Chapitre 1 : La politesse du matin
Dans la petite ville de Poussiériville, les matins commencent souvent par le chant d'un coq qui a oublié la moitié de sa chanson. Mais ce matin-là, c'est un tout autre bruit qui réveille Réglé. « Boum, splatch, plop ! » fait un pot de confiture de fraises qui tombe, tout seul, sur le carrelage de la cuisine.
Réglé, sept ans, cheveux en bataille et pyjama à rayures, cligne des yeux. Il se frotte le nez, renifle, puis pousse la porte de la cuisine. Sa maman, en train de beurrer une tartine, hausse les sourcils.
— Encore un sort mal luné, grogne-t-elle en ramassant la confiture qui gigote comme une gelée.
Réglé soupire. À Poussiériville, la magie fait le ménage, prépare le petit-déjeuner, et parfois… fait des blagues pas toujours très fines.
Depuis quelque temps, certains sorts sont devenus... moins polis. Ils bousculent les bols, font tomber les chapeaux, et pincent les fesses des passants (mais seulement les jours impairs). Réglé, lui, n'aime pas le désordre. Il aime quand les choses sont à leur place, quand les formules magiques disent « s'il te plaît » et « merci ».
Aujourd'hui, il a décidé : il rendra le sort du balai plus poli. Parce que, franchement, un balai qui crie « Dégage ! » à chaque passage, ça ne se fait pas.
Il enfile son pantalon à l'envers (ça porte bonheur, dit-on ici), glisse ses chaussettes à pois, et attrape la baguette magique de secours. Elle est un peu tordue, mais elle fait le job.
Sa maman l'arrête juste avant la porte.
— N'oublie pas ta poche de rêves, Réglé ! On ne sait jamais, ça peut servir.
Elle lui tend une petite bourse cousue de fil doré, légère comme une plume.
— Merci, Maman ! Aujourd'hui, je vais apprendre au balai à dire « s'il vous plaît » ! promet-il, le sourire jusqu'aux oreilles.
— Et pas de bêtises, hein !
— Je ferai de mon mieux… enfin, presque, répond Réglé d'un ton malicieux.
Il sort, prêt à affronter la magie grincheuse de Poussiériville, la poche de rêves bien serrée dans sa main.
Chapitre 2 : Le balai malpoli
Le balai en question habite la cabane à outils derrière la maison. Il est grand, raide, et porte une moustache de paille bien fournie. Il a la réputation d'être grognon comme un hérisson au réveil.
Quand Réglé entre, le balai s'agite.
— Pas toi encore ! râle-t-il d'une voix de crécelle. Je balaye si je veux, et je veux pas !
— Bonjour, monsieur le balai. Pourriez-vous, s'il vous plaît, balayer la terrasse ?
Le balai ricane :
— Pff, cause toujours, gamin. J'ai pas que ça à faire.
Réglé, déterminé, lève sa baguette magique.
— Sors, formule de politesse ! lance-t-il.
Un nuage de paillettes jaillit. Le balai éternue si fort qu'il en perd deux brins.
— Atchoum ! Non mais, tu vas arrêter de me saupoudrer de bonnes manières ? Je suis un balai libre, moi !
Réglé réfléchit. Peut-être qu'il faut une autre approche. Il ouvre sa poche de rêves et y trouve… une plume de paon, un bouton doré, et un caillou en forme de cœur.
Il choisit la plume, la chatouille doucement sous le nez du balai.
— Arrête ! Ça fait des guilis ! gémit le balai.
— C'est juste pour te montrer que la gentillesse, ça chatouille le cœur ! Allez, essaie, juste une fois : « S'il vous plaît » !
Le balai hésite, râle encore un peu, puis… :
— S'il… s'il vous plaît… je peux balayer la terrasse ?
Réglé applaudit.
— Bravo, monsieur le balai ! Tu vois, c'est plus agréable, non ?
Le balai gonfle sa moustache de fierté.
— Moui… Peut-être.
Mais, alors que Réglé s'apprête à sortir, un vieux seau à eau se met à tourner sur lui-même en criant à tue-tête :
— À moi ! À moi ! Je veux être poli aussi !
Réglé sourit. La matinée promet d'être animée.
Chapitre 3 : Les quiproquos magiques
Dans la cour, le seau saute partout, répandant de l'eau sur les chaussures de Réglé.
— Oups, pardon ! s'excuse-t-il, avant de recommencer, hilare. Pardon, pardon, pardon !
Le balai, tout fier de ses nouvelles manières, gronde :
— Monsieur le seau, il faut demander avant de sauter dans les flaques !
Le seau répond, tout essoufflé :
— Mais j'ai jamais appris à demander !
Réglé, toujours armé de sa baguette tordue, décide d'organiser une leçon de politesse pour tous les objets magiques de la maison.
En deux minutes, la cour se remplit : la pelle (qui adore raconter des blagues), le râteau (qui fait des grimaces), le vieux tablier (qui vole comme une cape), et même la sonnette de la porte (qui sonne n'importe quoi, sauf « ding dong »).
— Bon, dit Réglé, aujourd'hui, on va apprendre à être polis ! On commence par quoi ?
— Par une chanson ! propose la pelle.
Tout le monde applaudit.
La pelle entonne un air entraînant :
— S'il te plaît, donne-moi la main,
Merci beaucoup, c'est chouette, c'est bien !
Un sourire, un coucou,
Et tout devient tout doux !
Le râteau, qui n'a pas de voix, fait des « clac-clac » en rythme avec ses dents de fer. Le seau bat la mesure en rebondissant. Le balai, tout fier, fait la chorégraphie.
Mais soudain, la sonnette se met à sonner… un aboiement de chien.
— Non, non, non, râle Réglé. On a dit « bonjour », pas « ouaf ouaf » !
La sonnette rougit (si tant est qu'une sonnette puisse rougir), puis tente un « Diiing… s'il te plaît… dooong… merci ! »
Tout le monde éclate de rire.
— C'est déjà mieux, encourage Réglé.
Mais voilà qu'un papillon magique traverse la cour en zigzaguant. Il porte un message sur son aile : « Invitation à la Fête des Sorts Courtois, ce soir, à la grande place ! »
Le balai bondit.
— Une fête ? Avec des sorts polis ? Je veux y aller !
Réglé saute de joie.
— On ira tous ensemble ! Mais d'abord, il faut que tout le monde sache dire « s'il vous plaît » et « merci ». Sinon, la Reine des Chapeaux va nous transformer en citrouille rigolote !
Le râteau frissonne de plaisir. Il adore les citrouilles.
Chapitre 4 : La Fête des Sorts Courtois
La grande place de Poussiériville est décorée de guirlandes de chaussettes multicolores. Sur la scène, la Reine des Chapeaux trône, coiffée d'un melon géant.
Réglé et sa bande d'objets magiques arrivent en procession : le balai marche droit, le seau sautille, la pelle chante, et la sonnette fait « bonjour bonjour » à qui veut l'entendre.
La Reine salue d'un geste théâtral.
— Bienvenue, chers amis ! Ce soir, la politesse sera reine. Que la fête commence !
Les sorts dansent, les baguettes font des arabesques, les marmites préparent des bonbons qui disent « merci » quand on les mange.
Réglé présente le balai à la Reine.
— Madame, voici le balai le plus poli de Poussiériville !
Le balai s'incline si bas qu'il manque de tomber.
— S'il vous plaît, majesté, puis-je balayer la scène ?
La Reine rit :
— Mais bien sûr, cher balai !
Le balai virevolte, dessine des cœurs dans la poussière, et fait apparaître un arc-en-ciel de confettis.
La fête bat son plein. La pelle raconte des blagues (« Pourquoi les sorts n'aiment-ils pas les chaussettes ? Parce qu'elles sentent les pieds ! »), le seau fait un numéro d'équilibre, le râteau fait des grimaces à la lune.
Réglé goûte à tout, rit à gorge déployée, et danse jusqu'à avoir les joues roses.
Mais soudain, la Reine des Chapeaux s'approche, un clin d'œil malicieux sous son melon.
— Réglé, as-tu une poche de rêves pour la tombola magique ?
Réglé sort la petite bourse cousue par sa maman.
— Oui, Majesté ! Elle est pleine de rêves tout neufs !
La Reine plonge la main dans la poche, en retire une étoile filante, un sourire de chat, et un soupçon de poésie.
— Avec une poche comme celle-ci, tu peux tout accomplir, souffle-t-elle.
Réglé sent son cœur bondir de bonheur.
Chapitre 5 : Un monde plus doux
La fête se termine dans un feu d'artifice de rires et de mots doux. Les sorts, repus de politesse, se promettent de ne plus jamais pincer les fesses des passants (même les jours impairs).
Sur le chemin du retour, le balai s'exclame :
— Merci, Réglé ! Je n'aurais jamais cru que la politesse pouvait être aussi amusante !
Le seau ajoute, sautant de joie :
— Moi non plus ! Et maintenant, je demande avant de mouiller les chaussures !
Réglé sourit, fatigué mais heureux. La lune brille, ronde comme un gâteau, et la poche de rêves tinte doucement contre sa cuisse.
Arrivé à la maison, il range la baguette, embrasse sa maman, puis vide la poche de rêves sur son oreiller. Des plumes, des confettis, des étoiles… et un petit mot : « La joie, c'est contagieux ! »
Dans la nuit, Réglé rêve d'un monde où tous les sorts sont polis, où les balais dansent la valse, et où chaque sourire ouvre une porte secrète.
Et, juste avant de s'endormir, il se dit que, décidément, la magie du quotidien, c'est le plus beau des terrains de jeux.
Surtout quand on a une poche pleine de rêves à partager.