, en elle, l'en empêcha.
Cette voix parlait le langage de l'eau, des roches, du vent dans les gorges. Elle disait : tu as ta place ici. Tu es le lien entre ceux qui voyagent et ce qui ne bouge pas. Entre le ciel et le fleuve.
Ce soir-là, sur le quai, Tardyn vint la rejoindre. Ils restèrent un moment silencieux, regardant les reflets naissants de la Rose se poser sur les vagues.
— Tu sais, dit-il enfin, tu pourrais… je ne sais pas… te reposer un peu. Lire un livre. Apprendre à jouer du luth.
— Si tu commences avec ton luth, je saute à l'eau, prévint-elle.
Il rit.
— Plus sérieusement. Tu as changé. Tu le sens, n'est-ce pas ?
Myrène hocha la tête.
— Les fragments… Ils m'ont montré des choses. Je sens la rivière différemment, maintenant. Comme si je pouvais voir ses pensées.
— Et ça ne te fait pas peur ?
Elle réfléchit un instant.
— Si. Mais ça me donne aussi envie de la protéger encore plus. Elle m'a confié ses secrets. Je dois être digne d'eux.
Tardyn se tourna vers Vire-Écume, amarrée sagement contre le quai.
— Tu seras une légende, Myrène, dit-il. Un jour, on racontera tes voyages dans les tavernes. On dira que la capitaine de rivière parlait aux gorges et apaisait les rochers.
— Et on dira aussi qu'elle avait un ami beaucoup trop bavard qui passait son temps à dessiner des cartes, répliqua-t-elle.
— Exactement, sourit-il.
Ils restèrent là jusqu'à ce que la nuit tombe complètement. Au-dessus de la Passe, le ciel s'emplissait d'étoiles. Certaines semblaient scintiller plus fort que d'autres, comme si elles cherchaient à se reconnaître dans les éclats d'astre que la Rose commençait à rassembler.
Myrène leva le regard vers elles. Elle pensa à la gorge profonde, à la Machoire des Roches qui apprenait peut-être, en ce moment même, à se voir autrement. Elle pensa aux voyageurs qui, bientôt, repartiraient sur le fleuve, rassurés par la lumière revenue.
Elle posa la main sur le bois de Vire-Écume.
— On y retournera, murmura-t-elle. Quand le temps sera venu. On ramènera tous les fragments. On fera de la Passe non pas une gueule affamée, mais une histoire à traverser.
Le fleuve, en réponse, fit claquer doucement une vague contre le quai, comme un clin d'œil liquide.
Alors Myrène, capitaine de rivière, amie des courants, ferma les yeux un instant et laissa le bruissement de l'eau, le souffle du vent et le chuchotis lointain de la Rose des Courants se mêler dans un même chant.
C'était un chant de voyage, de courage et de lumière retrouvée. Un chant qui disait que, même au cœur des labyrinthes les plus sombres, il existe toujours un passage. Pour peu qu'on ose le chercher.