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Conte africain 11 à 12 ans Lecture 22 min.

Le pont de corde d’Awa, ou la patience qui relie les rives

Awa, une femme du village, entreprend de construire un pont de corde pour relier les rives et, avec l’aide des habitants, enseigne la valeur de la patience, du travail collectif et du respect du temps.

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Awa, visage serein et déterminé, peau brune et cheveux tressés en couronne, accroupie au bord de la rive tressant une corde épaisse ocre et turquoise ; derrière elle Koffi, garçon d'environ 10 ans, curieux, tient des fibres dorées prêt à aider ; Bamba, vieux d'environ 70 ans, barbe blanche, assis sur une pierre avec une canne, observe fièrement ; Mariama, environ 65 ans, se tient à l'ombre du hangar à palabres, souriante et attentive ; Tierno, menuisier d'environ 40 ans, tient un long piquet en bois sur la rive opposée prêt à ancrer la corde. La rivière large et boueuse coule entre des berges de terre rouge, un grand fromager et un hangar à palabres au toit de paille se détachent au coucher de soleil orangé ; les villageois, rassemblés, tressent et nouent la corde pour construire un pont, dans une ambiance de coopération et de patience. signaler un problème avec cette image

Chapitre 1

Sous le grand hangar à palabres, le toit de paille faisait une ombre fraîche, comme une main posée sur un front chaud. Les anciens étaient assis en cercle, les calebasses chuchotaient entre elles, et le vent passait en sifflant, curieux comme un enfant.

Au milieu du cercle se tenait Awa, une femme aux yeux vifs, ceux qui voient loin même quand le chemin se cache. Elle portait un panier de fibres et une corde enroulée comme un serpent endormi.

— Awa, dit le vieux Bamba en tapotant sa canne, pourquoi tes pieds te portent-ils ici si tôt, avant que le soleil n'ait fini de se peigner ?

Awa sourit. Son sourire était une petite lune.

— Je viens demander la parole, Bamba. La rivière a grossi. Elle coupe notre marché, elle coupe nos visites, elle coupe nos rires. Je veux construire un pont de corde.

Un murmure fit le tour du cercle, comme des perles qui roulent.

— Un pont de corde ? s'étonna une tante au boubou rouge. La rivière est une bouche. Elle avale vite.

— Justement, répondit Awa. Je veux lui offrir une moustache, pas ma vie.

On rit doucement. Même les chèvres, attachées non loin, semblèrent mâcher plus lentement pour écouter.

Bamba hocha la tête.

— Parle, Awa. Mais n'oublie pas : le temps est une jarre. Qui la renverse boit la poussière.

Awa se redressa.

— Je ne cours pas derrière le temps. Je marche avec lui. Donnez-moi sept jours. Pas six, pas huit. Sept jours : pour mesurer, tresser, tester, et apprendre. Je demanderai l'aide de ceux qui savent et de ceux qui veulent savoir.

— Et si tu échoues ? demanda un jeune garçon, le nez pointé comme une question.

Awa cligna des yeux.

— Alors j'aurai appris où se cache l'erreur, et je reviendrai. Mais je ne promets pas avec une bouche pressée. Je promets avec des mains patientes.

Les anciens se regardèrent. Bamba leva la main.

— Va, Awa. Que ton courage soit une calebasse solide. Mais rappelle-toi : un pont ne tient pas seulement par la corde, il tient par les gens qui respectent leur parole et leur temps.

Awa inclina la tête.

— J'entends, Bamba. J'entends comme on entend le tambour au loin.

Et sous le hangar à palabres, le vent applaudit sans bruit.

Chapitre 2

Le premier jour, Awa partit à la rivière. L'eau roulait, lourde et brune, comme si elle portait des secrets dans son ventre. Elle s'accroupit, posa une pierre, puis une autre, et compta ses pas en murmurant :

— Un pas pour la prudence, deux pas pour la patience, trois pas pour la mesure…

Derrière elle, arriva Koffi, un garçon de l'âge des questions, avec un sourire qui dépassait ses oreilles.

— Awa ! Je peux aider ?

— Tu peux, dit-elle. Mais ici, on n'aide pas avec des jambes pressées. On aide avec des yeux ouverts.

Koffi gonfla la poitrine.

— Mes yeux sont ouverts comme des fenêtres !

Awa rit.

— Alors regarde : la rive ici est douce, elle s'effrite. Si on attache la corde là, elle partira comme un mensonge. Il nous faut un arbre fort, un vrai ancêtre.

Ils marchèrent le long de la berge. La rivière grondait, jalouse de leurs plans. Enfin, ils trouvèrent un grand fromager, solide, planté comme un pilier dans la terre.

— Celui-là, dit Awa, a des racines qui savent tenir une promesse.

Koffi posa la main sur le tronc.

— On dirait qu'il respire.

— Il respire, répondit Awa. Tout ce qui est vieux respire lentement. Et le lent, souvent, est plus fort que le rapide.

Ils firent des marques, mesurèrent la distance, et notèrent les endroits où le sol était ferme. Awa prit un petit bâton et dessina sur la terre un pont imaginaire, un trait qui reliait les deux rives comme un fil de pensée.

— Demain, dit-elle, on ira chercher les fibres.

Koffi sauta.

— Demain ! Pourquoi pas aujourd'hui ?

Awa le fixa, sans colère, mais avec la calme autorité d'une rivière en saison sèche.

— Parce que le soleil descend déjà. Si on coupe les fibres à la hâte, elles cassent au tressage. Et si on travaille dans la nuit, on confond les nœuds. Un pont de corde n'aime pas les erreurs.

Koffi baissa un peu la tête.

— D'accord… Je croyais que la rapidité, c'était le courage.

— Non, dit Awa. Le courage, c'est d'attendre quand il faut attendre.

Sur le chemin du retour, un lézard traversa la piste comme une flèche. Awa murmura :

— Lui, il court parce qu'il est petit. Nous, on construit parce qu'on est responsables.

Koffi éclata de rire.

— Alors je serai un lézard responsable !

— Essaie plutôt d'être un fromager patient, répondit Awa, et ils rirent ensemble, la rivière derrière eux continuant de gronder comme un tambour mal réveillé.

Chapitre 3

Le deuxième et le troisième jour, Awa et Koffi allèrent dans les champs de rônier et près des palmiers. Ils récoltèrent des fibres longues, souples, dorées comme des cheveux de soleil. Awa montra comment choisir.

— Prends celles qui ont vu assez de saisons, dit-elle. Une fibre trop jeune est une promesse trop facile : elle casse au premier poids.

Koffi, appliqué, tirait doucement, comme s'il déshabillait un secret. Il voulut en prendre une poignée d'un coup.

— Doucement, l'arrêta Awa. La précipitation est une hyène : elle te fait courir, puis elle te mord.

Koffi fit une grimace.

— J'entends la hyène, mais je veux aller vite.

— Vite pour quoi ? demanda Awa.

Koffi resta bouche ouverte. Awa reprit, en roulant les fibres entre ses doigts.

— On croit que le temps est un ennemi qui nous poursuit. Mais le temps est un compagnon. Si tu marches trop vite, tu le laisses derrière. Et quand tu as besoin de lui, il n'est plus là.

Ils rapportèrent les fibres sous le hangar à palabres. Là, à l'ombre, Awa s'assit, posa les fibres devant elle, et commença à tresser. Ses doigts bougeaient comme des poissons dans l'eau claire. Elle faisait un nœud, puis un autre, en répétant un rythme :

— Serre sans étouffer… serre sans étouffer… La corde doit être forte, mais elle doit respirer.

Les femmes du village s'approchèrent, curieuses. Une vieille, Mariama, plissa les yeux.

— Tes nœuds sont beaux, Awa. Mais qui t'a appris ? Les hommes disent souvent que la corde est leur affaire.

Awa leva un sourcil.

— La rivière ne demande pas si la main est d'homme ou de femme avant d'emporter quelqu'un. Moi, je demande seulement : “La main sait-elle travailler ?”

Un petit éclat d'approbation parcourut l'assemblée. Mariama hocha la tête.

— Parole de femme. Parole solide.

Koffi, lui, voulut imiter les nœuds. Ses doigts se mêlèrent, se trompèrent, firent une boule triste.

— Awa, mes nœuds sont des crapauds !

Awa éclata de rire.

— Alors apprends à parler crapaud. Regarde : commence par écouter la fibre. Elle te dit où elle veut aller.

— Une fibre parle ?

— Tout parle, dit Awa. Le problème, c'est que nous parlons trop fort pour entendre.

Elle guida ses doigts, lentement, encore et encore. Le hangar résonnait des voix, des conseils, et du frottement des fibres. Le travail avançait. Pas comme une course, mais comme un chant qui construit sa mélodie.

Le troisième soir, Awa posa la corde tressée sur une natte.

— On ne la tendra pas demain, annonça-t-elle.

— Quoi ? s'exclama Koffi. Mais on a déjà la corde !

Awa tapota la corde comme on rassure un enfant.

— Elle doit se reposer. Une corde fraîchement tressée doit “s'asseoir” dans ses nœuds. Sinon, elle se relâche au pire moment.

Koffi soupira, mais il se souvint de la jarre du temps.

— D'accord… Je vais laisser le temps marcher avec nous.

Awa lui lança un regard fier, discret, comme un tambour qui sourit.

Chapitre 4

Le quatrième jour, le village se réveilla avec une agitation douce. Sous le hangar à palabres, Awa rassembla les volontaires : deux pêcheurs, une tisseuse, un menuisier, et même le vieux Bamba, qui disait venir “juste pour regarder”, mais dont les yeux travaillaient plus que deux bras.

Awa déroula la corde. Elle brillait légèrement, comme une rivière apprivoisée.

— Écoutez bien, dit-elle. Le pont sera comme une phrase : si un mot manque, le sens tombe dans l'eau.

Le menuisier, Tierno, gratta sa barbe.

— On va tendre la corde d'un seul coup ?

— Non, répondit Awa. On va la tendre en trois temps. Comme on apprend une danse : d'abord les pas, ensuite le rythme, enfin le sourire.

Koffi, excité, courut vers la rive.

— Je vais apporter les piquets !

Il revint avec des piquets trop courts.

— Ceux-là, dit Awa, sont des allumettes. Le pont n'est pas une cuisine. Il nous faut des piquets comme des jambes de buffle.

Tierno pouffa.

— Elle a raison. Sinon, tout s'arrache.

Ils préparèrent les ancrages : autour du fromager d'un côté, autour d'un rocher solide de l'autre. Awa vérifia chaque nœud. Elle ne laissait rien au hasard, mais elle ne parlait pas fort. Sa voix était une flûte, pas un fouet.

— Awa, souffla Koffi, on perd du temps à vérifier encore.

Bamba, assis sur une pierre, leva un doigt.

— Petit, tu confonds “perdre” et “protéger”. Le temps qu'on donne à la vérification, c'est du temps qu'on retire à la catastrophe.

Awa ajouta, en serrant un nœud :

— Un pont se construit deux fois : d'abord avec les mains, ensuite avec l'attention.

Ils tendirent la corde principale, puis une deuxième corde pour les mains, puis des liens réguliers entre les deux, comme des barreaux. Le soleil montait, puis s'inclinait. La sueur brillait sur les fronts comme des perles. On entendait des blagues, des “passe-moi ça”, des “attention !”, et parfois un silence, quand chacun retenait son souffle.

À un moment, un nuage passa, et l'ombre changea.

— Pause, dit Awa.

— Déjà ? grommela Tierno. On peut finir.

Awa secoua la tête.

— Non. Les bras fatigués font des nœuds paresseux. Et les nœuds paresseux se vengent.

Ils burent, mangèrent des arachides, se moquèrent gentiment de Koffi qui avait un bout de fibre collé au front comme une corne.

— Tu deviens un petit buffle ! lança Mariama.

— Je préfère ça à être une hyène pressée ! répondit Koffi, provoquant des rires.

Quand la pause fut finie, Awa reprit. Elle regardait le ciel, non pour rêver, mais pour écouter l'heure.

— Encore un peu, dit-elle, et on s'arrête. Demain, on testera.

— Et si on testait maintenant ? demanda quelqu'un.

Awa posa la main sur la corde.

— Le pont est comme un nouveau-né. On ne le fait pas courir le jour de sa naissance.

La nuit tomba, et ils rangèrent les outils. La rivière, en bas, semblait bouder. Mais ses remous sonnaient moins menaçants, comme si elle respectait ce qu'elle avait vu : de la patience tressée en force.

Chapitre 5

Le cinquième jour, sous le hangar à palabres, tout le village voulait voir le test. Les enfants étaient agités comme des oiseaux. Les adultes faisaient semblant d'être calmes, mais leurs yeux trahissaient leur curiosité.

Awa leva la main.

— On ne se bouscule pas. Un pont de corde n'aime pas la foule. Il préfère la discipline.

Koffi chuchota à un ami :

— Elle parle au pont comme à une personne.

L'ami répondit :

— Peut-être que le pont écoute.

Awa choisit d'abord un sac de mil, lourd et rassurant.

— Le mil ne ment pas, dit-elle. Il pèse ce qu'il pèse.

Ils attachèrent le sac et le firent glisser. Les cordes tinrent. Elles gémirent un peu, comme quelqu'un qui se lève trop vite, puis elles se calmèrent.

— Deuxième test, annonça Awa.

Tierno s'avança.

— Je suis plus lourd que le mil.

— Justement, dit Awa. Marche comme si tu portais de l'eau sur la tête : avec respect.

Tierno posa un pied, puis l'autre. Le pont bougea, mais ne céda pas. Tout le monde retint son souffle. Arrivé au milieu, Tierno lança, bravache :

— Hé ! La rivière peut aller se coiffer ailleurs !

La foule éclata de rire. La rivière, elle, continua de rouler, vexée, mais impuissante.

Awa ne riait pas trop. Elle observait. Elle écoutait le chant des fibres.

— Reviens, dit-elle. Et cette fois, plus lentement.

— Plus lentement ? protesta Tierno. Ça tient !

— Ça tient, oui. Mais “tenir” aujourd'hui ne garantit pas “tenir” demain. Les ponts aiment qu'on les respecte dès le début.

Tierno obéit, un peu honteux. Et, comme par magie, le pont bougea moins.

Koffi sautillait.

— Mon tour !

Awa posa un doigt sur son front.

— Toi, tu as l'âge du saut, mais pas l'âge de la folie. Tu passeras avec moi. Et tu ne sauteras pas. Le pont n'est pas un tam-tam.

Koffi fit une moue comique.

— Même pas un petit saut pour saluer la rivière ?

— Tu peux la saluer avec ta voix, pas avec tes pieds, dit Awa.

Ils avancèrent ensemble. Awa, régulière. Koffi, tendu comme une corde de kora. Arrivés de l'autre côté, Koffi souffla :

— J'ai l'impression d'avoir traversé un serpent endormi.

Awa répondit :

— Et tu ne l'as pas réveillé. C'est ça, la sagesse.

Sur la rive, Bamba les attendait. Il posa sa canne sur le sol.

— Awa, dit-il, ton pont est né. Mais il doit apprendre à grandir. Qui le surveillera ? Qui le réparera ? Qui décidera quand il faut le laisser se reposer ?

Awa regarda le village.

— Un pont appartient à ceux qui l'utilisent. Je propose une règle simple : on traverse à tour de rôle, pas en troupeau. On ne court pas. On ne porte pas plus que ce que le pont peut supporter. Et chaque semaine, au même moment, on vérifie les cordes.

Un jeune homme grogna :

— Toujours des règles…

Mariama répliqua :

— Les règles, c'est le toit de la maison. Sans toit, tu dors avec la pluie.

Awa ajouta, avec humour :

— Et la pluie, elle ne demande jamais la permission.

La foule acquiesça. On répéta les règles, une fois, deux fois, comme dans les contes où la parole se grave en répétant.

— À tour de rôle…

— On ne court pas…

— On vérifie chaque semaine…

Le pont, lui, semblait se balancer doucement, content d'être compris.

Chapitre 6

Le sixième jour, le pont servit vraiment. Une femme enceinte traversa lentement, suivie par deux enfants portant des paniers. Un vieux passa en s'arrêtant au milieu pour regarder l'eau, comme s'il saluait un ancien ennemi devenu voisin.

Mais à midi, un groupe de jeunes, trop fiers de leurs muscles, arriva en riant. Ils voulaient traverser ensemble, en chantant fort, en faisant vibrer les cordes.

Koffi les vit et courut prévenir Awa.

— Ils vont le casser ! Ils font les buffles !

Awa arriva, calme comme une pierre au fond de l'eau.

— Amis, dit-elle, le pont est là pour relier, pas pour prouver. Un buffle marche, il ne danse pas sur un fil.

Un des jeunes, Samba, ricana.

— Tu as peur ? Ton pont est faible ?

Awa le regarda droit dans les yeux.

— Mon pont n'est ni faible ni fort. Il est juste. C'est toi qui dois être juste avec lui.

Samba leva les épaules.

— On n'a pas le temps d'attendre. On est pressés.

Awa s'approcha, baissa la voix, et son ton devint celui d'une histoire qu'on écoute malgré soi.

— Pressé… pressé vers quoi ? Vers une chute ? Vers une corde qui casse ? Le temps que tu crois gagner, tu le paieras en blessures. Le temps, c'est comme un marché : si tu voles, tu crois être riche, mais on finit par te rattraper.

Samba hésita. Les autres ralentirent un peu.

Bamba, qui passait par là, s'arrêta et ajouta :

— Le temps respecte celui qui le respecte. Celui qui le piétine marche sur des épines.

Un silence tomba. On entendit seulement l'eau.

Samba se gratta la tête, gêné.

— Bon… On traverse un par un.

Koffi souffla, soulagé.

Awa ne se contenta pas de gagner. Elle expliqua, encore, avec des images simples.

— Le pont est une corde tressée de patience. Si vous y mettez votre impatience, vous défaites ce que vous voulez utiliser. La force sans mesure, c'est une calebasse sans fond.

Samba éclata de rire malgré lui.

— D'accord, Awa. Ta langue est plus solide que mes bras.

— Tant mieux, répondit-elle. Comme ça, on a besoin des deux : ta force pour porter, et ma langue pour rappeler.

Le soir, sous le hangar à palabres, Awa fit répéter les règles. Koffi les chantonna comme une comptine.

— À tour de rôle…

— On ne court pas…

— On vérifie chaque semaine…

Puis Awa conclut :

— La patience n'est pas une lenteur triste. C'est une vitesse qui sait où elle va.

Les anciens approuvèrent. La nuit s'installa, et le village dormit avec une nouvelle certitude : on peut dompter une rivière sans lui faire la guerre, simplement en respectant le temps.

Chapitre 7

Le septième jour, comme promis, Awa revint sous le hangar à palabres. Elle apporta une petite poignée de fibres de rechange, un couteau, et une huile légère pour protéger les nœuds.

— Aujourd'hui, dit-elle, on entretient. Un pont qu'on oublie devient un piège.

Koffi arriva avec Samba et d'autres jeunes.

— On est là, annonça Samba. Un par un, comme tu as dit. Et… sans danser.

Awa lui lança un regard amusé.

— Gardez vos danses pour la place du village. Le pont aime la dignité.

Ils inspectèrent chaque attache. Awa montra les endroits où la corde frottait.

— Ici, voyez ? La corde s'use comme une sandale. On met une protection, on ajoute une ligature. Un petit geste aujourd'hui évite un grand malheur demain.

Koffi demanda :

— Et si on attendait que ça casse pour réparer ? Comme ça, on serait sûrs que c'est vraiment cassé.

Awa leva les mains au ciel, comme si elle parlait à l'esprit de la logique.

— Voilà la pensée de celui qui ne veut pas écouter le temps ! Si tu attends que la calebasse se brise, tu ne bois plus. Tu ramasses seulement les morceaux.

Samba hocha la tête.

— J'ai compris. On répare avant. On respecte avant.

Bamba, assis à l'ombre, déclara :

— Un pont de corde, c'est une leçon suspendue. Il dit : “Ta vie tient à des nœuds.” Et les nœuds, ce sont les habitudes : la prudence, la parole tenue, et le respect du temps.

Awa ajouta, doucement :

— Le temps n'est pas un voleur. Il est un maître d'école. Il répète la leçon jusqu'à ce qu'on l'apprenne.

Quand ils eurent fini, le pont semblait plus net, plus sûr. La rivière coulait toujours, mais on aurait dit qu'elle chantait plus bas, comme apaisée.

Le soir, le village se rassembla. Sous le hangar à palabres, on remercia Awa. On offrit du mil, des noix de kola, des mots chauds.

Koffi demanda :

— Awa, et maintenant ? Quel est ton prochain pont ?

Awa regarda le ciel, où les premières étoiles apparaissaient comme des graines de lumière.

— Maintenant, dit-elle, je construis un pont dans vos têtes : entre l'impatience et la sagesse. Il ne se voit pas, mais c'est lui qui tient tous les autres.

Alors, comme si la nuit avait attendu cette phrase, les grillons commencèrent leur chant. Un chant fin, régulier, patient. On aurait dit des petites horloges vivantes, qui disaient : “tic-tic… prends ton temps… tic-tic… respecte le temps…”

Et le village écouta. La rivière roula. Le pont se balança doucement. Et les grillons, en chœur, fermèrent l'histoire avec leur musique.

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Hangar à palabres
Grand abri où les gens se réunissent pour parler et décider ensemble.
Calebasse
Grosse gourde sèche, souvent utilisée comme récipient ou bol.
Fromager
Arbre solide, aux grandes racines, que l'on trouve près des rivières.
Rônier
Plante ou palmier dont on tire des fibres longues et résistantes.
Boubou
Vêtement ample et traditionnel porté dans plusieurs régions d'Afrique.
Natte
Tapis tressé fait de fibres, utilisé pour s'asseoir ou poser des objets.
Ancrages
Points solides qui servent à fixer ou retenir quelque chose en place.
Ligature
Lien serré qui fixe une corde ou protège une partie fragile.
Attache
Objet ou nœud qui sert à attacher et maintenir quelque chose.
Nœud
Croisement serré de corde ou de fil pour joindre ou fixer deux parties.

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