Chapitre 1
Écoutez, écoutez… Approchez vos oreilles comme on approche ses mains d'un bol chaud. Je vais vous dire l'histoire de Yao, jeune homme au dos solide et au cœur têtu comme un tambour.
Yao vivait près de la mer, là où l'eau chante sans se fatiguer et où les galets, l'après-midi, deviennent des braises rondes. On disait que cette plage avait avalé un morceau de soleil, et que le soleil, vexé, le cherchait encore.
Un matin, Yao vit l'ancien Koffi assis sous un maigre palmier, sa canne posée comme un petit serpent endormi. Koffi avait des yeux qui avaient vu beaucoup de saisons. Ses paroles, elles, pesaient plus lourd qu'un sac de mil.
Yao s'approcha et salua, la voix respectueuse :
— Grand-père Koffi, je veux t'accompagner jusqu'au marché aujourd'hui.
L'ancien leva un sourcil, comme on soulève le couvercle d'une marmite.
— Tu veux… ou tu peux ?
— Je veux, répéta Yao. Je te le promets.
Le mot “promets” tomba entre eux comme une graine. Une graine ne fait pas de bruit, mais elle sait ce qu'elle veut : pousser.
Koffi hocha la tête.
— Alors, Yao, si tu promets, tes pieds devront parler vrai. Le marché est loin. Et la plage de galets brûlants n'a pas de pitié pour les talons mous.
Yao sourit.
— Mes pieds ne mentent pas.
Le vent passa, farceur. Il fit danser le pagne de Koffi comme s'il applaudissait.
Chapitre 2
Ils partirent quand le soleil commençait à grimper, fier comme un coq. D'abord, il y eut la plage. Les galets, noirs et gris, craquaient de chaleur. Chaque pas de Yao faisait “tss, tss” dans sa tête, comme si le sol lui soufflait : “Je suis chaud, je suis chaud.”
Koffi avançait lentement, mais droit, comme un arbre qui marche. Yao, lui, tenait le rythme, attentif. Il portait un petit sac et gardait un œil sur l'ancien, un autre sur les vagues.
— Grand-père, demanda Yao pour alléger le chemin, pourquoi le marché est-il toujours si loin quand on y va… et si près quand on en revient ?
Koffi ricana.
— Parce que l'aller porte le désir sur la tête, et le désir est bavard. Le retour porte la satisfaction dans le ventre, et le ventre sait se taire.
Ils riaient, et leur rire mettait un peu d'ombre dans l'air brûlant. Mais bientôt, la chaleur devint une grande main posée sur leurs épaules.
Au milieu de la plage, un groupe de garçons jouait à lancer des pierres plates sur l'eau. Les pierres sautaient, sautaient… puis plouf.
— Yao ! cria l'un d'eux, Moussa, son ami. Viens ! On parie que tu n'arrives pas à faire sept bonds !
Les yeux de Yao brillèrent une seconde. Son bras avait envie de lancer. Son cœur avait envie de jouer. La plage, elle, avait envie de rire de lui.
Koffi s'arrêta. Sans se fâcher, il demanda doucement :
— Ton “je promets” était-il un jeu, Yao ?
Yao sentit la promesse lui tirer l'oreille, comme une mère qui rappelle un enfant. Il inspira l'air salé.
— Non, grand-père. Moussa ! Une autre fois !
Moussa fit semblant de bouder, puis lança :
— Une autre fois, hein ! Ne deviens pas aussi lent que ton grand-père !
— Si je deviens lent, répondit Yao, ce sera pour avancer vrai !
Et ils continuèrent. Un pas, puis un autre. Encore un pas. Toujours.
Chapitre 3
Après la plage, le chemin se fit plus vert. Des buissons piquaient la lumière. Des lézards filaient comme des pensées. Au loin, un baobab dressait ses bras comme un vieux sage qui ne dort jamais.
Koffi commença à respirer plus fort. Son front brillait. La canne tapait le sol : toc… toc… un petit chant sec.
— Grand-père, dit Yao, on s'arrête à l'ombre ?
— On s'arrête, oui, répondit l'ancien, mais pas trop longtemps. Le marché n'attend pas ceux qui rêvent.
Ils s'assirent près du baobab. Là, l'ombre était une couverture fraîche. Yao sortit une calebasse d'eau.
— Bois, grand-père.
Koffi but, puis posa la calebasse comme on pose une décision.
— Yao, écoute. Une promesse, c'est comme une calebasse pleine. Si tu la secoues trop, tu perds ce qu'elle contient.
— Je ne la secouerai pas, dit Yao.
— Tu as déjà résisté au jeu. Bien. Mais la route aime tester les gens. La route est une vieille femme qui pose des devinettes.
Comme pour lui donner raison, un marchand ambulant arriva, poussant une petite charrette. Il vendait des beignets dorés, et l'odeur courait plus vite que lui.
— Beignets ! Beignets ! Doux comme le rire, chauds comme le soleil !
Le ventre de Yao répondit aussitôt, traître :
— Grrr…
Le marchand cligna de l'œil.
— Je te fais un prix, jeune homme. Et pour l'ancien, j'ajoute un beignet en plus.
Yao fouilla sa poche. Il avait juste assez pour le retour, au cas où. Il hésita.
Koffi observa. Puis, au lieu de demander un beignet, il dit :
— Ma parole vaut plus qu'un beignet.
Yao se redressa, un peu honteux de son hésitation.
— Marchand, je reviendrai après le marché. Je ne dois pas retarder mon ancien.
Le marchand haussa les épaules, amusé.
— Les jeunes, aujourd'hui, ils courent après les beignets comme des poules après les grains. Toi, tu cours après quoi ?
— Après ce que j'ai dit, répondit Yao.
Le marchand partit en chantonnant. Le ventre de Yao protesta encore, mais moins fort. La promesse, elle, souriait en silence.
Chapitre 4
Quand ils atteignirent le marché, le monde semblait avoir enfilé ses plus belles couleurs. Les étals débordaient : mangues jaunes comme des lampes, piments rouges comme des secrets, tissus qui claquaient comme des drapeaux. Les vendeuses parlaient vite, leurs voix tressées ensemble comme des paniers.
Koffi s'appuya sur Yao pour traverser la foule.
— Ne te laisse pas avaler par le bruit, dit l'ancien. Le marché est un tambour : si tu ne connais pas le rythme, il t'étourdit.
Ils vinrent acheter du sel, du savon, un peu de mil. Koffi discutait avec une femme au foulard bleu.
— Maman Awa, ton sel est-il du sel… ou de la poussière qui se fait passer pour du sel ?
Awa éclata de rire.
— Koffi ! Ta langue est toujours pointue. Tiens, prends. Pour toi, je mets du vrai.
Pendant que Koffi parlait, Yao remarqua près d'un coin d'ombre un petit sac de pièces tombé, sans propriétaire. Il brillait discrètement, comme un œil qui attend.
Yao le ramassa. Son esprit courut : “Avec ça, je pourrais acheter des sandales, mes pieds brûlent… Je pourrais… je pourrais…”
Mais la promesse se leva dans sa poitrine, comme un gardien.
Il demanda à haute voix :
— À qui est ce sac ?
Personne ne répondit tout de suite. Le marché avait mille langues, mais parfois aucune oreille. Yao répéta, plus fort :
— À qui est ce sac de pièces ? Quelqu'un l'a perdu !
Une jeune vendeuse de poissons, le visage inquiet, se fraya un chemin.
— C'est à moi ! Je… je croyais que le marché l'avait mangé !
Yao lui tendit le sac.
— Le marché mange beaucoup, mais pas quand on le surveille.
La vendeuse serra le sac contre elle comme on serre un petit frère.
— Que tes pas soient bénis, Yao. Beaucoup auraient fait semblant de ne pas voir.
Koffi, qui avait entendu, posa sa main sur l'épaule du jeune homme.
— Ta parole commence à avoir des racines, dit-il. Les racines ne se voient pas, mais elles tiennent l'arbre.
Yao sentit une chaleur différente, pas celle des galets : une chaleur douce, celle qui vient quand on fait juste.
Chapitre 5
Ils quittèrent le marché quand le soleil penchait déjà, fatigué mais encore brûlant. Sur le chemin du retour, l'air était plus lourd. Les ombres s'allongeaient comme des langues noires. Koffi marchait plus lentement.
À l'approche de la plage de galets, Yao entendit un murmure, comme une rumeur dans les cailloux. Le vent s'était calmé, et pourtant… quelque chose glissait.
Une ombre, longue et fine, courait sur les pierres, sans corps, sans bruit. Elle se rapprocha, puis s'éloigna, comme si elle jouait à cache-cache avec leurs pieds.
Yao s'arrêta net.
— Grand-père… tu as vu ?
Koffi ne sembla pas surpris.
— J'ai vu. Certaines ombres sont des souvenirs. D'autres sont des avertissements. Et d'autres encore… des compagnons.
L'ombre passa devant eux et se posa près d'un galet brûlant. On aurait dit qu'elle frissonnait.
— Elle a froid ? murmura Yao, incrédule.
Koffi sourit, un sourire de conteur.
— Ne te moque pas. Même ce qui n'a pas de peau peut chercher la chaleur. La nuit arrive, et la nuit est une jarre profonde.
Yao reprit la marche, mais il gardait un œil sur l'ombre. Elle les suivait maintenant, fidèle comme un chien silencieux.
Soudain, Moussa surgit de nulle part, essoufflé, tenant une grosse mangue.
— Yao ! J'ai gagné une mangue au jeu ! Viens la manger, là-bas, près des rochers. On va rigoler !
Yao regarda la mangue. Le jus semblait déjà couler dans son imagination. Il regarda aussi Koffi, qui posait son pied avec précaution, et l'ombre qui glissait à côté, comme si elle écoutait.
— Moussa, dit Yao, je ne peux pas. J'ai promis.
Moussa fit une grimace.
— Toujours ta promesse ! Tu te crois vieux maintenant ?
— Non, répondit Yao en riant. Je me crois… fiable.
Moussa resta un instant, puis éclata de rire.
— D'accord, d'accord ! Un jour, je te promets, moi aussi, quelque chose… pour voir si ça fait grandir !
Il partit en courant, la mangue levée comme un trophée.
Koffi hocha la tête.
— Tu vois, Yao ? La promesse n'enferme pas. Elle guide. C'est un bâton dans la main, pas une chaîne au pied.
Chapitre 6
La plage de galets les accueillit à nouveau, brûlante encore, même si le soleil se retirait comme un roi qui rentre au palais. Les pierres gardaient la chaleur, et l'air sentait le sel et la fin du jour.
Koffi s'arrêta. Il posa ses achats, puis s'assit près d'un petit feu qu'un pêcheur avait laissé, protégé par des pierres. Les flammes étaient petites, mais elles dansaient courageusement, comme si elles refusaient de disparaître.
Yao s'accroupit.
— Grand-père, tu vas bien ?
— Je vais, répondit Koffi. Mes os grincent, mais mon cœur est content. Tu m'as accompagné. Tu as tenu ta parole, malgré le jeu, malgré la faim, malgré les tentations qui brillent.
Yao baissa les yeux.
— J'ai eu envie de lâcher, parfois.
— L'envie, dit Koffi, c'est un oiseau. Il peut se poser sur ta tête, mais c'est toi qui décides s'il fait son nid.
Ils restèrent silencieux un moment. Le feu crépitait, racontant lui aussi une histoire en langue de bois.
Alors l'ombre s'approcha. Elle glissa doucement, doucement, comme une couverture qu'on tire sans réveiller quelqu'un. Elle se blottit contre le feu. Oui, l'ombre se blottit, comme un chat noir qui cherche un coin chaud. Les flammes ne la chassèrent pas. Elles l'acceptèrent. Elles lui donnèrent une bordure de lumière.
Yao retint son souffle.
— Grand-père… une ombre peut-elle être amie ?
Koffi regarda l'ombre, puis Yao.
— Quand tu tiens ta parole, même ce qui est sombre trouve sa place. L'ombre ne devient pas le maître, mais elle cesse d'être l'ennemie. Elle se repose, parce que ton cœur est droit.
Le jeune homme sentit la fatigue dans ses jambes, mais aussi une fierté tranquille, comme un tambour qui bat sans se vanter.
Koffi conclut, de cette voix qui ressemble à la terre après la pluie :
— Souviens-toi, Yao. La parole donnée est une graine. Arrose-la avec tes actes. Un jour, tu marcheras sous ton propre arbre, et d'autres viendront chercher ton ombre… sans craindre le feu.
Et pendant que la nuit posait son grand pagne sur la mer, l'ombre resta blottie contre le feu, paisible, comme si elle aussi avait fait une promesse.